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Chapitre 6

last update Fecha de publicación: 2026-08-29 02:47:35

Entre les mains adverses, ce document ne représente pas simplement une fuite embarrassante. Il représente une arme.

— Si Castillo International met la main là-dessus, dit l’un des avocats, ils sauront exactement jusqu’où on est prêts à aller. Ils n’auront qu’à s’aligner un centime en dessous, à chaque étape de la négociation.

— On peut modifier la stratégie, propose Sarah.

— En dix jours ? Avec les délais que nous impose l’appel d’offres ? Ce serait extrêmement risqué.

Sarah passe une main sur son visage, sentant la fatigue s’accumuler derrière ses yeux.

— Trouvez-moi des options, dit-elle. Je veux un plan de secours d’ici ce soir.

C’est en fin d’après-midi que Camila entre dans son bureau, le visage fermé, un téléphone à la main.

— On a un appel de Rafael Castillo, dit-elle. Sur ta ligne directe encore.

Sarah soupire, prend le combiné avec une lassitude qu’elle ne cherche même plus à masquer.

— Rafael, si c’est encore à propos de cette alliance…

— Non, coupe-t-il. J’ai appris ce qui s’était passé. Le vol.

Elle se raidit.

— Comment tu le sais déjà ?

— Des rumeurs circulent vite dans ce milieu, Sarah. Écoute, je voulais te proposer quelque chose. Notre équipe de sécurité informatique est l’une des meilleures du pays. On pourrait t’aider à retracer où est passé ce document. Retrouver Peña.

Sarah reste silencieuse quelques secondes, en essayant de démêler dans sa tête ce qui relève d’une véritable proposition d’aide et ce qui relève d’un calcul plus intéressé.

— Pourquoi tu ferais ça ? finit-elle par demander. Ce vol, s’il profite à quelqu’un dans cette négociation, c’est à toi.

— Peut-être que je n’ai pas envie de gagner de cette manière.

— Ou peut-être que tu veux que je te doive quelque chose.

Un silence, plus long cette fois, dans lequel elle devine qu’elle vient de toucher, une fois de plus, un point sensible.

— Je te propose de l’aide, Sarah. Sans conditions.

— Il n’y a jamais eu d’aide sans conditions entre nous, Rafael. Pas depuis longtemps.

— Ce n’est pas juste.

— Peut-être pas. Mais c’est la vérité, et j’ai appris à ne composer qu’avec elle. La réponse est non. On gérera ça nous-mêmes.

Elle raccroche avant qu’il ne puisse insister, pose le combiné avec un peu plus de force que nécessaire, et croise le regard de Mateo, qui a suivi toute la conversation depuis le seuil de son bureau.

— Tu as bien fait, dit-il simplement.

— Je sais que j’ai bien fait. Ça ne veut pas dire que c’était facile.

La nuit tombe sur Mexico sans apporter de nouvelles pistes. Ricardo Peña reste injoignable. Son numéro finit par indiquer un message d’erreur, la ligne a été résiliée. Son adresse email professionnelle a été supprimée du système, avec un accès administrateur que Mateo n’arrive pas à retracer avec certitude, malgré des heures passées à éplucher les journaux de connexion.

— Quelqu’un a couvert ses traces, dit-il à Sarah, un peu avant vingt-deux heures, alors que la plupart des employés ont déjà quitté l’étage. Quelqu’un avec des compétences techniques bien au-dessus de ce qu’un directeur des opérations devrait avoir.

— Tu penses qu’il travaillait pour quelqu’un depuis le début ?

— Je pense qu’on n’aurait jamais dû le recruter aussi vite.

Sarah accuse le coup sans répondre. Ce n’est pas une accusation, elle le sait, juste un constat, dur mais nécessaire, que Mateo n’aurait pas formulé s’il ne pensait pas qu’elle avait besoin de l’entendre.

— On va s’en remettre, dit-elle finalement, davantage pour elle-même que pour lui.

— Je sais qu’on va s’en remettre. La question, c’est à quel prix.

Elle rentre à l’hôtel épuisée, retrouve Alejandro qui l’attend avec un dîner déjà froid sur la table de la chambre, et pendant qu’elle lui raconte les grandes lignes de la journée, sans mentionner l’appel de Rafael, un détail qu’elle garde pour elle sans trop savoir pourquoi, son téléphone professionnel vibre sur la table basse.

Un message de Camila.

Il faut que tu voies ça. Maintenant.

Un lien suit, vers un article publié quelques minutes plus tôt sur le site d’un magazine économique influent, signé par une journaliste dont Sarah connaît vaguement la réputation : Elena Vargas.

Le titre s’affiche en gros caractères sur l’écran.

Morales & Co : les vraies marges derrière le projet de Cancún.

En dessous, une capture d’écran d’un document qu’elle reconnaît immédiatement, la première page du dossier volé, avec, en filigrane dans un coin, le logo de Morales & Co qu’elle a elle-même validé lors de la conception de l’identité visuelle de l’entreprise.

Sarah reste figée devant l’écran, le téléphone tremblant légèrement entre ses doigts.

— Qu’est-ce qui se passe ? demande Alejandro, en voyant son visage changer.

Elle ne répond pas immédiatement. Elle relit le titre une deuxième fois, comme si les mots pouvaient changer de sens à force d’être regardés.

— Le dossier volé, dit-elle enfin. Il n’a pas disparu dans le vide.

Elle tourne l’écran vers Alejandro.

— Il est entre les mains d’une journaliste.

L’article s’affiche sur l’écran de son téléphone à 23h40, transféré par Nicolás avec un seul mot en commentaire : Intéressant.

Rafael le lit deux fois, debout dans son salon, encore en costume, une cravate défaite pendant à moitié autour de son cou. La première lecture est professionnelle, il évalue l’ampleur des dégâts pour Morales & Co, la précision des chiffres révélés, la manière dont Elena Vargas a construit son papier pour maximiser l’impact. La deuxième lecture est différente. Plus lente. Il cherche, entre les lignes, quelque chose qu’il ne trouve pas tout de suite : la trace de Sarah dans cette catastrophe, la façon dont elle a dû l’apprendre, ce qu’elle a dû ressentir en découvrant que son travail, ses stratégies, ses marges les plus confidentielles s’étalaient sur un écran accessible à n’importe qui.

Il pense à l’appel du matin. À son refus, catégorique, presque cassant. Il n’y a jamais eu d’aide sans conditions entre nous, Rafael.

Il repose le téléphone, se sert un verre qu’il ne boit pas, et pour la première fois depuis longtemps, passe une nuit entière à se demander ce qu’il ferait, à la place de Sarah, s’il devait affronter seul ce genre de crise.

Le lendemain matin, il arrive au bureau avec une idée qu’il n’a pas eu le temps de valider auprès de lui-même avant qu’elle ne devienne une décision.

— Annule mes rendez-vous de la matinée, dit-il à son assistante.

— Vous avez la réunion avec le conseil sur le projet de Monterrey à neuf heures.

— Déplace-la à cet après-midi.

Il descend, prend sa voiture lui-même plutôt que d’appeler son chauffeur, et roule jusqu’à la tour où Morales & Co a installé ses bureaux temporaires, sans avoir préparé un seul mot de ce qu’il compte dire une fois arrivé.

À la réception, on lui demande de patienter. Il patiente onze minutes, debout, les mains dans les poches, en observant l’agencement des lieux, sobre, efficace, sans le moindre excès décoratif, à l’image, pense-t-il, de la femme qui dirige cette entreprise.

Quand Sarah apparaît enfin, elle porte un pantalon noir et un chemisier ivoire, les cheveux relevés, le visage marqué par une fatigue qu’elle ne cherche pas à dissimuler complètement.

— Rafael. Qu’est-ce que tu fais là ?

— Je peux te parler cinq minutes ?

— Je suis très occupée, comme tu peux l’imaginer.

— Justement.

Elle hésite, jette un regard vers Camila, qui l’observe depuis son propre bureau avec une curiosité qu’elle ne cache pas non plus, puis finit par soupirer et l’entraîner vers une petite salle de réunion vitrée, à l’écart.

— Cinq minutes, dit-elle en refermant la porte.

— J’ai vu l’article.

— Comme la moitié de Mexico, apparemment.

— Sarah, laisse-moi t’aider.

— On en a déjà parlé hier.

— Les circonstances ont changé. Ce n’est plus juste un vol interne, c’est devenu public. Ma structure de sécurité peut retracer la source de la fuite chez Elena Vargas, on a des contacts dans…

— Rafael.

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