MasukChapitre 3
Alina
La musique s'élève sous les voûtes dorées du palais, un flot de notes graves et solennelles qui s'écoule des grandes orgues, et chaque pas que je fais sur le tapis rouge déroulé dans l'allée centrale résonne dans ma poitrine ainsi qu'un glas funèbre. Mon bras est posé sur celui de mon oncle Édouard, je sens ses doigts trembler légèrement contre ma manche, un frémissement de nervosité ou de honte, tandis qu'il me guide vers l'autel où se tient, immobile et hiératique, l'homme qui a détruit mon père.
— Tout va bien se passer, me souffle mon oncle à l'oreille.
— Rien ne va bien se passer, répondis-je entre mes dents sans cesser de sourire à l'assemblée. Mais je tiendrai bon. Je l'ai promis.
Les flashs des photographes crépitent de toutes parts, une tempête de lumière blanche qui me mitraille sans relâche. Ma robe de mariée, cette merveille de soie ivoire et de dentelle, pèse sur mes épaules comme une chape de plomb, et le voile qui couvre mon visage transforme le monde en un tableau flou, irréel. La salle est pleine à craquer, un parterre de notables, de politiciens, de célébrités venus assister au spectacle de la fille du condamné épousant son bourreau. Je sens leurs regards sur moi, des regards qui pèsent, qui jugent, et j'entends, malgré le brouhaha, les chuchotements qui circulent.
— Regardez-la, la petite Sorel. Elle a bien fait d'accepter.
— Comme elle est devenue riche grâce au malheur de son père. Quelle aubaine, ce scandale.
Chaque mot est un coup de poignard. Mon oncle dépose un baiser furtif sur ma joue avant de me confier à Adrian.
— Prenez soin d'elle, murmure-t-il d'une voix que la honte rend presque inaudible.
— Elle ne manquera de rien, répond Adrian sans le regarder, ses yeux gris déjà fixés sur moi avec cette intensité tranquille qui me glace le sang.
Nos mains se rejoignent pour la première fois sous les yeux de l'assemblée. Sa peau est froide, ou peut-être est-ce la mienne qui est glacée.
— Vous êtes superbe, Alina, dit-il à mi-voix, une formule de politesse débitée avec la neutralité d'un notaire.
— Merci, répondis-je sur le même ton. Vous également.
La cérémonie se déroule dans un brouillard ouaté. Les paroles du prêtre glissent sur moi sans m'atteindre, des mots anciens sur l'amour, la fidélité, le respect, des mots qui sonnent creux dans ce cadre de mondanités hypocrites.
— Adrian Velkor, acceptez-vous de prendre pour épouse Alina Sorel, ici présente ?
— Oui, je le veux.
Sa voix est grave, posée, et ne tremble pas. Le prêtre se tourne vers moi.
— Alina Sorel, acceptez-vous de prendre pour époux Adrian Velkor, ici présent ?
Le silence s'étire, lourd, oppressant. Je sens ma gorge se nouer, et pendant une fraction de seconde, l'envie me prend de hurler, de déchirer mon voile, de m'enfuir. Mais je pense à mon père, à sa cellule, à ma promesse.
— Oui, je le veux.
Les mots franchissent mes lèvres comme un souffle. L'alliance glisse sur mon doigt, un cercle de métal froid qui épouse ma peau comme une menotte dorée. Puis vient mon tour de lui passer l'anneau, et lorsque nos doigts se frôlent, un frisson me parcourt l'échine, une réaction purement physique que je déteste immédiatement.
— Vous pouvez embrasser la mariée, dit le prêtre.
Adrian incline la tête vers moi. Ses lèvres effleurent les miennes, un contact bref, presque inexistant, une pression légère et glacée qui ressemble plus à une signature au bas d'un contrat qu'à un geste d'affection.
— C'est fait, murmure-t-il en se redressant.
— Ce n'est que le début, répondis-je dans un souffle.
La foule éclate en applaudissements, les mêmes applaudissements que j'ai entendus le jour de la condamnation de mon père, le même bruit de marée triomphante. Nous remontons l'allée côte à côte, mari et femme, et les invités se pressent autour de nous dans un tourbillon de soie et de bijoux.
— Tous mes vœux de bonheur, Madame Velkor, s'exclame une douairière couverte de diamants en me prenant les mains. Vous avez fait le bon choix.
— Merci, Madame, dis-je en inclinant la tête avec une grâce mécanique.
Adrian pose sa main au creux de mes reins pour me guider à travers la foule, et la chaleur de sa paume à travers le tissu de ma robe me fait l'effet d'une brûlure. Nous avançons ainsi, saluant, souriant, remerciant, un automate à deux têtes programmé pour donner le change.
— Vous vous en sortez très bien, me glisse-t-il à l'oreille. Les journalistes sont conquis.
— Je fais de mon mieux.
— Continuez ainsi, et cette union sera un succès.
— Un succès, répétai-je avec une ironie glacée. C'est tout ce qui vous importe, n'est-ce pas ?
— C'est tout ce qui devrait vous importer aussi. Votre confort, votre sécurité, votre position sociale. Ne l'oubliez pas.
— Je ne l'oublie pas, Sénateur. Pas une seule seconde.
Un serveur s'approche avec des flûtes de champagne. Adrian en saisit deux, m'en tend une.
— À notre succès, alors, dis-je en levant ma flûte.
— À notre succès, répond-il en trinquant.
Je bois une gorgée, les bulles éclatent sur ma langue avec une légèreté qui contraste violemment avec la lourdeur de mon cœur. Autour de nous, la fête continue, les invités rient, dansent, boivent, et moi, au milieu de ce tourbillon de luxe et d'hypocrisie, chaque sourire que je rends est une part de mon âme que je déchire. Je suis Alina Velkor désormais, l'épouse du sénateur, la fille du prisonnier, et ce mariage n'est qu'un pas de plus vers la vengeance que je me suis jurée.
Chapitre 38AdrianLe tribunal a rendu sa décision, une décision que mes avocats attendaient depuis des semaines, que je redoutais et que j'espérais tout à la fois, et les mots du juge résonnent encore dans ma tête comme une sentence de vie après la sentence de mort qui pesait sur moi depuis mon arrestation. Liberté provisoire, sous contrôle judiciaire, dans l'attente du procès qui déterminera si je suis coupable ou innocent du meurtre du ministre Davignon. Les nouvelles preuves apportées par Damian, combinées à la lettre du juge Morel et à la clé USB que j'avais cachée dans mon bureau, ont suffi à ébranler les certitudes de l'accusation, à semer le doute dans l'esprit des magistrats, à ouvrir une brèche dans le piège que Marcus Dorian avait refermé sur moi.
Chapitre 36AdrianLa nuit est tombée sur le manoir, une nuit de printemps douce et claire où les étoiles scintillent dans le ciel comme des diamants jetés sur un tapis de velours noir, et je marche d'un pas lent dans les couloirs déserts, incapable de trouver le sommeil, l'esprit encore agité par tout ce qui s'est passé ces derniers jours, par ce procès qui m'attend, par la menace que Marcus Dorian fait peser sur nous, par cet amour nouveau qui m'habite et qui me donne des ailes tout en me rendant plus vulnérable que jamais. Je suis passé devant la chambre d'Alina, j'ai entrouvert la porte pour vérifier qu'elle dormait paisiblement, et j'ai constaté que le lit était vide, les draps repoussés, l'oreiller sans empreinte, et une bouffée d'angoisse m'a serré la gorge jusqu'à ce que j'aperçoive un rai de lumière so
Chapitre 35AlinaLe manoir Velkor se dresse devant nous dans la lumière déclinante du crépuscule, ses tourelles centenaires se découpant sur le ciel orangé comme les sentinelles d'une forteresse imprenable, et je reste un long moment immobile sur le gravier de l'allée, la main d'Adrian dans la mienne, le cœur gonflé d'une émotion que je n'aurais jamais cru possible il y a quelques semaines encore, quand cette demeure n'était pour moi qu'une prison dorée, un tombeau de marbre et de velours où je me fanais lentement dans la solitude et le silence. Aujourd'hui, tout a changé, le monde a basculé sur son axe, et cette maison qui m'inspirait de la répulsion et de la tristesse m'apparaît soudain comme un refuge, un sanctuaire, un foyer que je n'aurais jamais espéré retrouver.Adrian est sorti de l'hô
Chapitre 34VictoriaJe suis assise dans ma limousine, les mains crispées sur le cuir des accoudoirs, le regard fixe, le visage brûlant de honte et de rage, et je regarde défiler les rues de la capitale sans les voir vraiment, aveuglée par l'humiliation que je viens de subir, par cette scène que le monde entier a vue, que les chaînes d'information diffusent en boucle, que les réseaux sociaux commentent avec une cruauté jubilatoire. Adrian Velkor m'a chassée de sa chambre, il m'a jetée dehors comme une servante indigne, il m'a humiliée devant les caméras, devant les journalistes, devant cette petite intrigante aux yeux verts qui a eu tout ce que je n'ai jamais pu avoir, son nom, son amour, sa reconnaissance publique.— Madame Lancaster, nous sommes arrivés, dit mon chauffeur en se garant devant les grilles de ma résidence
Chapitre 33AdrianLa douleur dans mon épaule est une compagne familière maintenant, une présence constante qui palpite au rythme de mon cœur et qui me rappelle à chaque instant que je suis vivant, que j'ai survécu, que le destin m'a laissé une seconde chance que je n'ai pas l'intention de gaspiller. Les médecins m'ont expliqué que la balle avait traversé les chairs sans toucher l'os, un miracle, ont-ils dit, une chance inouïe, et j'ai hoché la tête sans répondre, parce que je sais que ce n'était pas de la chance, que c'était la providence, ou le destin, ou n'importe quelle force supérieure qui veille sur les hommes assez fous pour se jeter devant une voiture afin de protéger la femme qu'ils aiment.Victoria est assise à mon chevet depuis mon réveil, elle ne me quitte pas, elle virevolte
Chapitre 32AlinaL'hôpital est un labyrinthe de couloirs blancs, de néons agressifs et d'odeurs d'antiseptique qui prennent à la gorge et soulèvent le cœur, et je traverse ces dédales interminables d'un pas rapide, le souffle court, les mains encore tremblantes de ce qui s'est passé sur le parking de la prison, de cette voiture qui fonçait sur moi, de ce corps qui s'est jeté devant le mien, de ce sang qui coulait entre mes doigts pendant que j'attendais les secours en priant tous les saints du ciel pour qu'Adrian survive, pour qu'il ne meure pas, pour qu'il ne m'abandonne pas avant que j'aie pu lui dire tout ce que j'avais sur le cœur. Les médecins m'ont rassurée, la blessure est sérieuse mais pas fatale, la balle a traversé l'épaule sans toucher d'organe vital, et il se remettra, il se remettra, ces mots résonnent dans ma tête







