Mag-log inLe couloir paraît soudain plus étroit en quittant le bureau du PDG.
L’air semble se comprimer autour de moi, comme si ce qu’il vient de se passer ne voulait pas me laisser filer. Je marche vite, presque trop. Si quelqu’un me croise en cet instant, il verrait une fille qui tient debout uniquement parce que ses jambes ont décidé d’avancer toutes seules. Mon cœur, lui, s’est décroché depuis longtemps. “Beau travail. Continuez comme ça.” Sa voix trotte encore dans ma tête. Personne ne m’a jamais dit ça avec ce poids-là. Avec cette chaleur froide capable de caresser et de couper en même temps. Je regagne mon petit bureau, ce cube de verre coincé entre les services qu’on oublie toujours. Dès que je m’assois, mes mains tremblent légèrement. Pas de peur. Juste… l’effet Noah Ewane. Et je déteste ça. Car je sais que ce genre d’effet n’a rien à faire dans l’histoire que j’essaie de me construire. La matinée défile sans respiration. Mails, dossiers, tableaux, corrections, rapports. La routine reprenait ses droits, comme si la veille n’avait été qu’une parenthèse lumineuse qu’on referme trop vite. Pourtant… Quelque chose a changé. Les gens du service me saluent. Les collègues que je ne voyais jamais me sourient. Certains me lancent un “bravo pour hier”. Je réponds avec des gestes timides, encore surprise d’exister à leurs yeux. Mais malgré les félicitations, je sens les regards analyser mes moindres mouvements. Curiosité, admiration, jalousie. Un cocktail dont je me serais bien passée. Vers midi, Sandra s’approche de mon bureau. Son pas est rapide, ses ongles claquent sur la paroi. Elle me fixe avec des yeux où se mêlent agacement et… quelque chose que je n’arrive pas à nommer. — On doit revoir la stratégie entreprise après ton intervention d’hier, m’annonce-t-elle sèchement. Le PDG veut une synthèse avant vendredi. — Vendredi ? Mais… c’est dans deux jours. — Je sais. Et tu ferais mieux de ne pas bafouer la confiance qu’il t’accorde. Ça ne durera pas éternellement. Elle tourne les talons sans attendre ma réponse. Je reste figée un instant. La confiance qu’il m’accorde. Ce mot “confiance” sonne presque trop grand pour moi. Mais la pique qui vient derrière… Ça, c’est bien Sandra. Elle connaît Noah depuis plus longtemps que moi. Elle sait lire ses humeurs. Elle sait quand il s’intéresse à quelque chose… ou à quelqu’un. Et ça ne lui plaît pas. À treize heures, je déjeune seule à la cafétéria. J’aurais pu rejoindre les autres, mais j’avais besoin de silence. Le bruit des couverts, les conversations rapides, l’odeur des plats réchauffés… Tout ça m’apaise étrangement. Je me laisse tomber sur une chaise quand mon téléphone vibre. “Maman” s’affiche. Je décroche aussitôt. — Nadège ? Ta pause va finir bientôt ? — Oui, maman, je mange rapidement. — Je voulais juste te dire que j’ai parlé au propriétaire. Il accepte qu’on paie le loyer samedi. Une vague de soulagement me traverse. — D’accord, merci de me le dire. — Et… tu as réussi hier soir ? Un sourire me monte aux lèvres sans que je le contrôle. — Oui. Enfin… je crois. Ça s’est bien passé. — J’en étais sûre, ma fille. Tu as cette lumière que les autres n’ont pas. Je me raidis. Sa phrase ressemble à un écho lointain de ce que Noah m’a dit ce matin. La lumière attire les regards. — On se parle ce soir, d’accord ? — D’accord maman. Repose-toi un peu. Je raccroche et reste quelques minutes immobile. Ma mère ne le sait pas, mais chaque fois qu’elle me dit qu’elle croit en moi, ça m’ajoute une pression douce et lourde à la fois. Parce que je n’ai pas le droit d’échouer. Je le fais pour elle. Pour nous. Je retourne au bureau. Nouvelle rafale de tâches. Nouveaux dossiers à reprendre. Mais vers seize heures, une présence me traverse le dos. Une ombre familière. Je relève les yeux. Et Noah est là. Pas dans l’encadrement. Pas dans le couloir. Juste un peu derrière moi, comme s’il cherchait à me surprendre… sans vraiment y arriver. Son costume sombre absorbe la lumière du néon. Ses mains sont croisées derrière son dos. Son regard coule sur l’écran, puis sur moi. — Je vois que vous n’avez pas perdu de temps, dit-il calmement. Je déglutis. — J’ai commencé la synthèse que vous demandez pour vendredi. — Bien. Il ne se déplace pas, ne prend pas de distance. Il reste juste là, trop près, trop dans ma bulle, trop… lui. — Vous… aviez besoin de quelque chose, monsieur ? demandé-je timidement. Un léger silence s’installe. Pas froid. Pas menaçant. Juste suspendu. — J’évalue, répond-il simplement. Je fronce les sourcils. — Évaluer… quoi ? Ses yeux plongent dans les miens. Ils ont cette intensité qui vous fouille, qui déshabille vos certitudes, qui ébranle votre calme. — Jusqu’où vous pouvez aller. Mon souffle s’arrête. — Pardon ? — Votre potentiel, Nadège. Il parle comme s’il énonçait une réalité mathématique. Comme si le doute n’avait jamais existé pour lui. — Beaucoup pensent que votre succès d’hier n’est qu’un hasard. Moi, je pense l’inverse. Je n’arrive pas à détourner les yeux. — Mais je ne vous ménagerai pas, reprend-il. Si vous échouez, je serai le premier à vous le dire. — Je n’attends pas qu’on me ménage, dis-je sans réfléchir. Un éclat brille dans son regard. Pas un sourire.Pas une approbation. Mais Un intérêt,brut,Net, glacial et brûlant à la fois. — Vous pouvez continuer, dit-il enfin en se reculant d’un pas. Je vous laisse travailler. Il tourne les talons. Mais juste avant de franchir le couloir, il ajoute, sans se retourner : — Et Nadège… n’oubliez pas que dans cette entreprise, la lumière attire autant qu’elle dérange. La porte se referme doucement. Mon cœur, lui, cogne comme s’il cherchait à s’échapper. La fin d’après-midi se traîne. Je travaille avec acharnement, presque pour fuir l’effet qu’il me fait. Tout ce qu’il touche devient tension. Tout ce qu’il dit reste en suspens. À dix-huit heures passées, je range enfin mes affaires. Je suis épuisée. Mais une chose est certaine : cette journée marque un tournant. Je ferme mon ordinateur, attrape mon sac et jette un dernier regard au bureau vide. Pour la première fois, je réalise que je ne suis plus invisible ici. Et que Noah Ewane le sait. Ce qui est à la fois la meilleure, et la pire, des choses.Je raccroche et je glisse le téléphone dans ma poche. La rue est toujours là, bruyante, désordonnée. Elle, en revanche, a disparu au coin de l’avenue. Je ne cherche pas à la suivre. Ce n’est pas comme ça que je fonctionne. Je traverse la chaussée et je descends vers le parking souterrain du bâtiment. L’air y est plus lourd, plus frais aussi. Mes pas résonnent sur le béton. J’avance vite. Je connais cet endroit. Trop bien. J’ai vu ce que ce genre de portes refermées fait aux gens. Je m’installe dans ma voiture et je démarre aussitôt. Pas de musique. Je déteste conduire avec du bruit quand je réfléchis. Le portail se lève lentement, comme s’il voulait me tester. Je n’attends pas qu’il finisse sa course pour m’engager. En sortant, je jette un coup d’œil vers les étages vitrés. Le dernier est encore allumé. Rien d’étonnant. Certaines personnes aiment travailler tard quand elles pensent être intouchables. Je roule une quinzaine de minutes, sans détour. Je me gare devant un immeuble ban
— Mademoiselle Mballa dans mon bureau tout de suite! L'interphone s'arrête à ces mots sans que je ne puisse comprendre ce qui se passe. J'accoure Dans le bureau. De la PDG. Mon cœur battant À tout rompre, Transpirant à grosses gouttes. — Je suis la madame ! — Mademoiselle balla, Je ne vais pas. Passer par quatre chemins. Je vous apprends votre licenciement. Nous n'avons plus besoin de vos services — Mais madame... pourquoi? Je ne comprends pas... — Vous pouvez sortir. Vous serez largement remercier pour cette semaine de travail. Veuillez sortir maintenant. Je ne sais pas ce qui se passe actuellement dans ma vie mais à peine une semaine de travail, me voilà déjà virer. Je remballe mes quelques affaires puis je prends la porte sous les regards interrogateur de mes nouveaux ex collègues. À peine à l'extérieur d'une grande bâtisse l'air est très chaude prêt à faire bouillir mon sang, un instinct naturel m'envahit, j'ai besoin de me vider, je dois appelé Joyce. Le téléphone
Une semaine plus tard.Je ne reconnais presque plus mes matins. Il n’y a plus de badge à passer, plus d’ascenseur vitré, plus de bureau trop bien rangé qui impose le silence. Il y a autre chose. Une tension différente. Moins confortable. Plus vivante.Je suis devant l’immeuble depuis déjà deux minutes sans m’en rendre compte. Un bâtiment ancien, façade claire, rien de clinquant. Pas le genre d’endroit qui impressionne au premier regard. Et pourtant, mon ventre se serre comme si j’allais entrer dans une arène.Je vérifie l’adresse. C’est bien ici.Je respire une fois. Puis deux. Puis j’entre.L’intérieur est en mouvement. Des voix, des pas rapides, des rires étouffés, des éclats de discussion qui se croisent sans jamais se percuter. Rien à voir avec la froideur millimétrée du Groupe Ewane. Ici, ça vit. Trop peut-être. Mais je préfère ça.— Nadège Mballa ?Je me retourne aussitôt. Une femme d’une quarantaine d’années me regarde, tablette à la main, regard franc, posture droite. Pas de s
Je marche longtemps après l’avoir quitté. Pas parce que je suis perdue, mais parce que j’ai besoin de sentir le sol sous mes pieds. Le bruit de la ville, les voix, les klaxons, les pas des autres… Tout ce qui me rappelle que le monde continue, même quand quelque chose vient de se déplacer à l’intérieur. Je n’ai pas le sentiment d’avoir gagné quoi que ce soit. Ni d’avoir cédé. C’est inconfortable, cet entre-deux. Mais étrangement, je le préfère au flou d’avant. Là, au moins, je sais où je me tiens. Quand je rentre chez moi, la maison est toujours vide. La lumière de fin d’après-midi traverse le salon et s’écrase sur le carton posé près du mur. Je m’arrête devant. Cette fois, je ne le contourne pas. Je m’accroupis et je l’ouvre. Je sors les dossiers un à un. Rien d’émotionnel, en apparence. Des notes, des comptes rendus, des annotations que je reconnais immédiatement. Mon écriture. Sérieuse. Appliquée. Une version de moi qui a tout donné sans jamais savoir si ça servirait à quelque c
Le réveil est brutal. Pas à cause du bruit, mais à cause du souvenir. J’ouvre les yeux avec cette impression étrange que quelque chose a changé pendant la nuit, sans que je sache encore quoi. Mon téléphone est là, sur le lit, exactement où je l’ai posé. Aucun nouveau message. Aucun appel manqué. Rien.Je reste quelques secondes immobile, à écouter le silence de la maison. Ma mère est déjà partie travailler. Je suis seule. Complètement. Et ça me fait du bien.Je me redresse lentement. Mon corps est encore lourd, mais mon esprit est trop réveillé pour espérer me rendormir. Je repense à sa voix. À cette hésitation inhabituelle. À cette phrase qu’il a enfin dite sans se cacher derrière une posture professionnelle. Vous laisser partir sans rien dire… c’était une erreur.Je me demande pourquoi il lui a fallu attendre que tout se termine pour le comprendre.Je me lève, vais dans la salle de bain. Mon reflet me renvoie un visage plus fatigué que je ne l’a
Je continue de marcher quelques mètres encore après l’avoir quitté. Je ne sais pas vraiment où je vais. Je sais juste que je dois avancer, comme si m’arrêter pouvait tout faire remonter d’un coup. Ma glace a fondu, dégouline un peu sur mes doigts, mais je m’en fiche. J’ai la gorge serrée et cette sensation étrange dans la poitrine, entre le manque et le soulagement. Je m’assieds finalement sur un banc, le carton posé à mes pieds. Je respire lentement. Je repense à son regard. À ce silence qu’il a encore choisi. À ce presque-aveu qui n’en était pas un. Il est toujours comme ça Noah. Présent sans l’être vraiment. Capable de tout dire sans jamais rien dire clairement. Je me demande si je lui ai manqué autant qu’il le prétend. Ou si je n’étais qu’une habitude confortable, une présence rassurante dans un quotidien trop maîtrisé. Cette idée me pique un peu l’estomac. Je déteste me sentir optionnelle. Mon téléphone vibre dans ma poche. Je sursaute presque. Mon cœur accélère stupidement, c







