LOGINChapitre 4
Adrian
La dernière voiture des invités s'éloigne dans l'allée du manoir, ses feux arrière trouant la nuit comme deux braises agonisantes, et le silence retombe sur la demeure, un silence lourd, presque menaçant, qui contraste avec le vacarme de la réception qui s'achevait il y a une heure à peine. Je me tiens dans mon bureau, les mains posées à plat sur le sous-main de cuir, et j'attends qu'elle vienne, qu'elle comprenne, qu'elle accepte la réalité que j'ai consignée dans le document qui repose devant moi, sur le bois ciré, comme une sentence déjà écrite.
On frappe à la porte. Trois coups discrets.
— Entrez.
Alina apparaît, encore vêtue de sa robe de mariée, cette cascade de soie ivoire qui épouse ses formes, et je remarque que ses cheveux commencent à se défaire, que des mèches folles encadrent son visage pâle, que ses yeux verts sont cernés par la fatigue et par autre chose, quelque chose qui ressemble à de la haine contenue. Elle est belle, je ne peux pas le nier, mais la beauté n'a jamais été un argument qui pèse dans mes décisions.
— Vous vouliez me voir, Sénateur ? dit-elle, sa voix neutre, presque froide, mais je perçois une légère fêlure.
— Asseyez-vous. Nous avons à parler.
Elle obéit, s'assoit dans le fauteuil face à mon bureau, les mains croisées sur ses genoux, le dos droit, presque rigide. Je pousse le document vers elle.
— Ceci est notre contrat de mariage. Le véritable contrat. Lisez-le attentivement, et signez-le.
Elle baisse les yeux, les pose sur le papier sans le prendre tout de suite, comme on regarde un serpent avant de décider s'il faut le saisir. Puis elle s'en empare, ses doigts tremblent légèrement, et elle commence à lire.
— Premièrement, chacun gardera sa liberté. Deuxièmement, aucune histoire d'amour. Troisièmement, aucune intervention dans la vie de l'autre.
Elle relève la tête, et dans ses prunelles, je vois une lueur de défi mêlée de douleur.
— Vous m'offrez une cage, Sénateur. Une cage dorée, certes, mais une cage. Vous me demandez de porter votre nom, d'assister à vos réceptions, de sourire à vos électeurs, et en échange, vous m'accordez la liberté de quoi ? De me promener seule dans le parc ?
— Je vous accorde la liberté de vivre sans craindre la misère, sans craindre l'opprobre. Votre père a tout perdu. Votre famille était au bord du gouffre. Ce contrat vous sauve.
— Mon père, dit-elle, et sa voix tremble pour la première fois. Vous osez parler de mon père.
— J'en parle parce que c'est la réalité. Vous pouvez me haïr, Alina. Cela ne changera rien à la situation. Votre père a été jugé, condamné, et il purge sa peine. Moi, je vous offre une porte de sortie.
Le silence retombe entre nous, épais comme un brouillard. Elle baisse les yeux vers le document, le reprend, le lit une seconde fois, puis saisit le stylo que je lui tends.
— Je n'ai pas le choix, n'est-ce pas ?
— Vous avez toujours le choix. Vous pouvez déchirer ce contrat et quitter ce palais. Je ne vous retiendrai pas.
— Et retourner à quoi ? À la ruine ? À la honte ? Aux huissiers qui frappent à la porte de la maison de mon enfance ?
Elle signe d'une écriture ferme, presque rageuse, la plume crissant sur le papier.
— Voilà. C'est fait. Je suis votre femme. Sur le papier et en public, comme vous dites.
— Cette clarté nous évitera bien des malentendus.
— Vous avez peur des malentendus, Sénateur ? Ou vous avez peur des sentiments ?
— Les sentiments sont des complications inutiles. Bonne nuit, Alina. La voiture vous conduira au manoir. Je vous y rejoindrai plus tard.
— Vous ne venez pas avec moi ?
— Je vous l'ai dit, chacun garde sa liberté.
Elle ne répond pas. Elle me regarde franchir la porte, et je sens son regard planté dans mon dos comme une dague. Le contrat est signé. Le mariage de façade peut commencer.
Chapitre 39AlinaLe studio est une fournaise. Les projecteurs me brûlent la peau. Les caméras me fixent comme des canons braqués sur ma poitrine. Je suis assise au premier rang du public, les mains crispées sur mes genoux, le cœur battant à tout rompre. Sur le plateau, Adrian est seul face à une meute. Cinq journalistes. Cinq éditorialistes. Cinq prédateurs qui n’attendent qu’une chose : le déchiqueter en direct.L’animateur ouvre le bal. Son sourire est carnassier.— Sénateur Velkor, vous sortez de prison grâce à des preuves que beaucoup qualifient de douteuses. Comment réagissez-vous aux accusations qui pèsent sur vous ?Adrian ne cille pas. Son visage est de marbre. Sa voix est posée.— Ces preuves sont authentiques. E
Chapitre 38AdrianLa porte de la cellule s’ouvre. Un gardien. Le visage fermé. Il me dit que je suis libre. Provisoirement.Je ne bouge pas. Je le regarde. Je cherche la faille. Le piège. Marcus ne lâche jamais prise. Jamais.— Vous m’entendez, Velkor ? Vous sortez.Je me lève. Mes jambes sont lourdes. Mes poignets portent encore la marque des menottes. Je marche dans le couloir. Les murs suintent. L’odeur de désinfectant me brûle la gorge. Chaque pas résonne comme un compte à rebours.Damian m’attend devant le portail. Il tient une veste propre. Son visage est grave.— Ne te réjouis pas trop vite, dit-il.— Je ne me réjouis pas.— C’est pire que ce que tu crois, Adrian. Beaucoup pire.Je m’arrête. Je le regarde.— Parle.Il sort son téléphone. Il me tend l’écran. Et je vois.Les chaînes d’information. Toutes. En boucle. Mon visage. Mon nom. Et ce titre qui tourne comme une lame dans une plaie ouverte.« Le sénateur Velkor libéré grâce à des preuves douteuses. »« Un meurtrier manipu
Chapitre 37AlinaJe me réveille dans le fauteuil de cuir. La nuque raide. Les yeux collés. Et ce poids sur mes épaules.Une couverture écossaise. Posée là. Sur moi.Je ne l’ai pas prise. Je ne me suis pas endormie avec. Quelqu’un est venu.Mon cœur s’emballe. Je serre la laine contre moi. Elle sent le vieux bois et la maison. Et je comprends.Adrian.Il m’a trouvée endormie au milieu de ses dossiers, de ses secrets, de ses preuves. Il aurait pu me réveiller d’une main dure. Il aurait pu me chasser. Il m’a couverte.Une chaleur monte dans ma poitrine. Inconnue. Dangereuse. Je ne veux pas la sentir. Je ne veux pas.Je me lève. Je plie la couverture. Je la pose sur le dossier. Mes doigts traînent dessus. Je les retire vite.Ce jour-là, il n’est pas là. Parti avant l’aube. Retour tard. Je hoche la tête. Je mange seule. Je regarde sa chaise vide. Trop longtemps.Le soir, je traîne dans le salon. Je feuillette un livre que je ne lis pas. Je vérifie l’heure. Trois fois. Quatre.Quand j’enten
Chapitre 36AdrianLa nuit est tombée sur le manoir, une nuit de printemps douce et claire où les étoiles scintillent dans le ciel comme des diamants jetés sur un tapis de velours noir, et je marche d'un pas lent dans les couloirs déserts, incapable de trouver le sommeil, l'esprit encore agité par tout ce qui s'est passé ces derniers jours, par ce procès qui m'attend, par la menace que Marcus Dorian fait peser sur nous, par cet amour nouveau qui m'habite et qui me donne des ailes tout en me rendant plus vulnérable que jamais. Je suis passé devant la chambre d'Alina, j'ai entrouvert la porte pour vérifier qu'elle dormait paisiblement, et j'ai constaté que le lit était vide, les draps repoussés, l'oreiller sans empreinte, et une bouffée d'angoisse m'a serré la gorge jusqu'à ce que j'aperçoive un rai de lumière so
Chapitre 35AlinaLe manoir Velkor se dresse devant nous dans la lumière déclinante du crépuscule, ses tourelles centenaires se découpant sur le ciel orangé comme les sentinelles d'une forteresse imprenable, et je reste un long moment immobile sur le gravier de l'allée, la main d'Adrian dans la mienne, le cœur gonflé d'une émotion que je n'aurais jamais cru possible il y a quelques semaines encore, quand cette demeure n'était pour moi qu'une prison dorée, un tombeau de marbre et de velours où je me fanais lentement dans la solitude et le silence. Aujourd'hui, tout a changé, le monde a basculé sur son axe, et cette maison qui m'inspirait de la répulsion et de la tristesse m'apparaît soudain comme un refuge, un sanctuaire, un foyer que je n'aurais jamais espéré retrouver.Adrian est sorti de l'hô
Chapitre 34VictoriaJe suis assise dans ma limousine, les mains crispées sur le cuir des accoudoirs, le regard fixe, le visage brûlant de honte et de rage, et je regarde défiler les rues de la capitale sans les voir vraiment, aveuglée par l'humiliation que je viens de subir, par cette scène que le monde entier a vue, que les chaînes d'information diffusent en boucle, que les réseaux sociaux commentent avec une cruauté jubilatoire. Adrian Velkor m'a chassée de sa chambre, il m'a jetée dehors comme une servante indigne, il m'a humiliée devant les caméras, devant les journalistes, devant cette petite intrigante aux yeux verts qui a eu tout ce que je n'ai jamais pu avoir, son nom, son amour, sa reconnaissance publique.— Madame Lancaster, nous sommes arrivés, dit mon chauffeur en se garant devant les grilles de ma résidence







