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Chapitre 1
Sélyane
La lumière du matin traverse les voilages avec une douceur que je connais par cœur. Elle caresse les murs de la cuisine, fait briller le plan de travail en marbre, enveloppe chaque objet d'une chaleur discrète. Le café coule lentement, son parfum emplit l'air, mêlé à l'odeur des tartines qui grillent. Mes gestes sont précis, presque mécaniques, mais emplis d'une tendresse silencieuse. Je sais que dans quelques minutes, deux paires de pas précipités résonneront dans l'escalier. Ma vie est là, entre ces murs, dans ce rituel immuable qui me rassure autant qu'il me protège.
Je redresse le col de mon chemisier de soie ivoire, du bout des doigts. L'élégance est une armure. Le tissu glisse contre ma peau, une infime fraîcheur parcourt ma nuque. Tout est en ordre. Tout doit l'être. La moindre faille, et les souvenirs que je tiens à distance pourraient s'infiltrer, remonter, déferler. Alors je respire lentement, profondément, et je m'accroche aux bruits familiers de la maison qui s'éveille.
Les jumeaux descendent en courant, leurs voix s'entremêlent, deux notes distinctes mais indissociables. Ils apparaissent dans l'encadrement de la porte, essoufflés, les joues roses et les cheveux en bataille. Maëlys porte une robe à fleurs qui jure un peu avec ses collants rayés, mais elle s'en moque. Elle a ce port de tête, cette assurance naturelle qui me rappelle parfois douloureusement quelqu'un d'autre. Naël la suit, plus calme, un livre sous le bras, les yeux encore embués de sommeil malgré son sourire. Leur beauté est franche, lumineuse, bouleversante.
— Maman, demande Maëlys en attrapant un morceau de brioche, on peut aller au parc après l'école ?
Naël lève les yeux au ciel.
— On y est allés hier. Tu veux toujours y aller.
— Parce que j'aime y aller. C'est un crime ?
Je souris en versant le chocolat chaud dans les tasses. Leurs échanges ont cette vivacité, cette complicité brute qui me bouleverse. Sept ans. Sept années de veille, de petites victoires, de peurs étouffées dans l'oreiller. Sept années à me répéter que tout irait bien si je restais discrète, si je ne laissais aucune trace, si je continuais d'avancer sans me retourner.
Après le petit-déjeuner, je les accompagne à l'école. L'air est doux, légèrement teinté de l'odeur des tilleuls en fleurs. Les façades sont claires, les jardins soignés. Tout respire le calme, cette normalité que j'ai choisie et construite à force de volonté. Je tiens la main de Maëlys, Naël marche devant. Je les regarde, et mon cœur se gonfle d'une fierté muette. Ils sont beaux, intelligents, vivants. Ils sont ma rédemption.
À l'école, je m'accroupis pour les embrasser. Maëlys me serre fort, son visage enfoui dans mon cou. Naël me fait un signe de la main, déjà tourné vers ses copains. Je les regarde disparaître sous le porche, puis je me redresse et je repars, le dos droit, mes talons claquant sur le trottoir.
La journée de travail est dense, rythmée par les dossiers, les rendez-vous, les appels. Mon atelier de décoration occupe un bel espace clair, avec de grandes vitres qui laissent entrer le soleil. J'aime cet endroit, l'odeur du bois, des tissus, des papiers peints. Chaque projet est une histoire à inventer, un refuge à créer. Mon assistante, Léa, m'apporte des cafés, des échantillons, des sourires complices. Je travaille avec passion, avec rigueur, et je sens que ma réputation grandit. Les recommandations affluent, les demandes se multiplient. Pour rien au monde je ne reviendrais en arrière.
En fin d'après-midi, Léa frappe à ma porte, un sourire aux lèvres.
— Sélyane, bonne nouvelle. Un grand groupe vient de confirmer. Ils veulent signer avec vous demain matin.
Je relève la tête, une bouffée de fierté dans la poitrine. Ce contrat, je l'attends depuis des semaines. Il représenterait une reconnaissance énorme, une sécurité financière pour les jumeaux, la possibilité de voir enfin plus grand.
— Vraiment ? Qui est le client ?
— Ils ont demandé à rester anonymes pour l'instant. Mais c'est un contrat énorme, Sélyane. Le plus gros de votre carrière.
Je hausse les sourcils, intriguée.
— Anonyme ? C'est inhabituel.
— Ils tiennent à la confidentialité. Vous saurez tout demain, à la signature.
Je hoche la tête, un sourire aux lèvres. Un mystère, soit. Mais l'argent est bon, la reconnaissance aussi. Je range mes dossiers, j'éteins mon ordinateur, je quitte le bureau le cœur léger.
Dehors, le ciel est doux, les tilleuls embaument. Je récupère les enfants à l'école. Ils courent vers moi, leurs cartables sautillant sur leurs épaules. Maëlys agite un dessin, Naël brandit un livre emprunté à la bibliothèque. Je les accueille, je les serre contre moi, je respire leur odeur de craie et de savon. Puis je les installe dans la voiture, je boucle les ceintures, je démarre.
Nous allons au parc, comme promis. Les marronniers centenaires bordent les allées de gravier, l'aire de jeux est colorée, les enfants courent vers les toboggans. Je m'assois sur un banc, je pose mon sac à côté de moi, et je les observe. Maëlys grimpe, descend, recommence en riant. Naël a trouvé un camarade et discute avec sérieux. Le soleil décline, les ombres s'allongent, l'air se rafraîchit. Je sors mon téléphone, je consulte mes messages, je note un rendez-vous. Tout est normal, tout est sous contrôle.
Et pourtant.
Un frisson me parcourt, soudain, sans raison. Je lève les yeux, je balaie le parc du regard. Des mères avec des poussettes, des grands-parents, des enfants qui crient. Rien d'inhabituel. Mais je sens une présence, un regard posé sur moi, lourd, insistant. Mon cœur s'accélère, mes paumes deviennent moites. Je me redresse, je scrute les alentours, les buissons, les arbres, les allées. Personne. Rien que des silhouettes anonymes.
Je me force à respirer. C'est la fatigue, les vieux réflexes qui remontent. Je me lève, j'appelle les enfants, je leur dis qu'il est temps de rentrer. Ils protestent un peu, puis cèdent. Je leur prends la main, je presse le pas, je les ramène à la voiture. Mon regard ne cesse de balayer la rue, les rétroviseurs, les coins d'ombre. Je ne vois rien. Mais la sensation ne me quitte pas, comme une toile d'araignée collée à la nuque.
À la maison, je ferme la porte à clé, je vérifie les fenêtres, je tire les rideaux. Les enfants s'installent devant un dessin animé, je prépare le dîner en écoutant leurs rires. Peu à peu, la tension retombe. Je me traite d'idiote, de paranoïaque. Je me répète que tout va bien, que je suis en sécurité, que personne ne sait où je vis, que personne ne me cherche. Mais les vieilles peurs ont la vie dure. Elles s'accrochent, elles grignotent, elles empoisonnent.
Après le bain, je borde les jumeaux dans leur lit. Je leur lis une histoire, je caresse leurs cheveux, je leur souhaite bonne nuit. Maëlys s'endort presque aussitôt, son doudou serré contre sa joue. Naël résiste un peu, les yeux grands ouverts dans la pénombre.
— Maman, demande-t-il doucement, pourquoi tu as eu peur au parc ?
Je me fige. Son regard est grave, trop perspicace pour son âge. Je m'efforce de sourire, je pose ma main sur son front.
— Je n'ai pas eu peur, mon cœur. J'étais juste fatiguée.
Il hoche la tête, pas tout à fait convaincu, puis ferme les yeux. Je reste assise au bord du lit, à écouter sa respiration devenir régulière. La chambre est plongée dans une pénombre apaisante, les rideaux laissent passer un filet de lune. Tout est calme. Tout est silencieux.
Je me lève doucement, je traverse le couloir, je me verse un verre d'eau dans la cuisine. La maison est tranquille, enveloppée dans la nuit. Je m'appuie contre le plan de travail, je ferme les yeux une seconde. Demain, je signe le plus gros contrat de ma carrière. Demain, tout va changer, en mieux. Je dois me concentrer sur ça. Sur l'avenir. Sur mes enfants. Sur cette vie que j'ai bâtie de mes mains.
Chapitre 38DémétrianJe suis assis dans mon bureau, un verre de whisky à la main. Basile est en face de moi, silencieux, attendant mes instructions. Mais je n'arrive pas à me concentrer sur le travail. Mon esprit est ailleurs, prisonnier d'un visage, d'un regard, d'une évidence que je refuse d'admettre depuis trop longtemps.— Tu es déjà tombé amoureux, Basile ? je demande soudain.Il me regarde, surpris.— Oui, monsieur. Une fois.— Et qu'est-ce que tu as fait ?— Je l'ai laissée partir. Et je l'ai regretté toute ma vie.Je hoche la tête, le cœur lourd. Lui aussi, il sait. Lui aussi, il a connu cette douleur, ce manque, ce regret. Et moi, je suis là, à me débattre avec un amour que je croyais mort, avec une femme que je croyais haïr, avec une vérité qui m'explose en plein visage.
Chapitre 37SélyaneJe me tiens dans l'embrasure de la porte, immobile. Démétrian est assis par terre, entouré des enfants. Maëlys est blottie contre lui, Naël est à ses côtés, un livre ouvert sur les genoux. Ils ne m'ont pas vue.— Encore une page, papa, supplie Maëlys.— Encore une, dit Naël.— D'accord. Mais après, au lit.Il reprend la lecture, sa voix grave caresse les mots. Les enfants écoutent, captivés. Mes yeux se remplissent de larmes.Cette famille, je l'avais sacrifiée. J'avais fui, j'avais caché, j'avais protégé. Et aujourd'hui, elle est là, sous mes yeux, réunie. Mon cœur se serre si fort que je dois m'appuyer contre le chambranle.Démétrian lève les yeux, me voit. Il ne dit rien, mais son regard s'adoucit. Il continue de lire, comme si ma présence ne changeait rien.Les enfants applaudissent quand l'histoire se termine. Maëlys se jette à son cou, Naël pose sa main sur son épaule. Je ravale un sanglot.— Maman ! crie Maëlys en me voyant. Papa nous a lu une histoire de dr
Chapitre 36DémétrianLa maison de Sélyane est chaleureuse, bien plus que mon appartement. Les murs sont couverts de dessins d'enfants, les étagères débordent de livres et de jouets. Une odeur de biscuits flotte dans l'air. Je suis assis sur le canapé, mal à l'aise, mais étrangement ému. Maëlys est blottie contre moi, un livre ouvert sur les genoux. Naël est assis en tailleur à mes pieds, attentif.— Tu nous lis une histoire, papa ? demande Maëlys.— Bien sûr.Je prends le livre, je commence à lire. Ma voix est grave, peut-être trop sérieuse pour une histoire de princesse et de dragon. Mais les enfants ne semblent pas s'en plaindre. Maëlys suit du doigt les illustrations, Naël m'interrompt parfois pour poser des questions.— Pourquoi le dragon est méchant ?— Parce qu'il a
Chapitre 35SélyaneLe silence de la maison est lourd, presque oppressant. Les enfants dorment, paisibles, dans leur chambre. Démétrian est parti il y a une heure, après m'avoir avoué qu'il ne supportait pas l'idée de me perdre encore. Ses mots résonnent dans ma tête, précis, douloureux, bouleversants.Je suis assise sur le canapé, les jambes repliées sous moi, une tasse de thé refroidie entre les mains. Je fixe le mur, sans le voir. Ses aveux ont fissuré mes défenses, et je ne sais pas quoi faire de cette brèche. Je voudrais lui pardonner, tout lui pardonner. Mais la peur est là, tenace, qui me retient.Peur de souffrir encore. Peur de revivre l'abandon, la solitude, les nuits sans sommeil. Peur de m'ouvrir, de lui faire confiance, de me laisser aimer. Peur de tout perdre, encore une fois, si la menace revient, si la vérité &
Chapitre 34DémétrianLa pluie frappe les vitres du salon, légère, presque silencieuse. Les enfants dorment à l'étage. Sélyane est assise face à moi, les mains croisées sur ses genoux, le visage fermé. Nous venons encore de nous disputer, à propos de Julien, de ma jalousie, de mon besoin de tout contrôler. Et je sais que j'ai tort. Je le sais, mais je ne peux pas m'en empêcher.— Je ne supporte pas l'idée de te perdre encore, dis-je enfin, la voix rauque.Elle lève les yeux vers moi, surprise.— Quoi ?— Tu m'as quitté une fois, Sélyane. Tu as disparu, sans un mot, sans une trace. Et j'ai cru devenir fou. Alors oui, je suis jaloux. Oui, je veux tout contrôler. Parce que j'ai peur. Peur de te perdre encore, peur de perdre mes enfants, peur de revivre cet enfer.Elle me regarde, silencieuse. Et je
Chapitre 33SélyaneLe salon est plongé dans une pénombre lourde. Les enfants sont couchés, la maison est silencieuse. Démétrian se tient debout près de la fenêtre, les bras croisés, le visage fermé. Je suis assise sur le canapé, les mains serrées sur mes genoux, le cœur battant.— Tu n'as pas à me dire qui je peux voir, dis-je enfin, la voix tremblante.— Je ne te dis pas qui voir. Je te demande de faire attention.— C'est la même chose. Tu débarques après sept ans, et tu voudrais contrôler ma vie ?Il se tourne vers moi, les yeux sombres.— Ce n'est pas ce que je fais.— Alors quoi ? Tu me suis, tu m'espionnes, tu me reproches de parler à un ami. Comment tu appelles ça ?— Je m'inquiète pour toi. Pour les enfants.— Tu t'inquiètes ? Tu as disparu pendant sept ans, Démétrian. Sept ans sans un mot, sans une trace. Et maintenant, tu voudrais t'inquiéter ?Sa mâchoire se serre, mais il ne répond pas. Je me lè







