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Chapitre 4 — L'estrade 2

Author: Eternel
last update publish date: 2026-09-27 07:01:22

Je n'entends pas de pas sur la moquette épaisse, mais je sens une présence, une variation dans l'air, quelque chose comme une baisse de température. Je me retourne. Il est là, debout dans l'embrasure, une chemise cartonnée à la main, et il me regarde avec une expression que je n'arrive pas à nommer. Il a entendu. Bien sûr qu'il a entendu. Un couloir vide, un silence de moquette épaisse, et moi qui chante une chanson de route devant une grue.

Il penche la tête d'un millimètre.

— C'était quoi, ça, demande-t-il.

Le trou de mémoire est total. Je ne connais pas le titre, je ne connais pas le chanteur, je ne connais même pas le pays. Je pourrais dire rien. Je pourrais dire pardon. Je pourrais dire que j'ai un tic, que c'est nerveux, que ça ne se reproduira plus.

— C'était pour me donner du courage, dis-je.

Il me regarde encore une seconde. Puis il pose la chemise cartonnée sur le coin de mon bureau, l'aligne avec le bord, la repousse d'un millimètre, la laisse exactement là.

— Bon courage, dit-il.

Et il referme sa porte.

Je reste immobile, les mains à plat, le cœur encore levé, et je me dis que si le sol du dernier étage est si silencieux, ce n'est pas pour m'aider.

C'est parce que lui n'a pas besoin de s'entendre marcher.

Dash

Mon agenda est une architecture. Je le construis chaque matin à six heures quarante, dans le silence de la salle de sport, entre deux séries, en regardant la ville s'allumer par bandes. Un agenda qui se tient seul est un agenda qui ne me demande rien. C'est ce que j'exige du monde. Qu'il se tienne seul.

À neuf heures trente, je dois recevoir une nouvelle assistante.

Je sais qu'elle s'appelle Whitfield. Je l'ai lu, dans la note des ressources humaines, une ligne, un nom de famille, deux initiales, un âge, un diplôme. Je sais aussi que la note contenait un prénom, à un endroit, mais je ne l'ai pas retenu. Ce n'est pas de la malice. C'est une manière de ranger. Il y a les gens dont je connais le nom de famille, parce qu'ils travaillent pour moi, et il y a les gens dont je connais le prénom, parce qu'ils vivent avec moi ou parce qu'ils sont morts. Entre les deux, je laisse un vide utilitaire. Les prénoms créent des obligations. Un prénom, cela se dit à voix haute dans un couloir, cela se retient par une secrétaire, cela finit dans un article. Je n'ai pas de place pour ça cette année.

Cette année.

Je ne pense pas à cette phrase. Je la pose à la porte de mon esprit comme on pose une lettre à la poste, et je continue.

Le porte-stylo est de travers.

Je m'en aperçois avant d'ouvrir la porte, en traversant la pièce, à deux mètres de distance, et mon corps s'occupe du reste. Deux doigts, un quart de tour, le bord aligné sur le bord de la sous-main, la pression exacte. Cela prend une seconde et demie. C'est une correction, pas une angoisse. Les corrections ne sont pas des angoisses. Je refuse ce mot. J'ai trente-deux ans, je dirige un groupe de quatre mille personnes, je ne suis pas un homme qui s'angoisse à cause d'un objet sur un bureau. Je suis un homme qui préfère l'ordre. La préférence est un choix. L'anxiété est une maladie. Je choisis.

J'ouvre la porte. Elle est là, debout dans le couloir, une veste un peu trop serrée aux épaules, des chaussures vernies, un sac tenu à deux mains comme un enfant. Elle a le visage de quelqu'un qui a répété sa phrase toute la nuit.

— Mademoiselle.

C'est confortable, mademoiselle. C'est propre, c'est neutre, ça ne demande rien. Les femmes de plus de cinquante ans le prennent comme une politesse, les plus jeunes comme une froideur, et dans les deux cas, on me laisse tranquille. C'est exactement le résultat que je cherche.

Elle entre. Je lui explique le poste vite, d'une voix uniforme, en gardant les yeux sur le dossier, parce que le dossier est ce que je connais, et parce que si je regarde trop longtemps une personne qui a peur, j'ai tendance à desserrer quelque chose. Anticiper. Je dis ce mot et je lève les yeux pour voir comment elle le reçoit. Elle le reçoit mal. Bien. Les gens qui reçoivent bien ce mot sont les gens qui inventent, et j'ai eu, l'année dernière, une assistante qui inventait des réponses aux journalistes pour me rendre service. Une seule fois. Elle est partie ouvrir une boulangerie, ce qui, honnêtement, était une bonne décision de vie.

Je lui dis qu'elle ne comprend rien. Ce n'est pas une insulte, c'est un fait mathématique. Personne ne comprend le premier jour. Moi non plus je n'ai rien compris, le jour où mon père m'a fait entrer dans le bâtiment par la porte de service pour me montrer que les actionnaires arrivent toujours par le hall. Je ne dis pas ça.

Je la renvoie dehors. Son bureau est dans le couloir. Je le sais, c'est moi qui l'ai fait installer là, contre l'avis des ressources humaines qui voulaient la mettre au fond du plateau, dans un espace partagé, pour la sociabilité. Je ne veux pas de sociabilité. Je veux quelqu'un qui voit qui entre et qui sort. C'est une question de contrôle, et le contrôle, chez moi, n'est pas un trait de caractère, c'est un métier.

Je travaille quarante minutes. Un dossier d'acquisition, deux notes, un point avec la finance. À dix heures vingt-deux, j'ai besoin du dossier que j'ai laissé sur le coin de son bureau, et je sors.

Et je l'entends.

Elle fredonne.

Je m'arrête à un mètre de la porte, la main sur la poignée, et j'écoute. Ce n'est pas un bruit de fond. C'est une mélodie organisée, continue, avec une respiration dedans. Elle fredonne faux, franchement faux, et ce n'est pas une maladresse vocale, c'est autre chose, c'est une manière de tenir son corps en place, je le reconnais immédiatement parce que je connais ce genre de procédé mieux que personne. Ma sœur se rongeait l'ongle du pouce jusqu'au sang avant chaque examen. Mon père, lui, vérifiait les verrous du hall d'entrée à toute heure, y compris à trois heures du matin, y compris quand il était déjà mort dans le registre des entreprises.

Je connais l'usage des petites machines.

Et je reste là, derrière la porte fermée, à écouter une jeune femme mal habillée chanter une chanson de vacances devant une grue, et je sens quelque chose se déplacer dans ma poitrine, un mouvement latéral, minuscule, désagréable, que je n'ai pas commandé.

Je pousse la porte.

— C'était quoi, ça.

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