MasukNayaLe jour se lève à peine quand Maria nous réveille.Pas avec des mots. Avec des gestes. Le bruit doux de la bouilloire qui chante sur le feu, l'odeur du riz qui cuit doucement dans la marmite en terre, le froissement de ses pas nus sur la terre battue de la kitchenette. Elle prépare le petit-déjeuner comme tous les matins depuis que nous sommes arrivées, mais aujourd'hui, il y a quelque chose de différent dans sa façon de bouger. Quelque chose de plus lent. De plus lourd. De plus grave.Chacun de ses gestes semble imprégné d'une solennité muette, comme si elle accomplissait un rituel ancien dont elle seule connaît le sens. Ses mains s'attardent sur la bouilloire. Ses doigts caressent le bois de la cuillère. Ses yeux s'arrêtent plus longtemps sur chaque objet, comme pour en mémoriser la texture, la couleur, le poids.C'est le dernier matin.Je m'assois sur le bord du lit, les jambes encore faibles de la fièvre qui m'a terrassée il y a quelques jours, mais le corps reposé, l'esprit
Naya---La fièvre est tombée.Je me réveille un matin, et le poids sur ma poitrine a disparu. Ma tête est légère, claire, comme lavée par l'orage. Mon corps est faible encore, mais d'une faiblesse douce, reposée, presque agréable.La lumière du soleil traverse les murs en bois, dessine des motifs mouvants sur le sol. J'entends les vagues au loin, le vent dans les cocotiers, les rires des enfants qui jouent sur la plage.Je suis vivante.Je me redresse lentement. Mes bras tremblent un peu, mais ils tiennent. Je pose mes pieds nus sur le sol de terre battue. C'est frais, rugueux, réel.Dans l'autre pièce, j'entends Maria et Liora qui parlent à voix basse.— Il faut la laisser dormir,
Liora---Je ne sais pas quoi faire de mes mains.Je suis debout dans l'entrée de la petite pièce, les bras ballants, à regarder Maria qui soigne Naya. Elle a l'air si sûre d'elle, si compétente, si maternelle. Elle change le linge sur le front de Naya, lui fait boire des tisanes, lui parle doucement.Moi, je ne sais rien faire.Je n'ai jamais soigné personne. Je n'ai jamais veillé un malade. Je n'ai jamais tenu la main de quelqu'un qui souffrait.Chez les Delacroix, quand j'étais malade, on m'envoyait dans ma chambre et on fermait la porte. Une domestique passait de temps en temps, déposait un plateau-repas, repartait sans un mot. Isabelle disait que la maladie était une faiblesse, et que les Delacroix n'étaient pas faibles.
Naya---Je me réveille avec un poids sur la poitrine.Pas un poids physique , quelque chose de plus sournois, de plus profond. Une fatigue qui vient de l'intérieur, qui colle à mes os, qui m'empêche de bouger.J'essaie de me lever. Mes jambes ne répondent pas.J'essaie d'appeler. Ma voix est un filet, à peine audible.La lumière du jour traverse les murs en bois, éclabousse le sol de taches dorées. Le hamac de Liora est vide. Dans l'autre pièce, j'entends des bruits , la bouilloire qui siffle, des pas légers, la voix de Maria qui chantonne.— Maman, j'essaie de dire.Rien ne sort.Je referme les yeux. Le monde tourne autour de moi, lentement, comme un manège fatigué. Mon corps est brûlant. Mon front est trempé de sueur. Mes draps sont collan
Liora---Les photos défilent sous mes yeux.Naya à huit mois, édentée, rieuse. Naya à un an, une couronne en carton sur la tête. Naya à trois ans, un dessin à la main. Naya à six ans, le visage grave sur les marches du perron. Naya à dix ans, un ruban dans les cheveux. Naya à quinze ans, un livre à la main, le regard déjà fatigué.Toute une vie en images. Toute une enfance documentée, préservée, aimée.Et moi ?Où sont les photos de moi ?Il n'y en a pas. Pas une seule. Pas dans cette boîte, pas ailleurs. Personne n'a jamais pris le temps de capturer mes sourires, mes grimaces, mes premières fois. Personne n'a jamais pensé que je méri
Naya---C'est le soir.Le soleil s'est couché dans un fracas de couleurs — orange, rose, violet, comme si le ciel lui-même célébrait quelque chose. Les moustiques commencent à sortir, attirés par la chaleur des corps. Maria a allumé une bougie à la citronnelle, posée au milieu de la table basse.Nous venons de finir de dîner. Le poisson que Liora a écaillé — celui-là même qu'elle a maudit toute la matinée — était délicieux. Maria l'a fait griller sur un feu de bois, avec du citron et des herbes que je ne connais pas.— J'ai quelque chose à vous montrer, dit Maria.Elle se lève, disparaît derrière la cloison, revient avec une boîte en fer.
NayaJe n'ai pas dormi.Le jour se lève , gris et indifférent. Depuis mon lit, je regarde la lumière sale filtrer à travers les rideaux bon marché. Mon corps est lourd, mes yeux brûlent, mais mon esprit tourne à plein régime, impossible à arrêter.Les photos. Les mots d'Elara. Cette ressemblance qu
NayaJe pose le verre. Mes mains tremblent trop. Je dois sortir, respirer, disparaître. Je me fraye un chemin à travers la foule, aveugle, sourde, muette.Dehors, l'air froid de la nuit parisienne me gifle. Je m'appuie contre un mur, je ferme les yeux, j'essaie de respirer.Pourquoi ? Pourquoi elle
NayaJe n'aurais pas dû venir.La musique pulse dans mes tempes, directement connectée à ma migraine. Le bar est bondé, trop chic, trop brillant. Partout des gens beaux, des vêtements qui coûtent plus que ce que ma mère gagnait en un an. Et moi, je suis là, coincée contre le comptoir, à serrer mon
LioraLa douche brûlante n’a rien lavé. L’eau a juste cuit la peau, figé la blessure en une plaie sourde et chaude sous les côtes. Je m’habille. Chaque pièce de tissu est lourde. Une armure en plomb. Le silence du loft est assourdissant. Ce n’est plus un silence de sanctuaire, de contrôle. C’est le







