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Chapitre 5 — L'agenda

Author: Eternel
last update publish date: 2026-09-27 07:02:49

Elle se retourne. Elle a le visage de quelqu'un pris la main dans un tiroir. Elle cherche une réponse et n'en trouve pas, et puis elle en trouve une qui est parfaitement fausse, pour me donner du courage, et je la regarde dire cette phrase, et j'ai la sensation très nette qu'elle vient de choisir un mensonge plutôt qu'un silence, et que ce mensonge-là était plus intéressant que le silence.

C'est une faiblesse, le mensonge. C'est une faiblesse que je peux décrire, classifier, prévoir.

J'aligne la chemise cartonnée que je viens de poser. Un millimètre. Pas parce qu'elle était de travers, mais parce qu'il faut que mes mains fassent quelque chose de cette seconde.

— Bon courage.

Je referme la porte.

Et je retourne m'asseoir, et je réaligne mentalement le nom gravé sur ma plaque de bureau, et je me dis que dans quatre semaines je ne saurai toujours pas son prénom, et que ce sera très bien comme ça.

Je regarde la ville derrière la vitre. Il y a une grue, un nuage bas, un avion. Je pense à la boulangerie qui a repris mon ancienne assistante. Je pense que c'est là que vont les gens qui inventent des réponses. Puis je pense à rien, ce qui est mon activité préférée, et je reprends le dossier d'acquisition.

Le porte-stylo est de travers.

Je le redresse.

Sloane

Le sac de courses me scie les doigts depuis deux rues, et j'entre dans l'immeuble en le calant contre mon ventre, ce qui fait rouler une tomate quelque part contre une boîte de conserve, et ce bruit-là, ce petit roulement mou, me paraît soudain être le bruit de ma nouvelle vie. Je monte les trois étages. Je fredonne à chaque palier, une note par marche, faux, joyeux. J'ai acheté du savon, des draps, une lampe de chevet, du dentifrice, du pain, un paquet de six œufs, une salade qui ne tiendra pas la semaine, et un tapis de bain jaune dont je suis démesurément fière.

Trois jours que j'ai les clés. Trois jours que je dors sur un matelas gonflable en écoutant le radiateur cliqueter. Trois jours que je vis dans un appartement vide aux deux tiers, avec une table pliante, une chaise, mon ordinateur, et une pile de cartons que j'ai ouverte et refermée sans jamais rien ranger, parce que ranger, ce sera quand j'aurai décidé où je veux mettre les choses, et décider, en ce moment, m'est tout à fait impossible.

Le travail me mange la tête. Le dernier étage est un pays à part, avec ses silences et sa moquette et cet homme qui traverse son propre bureau comme un fonctionnaire de sa propre vie. Je rentre le soir avec des notes pleines de mots que je ne comprends pas encore et une voix dans le crâne qui répète des phrases que je n'ai pas dites. Je suis fatiguée. Je suis contente. Les deux se mélangent et donnent cette espèce d'ivresse d'avoir vingt-quatre ans et un trou dans une manche que personne n'a remarqué.

J'arrive sur le palier. Je pose les courses au sol pour chercher la clé, et c'est là que je vois, sous la porte, une ligne de lumière jaune.

Je me fige.

Je n'ai pas allumé de lumière en partant. J'en suis certaine, parce que je suis devenue maniaque des interrupteurs ces derniers jours, parce que l'électricité d'un appartement vide et les longs couloirs à trois heures du matin m'ont appris à vérifier trois fois. J'ai quitté la maison à sept heures cinquante. Il fait nuit noire. Il y a de la lumière chez moi.

Le premier truc que je me dis, c'est que j'ai laissé quelque chose allumé et que je me trompe, que la mémoire est un mensonge, que ce n'est pas grave. Le deuxième truc, c'est que quelqu'un est entré. Le troisième, c'est que si quelqu'un est entré, alors quelqu'un est encore là, parce que la lumière est allumée, et qu'on n'allume pas une lumière pour partir.

Je reste immobile, le dos au mur de l'escalier, et je pose ma main à plat sur la peinture pour ne pas tomber. Mon cœur bat dans mes oreilles, très fort, très bête. Une partie de moi veut redescendre, appeler, frapper chez la voisine, fuir. Une autre partie, une partie plus vieille, plus dure, plus fille-de-quartier, veut savoir. Je ne suis pas courageuse. Je suis curieuse, ce qui n'est pas la même chose et qui m'a déjà valu beaucoup d'ennuis.

Je prends la bouteille de lait dans le sac, non, c'est ridicule, je prends la lampe de chevet que je viens d'acheter parce que sa base est en métal et qu'elle pèse son poids, et je la tiens contre moi comme un trophée.

Et je fredonne.

Ça sort avant tout le reste, ça sort dans l'escalier, trois notes, hautes, tremblées, absolument fausses, la musique de la peur. Je m'entends et je m'en veux. Je mets ma main sur ma bouche comme si on pouvait étouffer un tic de cette manière. Ça ne marche pas. Ça continue dans ma gorge, sourd.

J'introduis la clé. Je la tourne très lentement, en appuyant sur la porte avec l'épaule pour que la serrure ne claque pas. Le pêne glisse. Je pousse d'un centimètre.

Le couloir de l'appartement s'ouvre. La lumière vient du séjour, une lumière de plafonnier, jaune, brutale, pas une lumière de quelqu'un qui se cache. Et là, par-dessus le ronronnement du réfrigérateur que je n'ai même pas encore branché, j'entends un bruit. Un bruit doux, répété, deux fois, comme un petit coup.

Je pose la lampe. Je traverse le couloir pieds nus, mes chaussures dans la main, et je m'arrête au bord du séjour, en me tenant au chambranle.

Il y a un homme debout dans mon salon.

Il m'a tourné le dos. Il porte un manteau sombre, les épaules hautes, la tête inclinée. Il est grand, très grand, et je le vois de trois quarts, la nuque, la ligne du col, la main droite levée. Il tient un objet entre deux doigts, un objet que je n'ai pas mis là, je n'ai rien accroché, c'est impossible, je n'ai rien accroché. Et pourtant il y a un cadre sur le mur, au-dessus de la cheminée condamnée, un cadre que je n'ai jamais vu, un rectangle sombre avec une chose dedans, un paysage, un portrait, je ne sais pas, et ce cadre est de travers.

Il le redresse.

Il le touche à peine, du bout des doigts, il fait pivoter le haut du cadre vers la droite, un mouvement minuscule, un ajustement, et il recule d'un demi-pas pour regarder le résultat. Il plisse les yeux. Il penche la tête. Le cadre est droit. Il est droit, définitivement droit, il n'y a rien à redire, et pourtant il avance de nouveau la main, il touche le coin, il pousse d'un millimètre, il recule, il regarde encore.

Et il recommence.

Une troisième fois. Une quatrième. Je le regarde faire, appuyée contre le chambranle, la peur en train de se transformer en autre chose, cette stupeur particulière qu'on ressent devant quelqu'un qui a un comportement parfaitement inexplicable et parfaitement intense, et je me dis, très distinctement, ce n'est pas un cambrioleur. Un cambrioleur ne redresse pas les tableaux.

Je fais un bruit. Un bruit involontaire de gorge, un petit son de gorge, et tout s'arrête.

Il se retourne.

Le visage se découpe dans la lumière du plafonnier, la mâchoire, le front, les yeux gris, et la seconde dure très longtemps, une seconde élastique, pendant laquelle mon cerveau refuse ce qu'il voit et propose des alternatives idiotes, un cousin, une ressemblance, une coïncidence, une blague.

Ce n'est pas mon cousin.

Je le reconnais. Je le reconnais parfaitement, comme on reconnaît la forme d'un mot dans une langue qu'on ne parle pas. C'est l'homme qui redresse son porte-stylo avant de dire bonjour. C'est l'homme du dernier étage. C'est mon patron.

Et je fredonne.

Un air entier, haut, faux, ridicule, quelque chose qui ressemble à une chanson de dessin animé, dans ma gorge, dans ma bouche, dans mon salon, devant cet homme, et je ne peux pas l'arrêter, je ne peux absolument pas l'arrêter.

Il me regarde. Il ne bouge pas. Il ne dit rien. Son visage ne fait rien du tout, et c'est ça le pire, cette absence totale de surprise, cette manière qu'il a de me regarder comme si ma présence ici était un dossier classé depuis longtemps.

— Mademoiselle Whitfield, dit-il.

Je m'entends répondre quelque chose. Je ne sais pas quoi. Le sac de courses est resté sur le palier, avec les œufs, avec la tomate, avec la lampe en métal. La pluie s'est arrêtée pendant que je montais.

Et dans le salon de mon appartement, un homme en manteau sombre tient encore la main levée devant un cadre parfaitement droit.

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