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Chapitre 7

last update publish date: 2026-07-04 16:29:48

Chapitre 7

Lucas

La route est dégagée, le bitume luit sous la pluie fine qui ne cesse de tomber depuis ce matin, et je roule sans destination précise, poussé par cette nervosité qui ne me quitte plus, cette angoisse sourde qui s'est installée dans ma poitrine comme un locataire indésirable. Ma voiture, une Aston Martin noire aux vitres teintées, glisse dans les rues de la ville comme un prédateur silencieux, et derrière le blindage de ma carrosserie, derrière l'épaisseur de mon verre fumé, je me sens à la fois protégé du monde extérieur et prisonnier de ma propre cage dorée.

La ville est belle la nuit, même sous la pluie, surtout sous la pluie peut-être. Les lumières des lampadaires se reflètent dans les flaques, dessinant des étoiles orangées sur l'asphalte mouillé. Les vitrines des magasins sont encore éclairées, exposant des mannequins élégants, des bijoux étincelants, des montres de luxe que je pourrais acheter sans même regarder le prix. J'ai tout cela, j'ai l'argent, j'ai le pouvoir, j'ai la ville à mes pieds, et pourtant je roule sans but, le cœur vide, poursuivi par un pressentiment que je ne comprends pas.

Le téléphone sonne sur le tableau de bord, le nom d'Elise s'affiche en lettres blanches sur l'écran. Je ne réponds pas. Je n'ai pas envie de parler, pas envie d'entendre des chiffres, des rapports, des problèmes d'actionnaires. Ma vie n'est qu'une succession de chiffres et de rendez-vous, une mécanique parfaitement huilée qui tourne à vide, et ce soir, je n'ai pas envie d'être Lucas Morel, le magnat, l'homme de fer. J'ai envie d'être personne, j'ai envie de me fondre dans la pluie.

Mes mains tournent le volant sans que je l'aie décidé, comme si elles obéissaient à une volonté étrangère. Je connais cette ville par cœur, chaque rue, chaque avenue, chaque raccourci, et pourtant ce soir j'ai l'impression de la découvrir pour la première fois. Les immeubles défilent, les feux de circulation passent du rouge au vert, les essuie-glaces balaient le pare-brise dans un mouvement hypnotique.

L'hôpital Sainte-Marie surgit devant moi, masse blanche et imposante qui se découpe sur le ciel noir. Les fenêtres sont allumées, des centaines de rectangles lumineux qui percent l'obscurité, et je ralentis, presque malgré moi. Pourquoi est-ce que je suis ici ? Je n'ai aucune raison valable, aucune excuse. Je ne connais personne dans cet hôpital, je n'ai pas de rendez-vous, pas de visite à faire. Et pourtant, je suis là, les mains crispées sur le volant, le cœur qui bat plus vite que d'habitude, les yeux fixés sur l'entrée principale.

L'entrée des urgences est éclairée par des néons blafards. Des ambulances sont garées en épi, gyrophares éteints. Une femme sort en courant, les yeux rouges, un téléphone collé à l'oreille. Des blouses blanches passent derrière les portes vitrées, rapides, efficaces. C'est un ballet incessant, une ruche qui ne dort jamais, et je reste là, spectateur immobile, à regarder ces vies qui se croisent.

Je baisse la vitre, lentement, sans réfléchir. L'air froid de novembre s'engouffre dans l'habitacle, vif, coupant, chargé d'odeurs de pluie, de gaz d'échappement, et de quelque chose d'autre aussi, quelque chose de médical, d'antiseptique, qui flotte jusqu'à moi. Je respire cet air glacé et je ferme les yeux un instant, comme si je pouvais capter un signal, un message, une présence invisible qui m'appellerait depuis l'intérieur de ce bâtiment.

C'est absurde, complètement absurde, je le sais. Je me comporte comme un homme qui croit aux fantômes, aux pressentiments, aux signes du destin. Je ne crois à rien de tout cela, je ne crois qu'aux faits, aux preuves, aux réalités tangibles. Alors pourquoi est-ce que je suis là, vitre baissée, à fixer l'entrée des urgences comme si j'attendais quelqu'un, comme si ma vie allait basculer d'un instant à l'autre ?

Un frisson me parcourt l'échine, un frisson qui n'a rien à voir avec le froid de la nuit. C'est cette même sensation que j'ai ressentie ce matin dans mon bureau, cette nervosité sans cause, cette angoisse flottante qui refuse de me lâcher. Quelque chose se prépare, quelque chose que je ne contrôle pas, et cette impuissance m'est insupportable.

Je remonte la vitre dans un murmure de mécanique, et je redémarre, doucement, presque à contrecœur. L'hôpital disparaît dans mon rétroviseur, masse blanche qui rapetisse, avalée par la nuit et la pluie. Je rentre chez moi, dans mon penthouse vide, dans mon silence, dans ma solitude. Je me sers un whisky que je ne bois pas, je m'assois dans le canapé face à la baie vitrée, et je regarde la ville qui scintille à mes pieds.

Toute la nuit, je pense à cet hôpital, à cette sensation étrange, à ce frisson qui ne me quitte pas. Et au petit matin, quand le jour se lève sur la ville, gris et froid comme tous les matins de novembre, je n'ai toujours pas de réponse. Je ne sais pas encore que derrière ces murs blancs, mon fils dort sous perfusion. Je ne sais pas encore que rien ne sera plus jamais comme avant.

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