LOGINLes portes du château se refermèrent derrière lui dans un grondement sourd. Vandor sentit aussitôt la différence. Ici, l’air était froid, immobile, chargé d’encens et de pierre humide. Les couloirs semblaient trop vastes, trop silencieux, comme si le château lui-même retenait son souffle. Les gardes se tenaient le long des murs. Ils portaient les couleurs du roi, mais leurs armures étaient ternies, rayées, marquées par le temps et les veilles sans fin. Leurs visages étaient tirés, leurs yeux cernés. Des hommes fatigués. Pas des traîtres. Pas des assassins. Mais prudents. Lorsqu’ils reconnurent Vandor, plusieurs mains se crispèrent sur les lances. D’autres échangèrent des regards rapides, incertains. Un murmure parcourut les rangs — son nom, à peine soufflé. Il était censé être mort.
— Capitaine Vandor, finit par dire l’un d’eux, la voix rauque. Le roi… vous attend. Attendait-il vraiment ? Ou avait-il simplement prévu sa disparition comme celle des autres ? Vandor avança sans répondre. À chaque pas, le pacte pulsa dans sa main, plus lentement ici, mais plus lourd, comme s’il réagissait à la proximité du pouvoir. Les ombres des torches dansaient sur les murs, déformant les silhouettes des gardes jusqu’à les rendre presque inhumaines. Plus il progressait, plus une pensée le rongeait. Et si tout venait d’ici ? Les ordres. Le silence. L’abandon. Une guerre lancée avec une violence démesurée, sans renforts, sans stratégie claire. Trop de morts pour trop peu de gains. Ce n’était pas une campagne militaire. C’était un sacrifice. Les portes de la salle du trône s’ouvrirent. L’immensité de la pièce écrasa Vandor dès le premier pas. Le plafond se perdait dans l’ombre, soutenu par d’énormes colonnes sculptées de figures anciennes — rois, bêtes, saints oubliés. Des tapis sombres couvraient la pierre, étouffant les sons, donnant l’impression de marcher dans un mausolée. Et au fond, sur une estrade de marbre noir, se tenait le trône. Le roi Henri y était assis. Droit. Impeccable. Drapé dans des étoffes riches, presque trop propres pour un royaume en guerre. Sa couronne reposait légèrement de travers, comme si elle pesait moins que le regard qu’il posa sur Vandor. Un regard froid. Distant. Un regard qui ne reconnaissait ni loyauté ni sacrifice. Vandor s’arrêta au centre de la salle. Le silence était total. Le roi le détailla lentement, de la tête aux pieds, comme on observe une pièce abîmée mais encore utilisable. Son expression ne changea pas. — Vous êtes vivant, dit-il enfin. Pas de soulagement. Pas de colère. Un simple constat. Vandor sentit sa mâchoire se tendre. Il aurait pu mourir comme les autres. La pensée traversa son esprit avec une clarté brutale. Et cela n’aurait rien changé. — Majesté, répondit-il en s’inclinant à peine. Le roi inclina légèrement la tête, sans quitter son trône. — Beaucoup sont morts à votre place. La phrase tomba comme une lame. Vandor releva les yeux. Dans ce visage impassible, il chercha un signe. Un doute. Un regret. Il n’y trouva rien. — Pourquoi ? demanda-t-il, sa voix résonnant dans la salle. Pourquoi cette guerre ? Pourquoi envoyer mes hommes sans renforts, sans ordres… sans espoir ? Un murmure parcourut la salle, aussitôt étouffé. Le roi leva une main, et le silence revint. Il observa Vandor comme on observe un homme déjà condamné. — Vous posez trop de questions pour un survivant, dit-il calmement. Le pacte pulsa. Vandor serra le poing, sentant la brûlure s’étendre. Cecilia traversa brièvement son esprit, son regard grave, presque accusateur. — Mes hommes méritaient une réponse, insista-t-il. Ils sont morts pour une cause que même leur roi refuse de nommer. Le roi se leva alors. La salle sembla rétrécir autour d’eux. Il descendit lentement les marches du trône, chaque pas mesuré, calculé. Lorsqu’il s’arrêta devant Vandor, la différence de rang était évidente — et voulue. — Les hommes meurent pour que les royaumes vivent, répondit-il. Et certains pions… sont plus utiles morts que vivants. Les mots résonnèrent longtemps. Vandor comprit alors qu’il n’était jamais censé revenir. Et que la vraie guerre ne s’était jamais jouée sur les champs de bataille… mais ici, dans cette salle, entre un roi et un homme qu’il aurait préféré voir disparaître…Ils marchèrent encore un moment, jusqu’à ce que Cecilia s’arrête enfin.Entre deux grands chênes aux racines emmêlées, un repli naturel s’ouvrait, dissimulé par des fougères épaisses et des branches basses. L’endroit était étroit, sombre, presque invisible à qui ne savait pas où regarder.— Ici, dit-elle simplement.Vandor hocha la tête et laissa tomber son sac au sol. La fatigue le rattrapa d’un seul coup. Il s’affala contre un tronc, laissant échapper un soupir long, lourd, comme s’il déposait enfin le poids de la journée.Cecilia ouvrit son petit sac de cuir.Vandor l’observait du coin de l’œil lorsqu’elle en sortit… une couverture épaisse, propre, étonnamment douce pour un objet censé tenir dans un sac aussi minuscule.Il esquissa un sourire.— Sérieusement… ça ne cessera jamais de me surprendre, dit-il. Et je crois que ça commence même à me faire rire.Cecilia ne sourit pas.Elle déplia la couverture avec soin, concentrée, presque grave, comme si chaque geste devait être parfaite
Ils marchaient depuis longtemps.La forêt les avait engloutis de nouveau, mais cette fois sans poursuite immédiate. Les pas de l’étalon résonnaient doucement sur la terre humide, puis finirent par s’estomper lorsqu’ils mirent pied à terre. Désormais, ils n’étaient plus que deux silhouettes avançant côte à côte, séparées par un silence lourd.Ils ne se parlaient pas il écoutait juste le silence. Le calme. Pourtant, tout se disait dans l’air entre eux. La proximité, la fuite, le pacte encore vibrant sous la peau de Vandor. Chaque mouvement de Cecilia était ressenti, chaque respiration perçue.Finalement, ce fut elle qui rompit le silence.— Henri ne cherche pas à me récupérer, dit-elle sans le regarder. Il cherche à me détruire.Vandor ralentit légèrement, tournant sa tête vers elle.— Il m’a volé une grande partie de mes pouvoirs, poursuivit-elle. Pas seulement ma longévité… mais ce que j’étais. Ce que je pouvais devenir. Ce n’était pas de l’amour. Pas vraiment. L’amour ne prend pas. I
Le monde sembla se contracter autour d’eux.Vandor sentit quelque chose changer au moment précis où son poing s’abattait. Une chaleur nouvelle, différente de la colère brute. Plus fluide. Plus vaste. Comme si une présence venait de se glisser dans son souffle. Cecilia le sentit aussi. Elle se tourna vers lui, les yeux brillants d’une lueur verte plus intense qu’auparavant. — Vandor, dit-elle d’une voix ferme. Fais-moi confiance. Le second garde leva sa lance, prêt à frapper. Vandor hésita une fraction de seconde. Une seule. Puis il lâcha prise. Il recula d’un pas, instinctivement, sans comprendre pourquoi. À cet instant précis, le pacte pulsa violemment — non pas comme une brûlure, mais comme un lien qui s’ouvrait. Cecilia avança. Elle leva la main, paume ouverte, et prononça une formule à voix haute. Les mots étaient anciens, chantants, presque impossibles à suivre. Ils semblaient glisser entre les arbres, se répercuter dans la forêt elle-même. L’air vibra. Un souffle invi
Vandor n’écoutait plus vraiment.Les mots de Cecilia continuaient de résonner en lui, mais ils n’avaient plus de forme. Seulement un poids. Une fatigue profonde, écrasante. Comme si chaque vérité révélée avait arraché un morceau de ce qu’il lui restait.Il recula lentement.— J’en ai assez, dit-il enfin.Sa voix était basse, rauque, mais étrangement calme.Cecilia leva les yeux vers lui.— Vandor…— Non, l’interrompit-il. Je ne veux plus savoir. Ni ce que je suis pour lui. Ni ce que je suis pour toi.Il passa une main sur son visage, comme pour chasser une douleur invisible.— Toute ma vie, j’ai été seul. Sur les routes. Sur les champs de bataille. Dans mes choix. Et c’est très bien ainsi. C’est la seule chose que je sache faire.Le pacte pulsa, mais il l’ignora.— Je ne veux pas être une arme, poursuivit-il. Ni un appât. Ni un lien entre deux monstres immortels.Ces mots frappèrent Cecilia de plein fouet. Elle ne répondit pas.Vandor se tourna vers la porte.— Je pars.Il l’ouvrit et
Cecilia retira doucement la main de celle de Vandor. Le silence s’étira entre eux, lourd, presque sacré. Puis elle parla.— Henri n’a pas toujours été ce monstre.Vandor ne répondit pas. Il sentait que chaque mot à venir allait s’ancrer profondément en lui.— Avant d’être roi… il était mon amant.Elle détourna le regard, comme si la maison elle-même devenait soudain trop étroite.— Nous nous aimions avec une violence que peu d’êtres peuvent comprendre. Une passion dévorante, dangereuse. Nous étions deux flammes qui refusaient de s’éteindre. Ensemble, nous avons exploré des savoirs interdits. Des rituels anciens. Des promesses d’éternité.Le pacte pulsa, lentement.— J’avais trouvé un moyen, poursuivit-elle, d’étirer la vie au-delà de ses limites. Pas une immortalité vide… mais une longévité nourrie par le désir, par la passion, par l’intensité d’exister. Ce sort exigeait un prix. Toujours.Elle serra les poings.— Quand Henri est devenu roi, quelque chose a changé. Le pouvoir ne lui s
L’étalon ralentit sans que Vandor ne lui en donne l’ordre. Les arbres s’écartèrent légèrement, laissant apparaître une clairière familière. Trop familière. Une maison de bois sombre y reposait, presque dissimulée par la végétation, comme si la forêt elle-même cherchait à la protéger.Vandor fronça les sourcils.— Non… murmura-t-il.Il était déjà passé par là. Une fois. Il y a longtemps. Avant la guerre. Avant le pacte. Avant tout. Le cheval s’arrêta devant la porte. Le pacte pulsa doucement, presque avec insistance.— Pourquoi ici ? demanda Vandor à voix basse. Qu’est-ce qu’elle veut encore de moi ?La porte s’ouvrit. Cecilia se tenait là.Elle portait une robe sombre at avec des bordures en dentelle mais qui épousait sa silhouette avec une précision troublante. Ses cheveux noirs tombaient librement sur ses épaules, et ses yeux verts. Les mêmes que ceux de l’étalon et se posèrent sur Vandor avec une intensité qui lui coupa le souffle.Ils se regardèrent sans parler.Quelque chose vibr







