ANMELDENChapitre 7
Lucas
La route est dégagée, le bitume luit sous la pluie fine qui ne cesse de tomber depuis ce matin, et je roule sans destination précise, poussé par cette nervosité qui ne me quitte plus, cette angoisse sourde qui s'est installée dans ma poitrine comme un locataire indésirable. Ma voiture, une Aston Martin noire aux vitres teintées, glisse dans les rues de la ville comme un prédateur silencieux, et derrière le blindage de ma carrosserie, derrière l'épaisseur de mon verre fumé, je me sens à la fois protégé du monde extérieur et prisonnier de ma propre cage dorée.
La ville est belle la nuit, même sous la pluie, surtout sous la pluie peut-être. Les lumières des lampadaires se reflètent dans les flaques, dessinant des étoiles orangées sur l'asphalte mouillé. Les vitrines des magasins sont encore éclairées, exposant des mannequins élégants, des bijoux étincelants, des montres de luxe que je pourrais acheter sans même regarder le prix. J'ai tout cela, j'ai l'argent, j'ai le pouvoir, j'ai la ville à mes pieds, et pourtant je roule sans but, le cœur vide, poursuivi par un pressentiment que je ne comprends pas.
Le téléphone sonne sur le tableau de bord, le nom d'Elise s'affiche en lettres blanches sur l'écran. Je ne réponds pas. Je n'ai pas envie de parler, pas envie d'entendre des chiffres, des rapports, des problèmes d'actionnaires. Ma vie n'est qu'une succession de chiffres et de rendez-vous, une mécanique parfaitement huilée qui tourne à vide, et ce soir, je n'ai pas envie d'être Lucas Morel, le magnat, l'homme de fer. J'ai envie d'être personne, j'ai envie de me fondre dans la pluie.
Mes mains tournent le volant sans que je l'aie décidé, comme si elles obéissaient à une volonté étrangère. Je connais cette ville par cœur, chaque rue, chaque avenue, chaque raccourci, et pourtant ce soir j'ai l'impression de la découvrir pour la première fois. Les immeubles défilent, les feux de circulation passent du rouge au vert, les essuie-glaces balaient le pare-brise dans un mouvement hypnotique.
L'hôpital Sainte-Marie surgit devant moi, masse blanche et imposante qui se découpe sur le ciel noir. Les fenêtres sont allumées, des centaines de rectangles lumineux qui percent l'obscurité, et je ralentis, presque malgré moi. Pourquoi est-ce que je suis ici ? Je n'ai aucune raison valable, aucune excuse. Je ne connais personne dans cet hôpital, je n'ai pas de rendez-vous, pas de visite à faire. Et pourtant, je suis là, les mains crispées sur le volant, le cœur qui bat plus vite que d'habitude, les yeux fixés sur l'entrée principale.
L'entrée des urgences est éclairée par des néons blafards. Des ambulances sont garées en épi, gyrophares éteints. Une femme sort en courant, les yeux rouges, un téléphone collé à l'oreille. Des blouses blanches passent derrière les portes vitrées, rapides, efficaces. C'est un ballet incessant, une ruche qui ne dort jamais, et je reste là, spectateur immobile, à regarder ces vies qui se croisent.
Je baisse la vitre, lentement, sans réfléchir. L'air froid de novembre s'engouffre dans l'habitacle, vif, coupant, chargé d'odeurs de pluie, de gaz d'échappement, et de quelque chose d'autre aussi, quelque chose de médical, d'antiseptique, qui flotte jusqu'à moi. Je respire cet air glacé et je ferme les yeux un instant, comme si je pouvais capter un signal, un message, une présence invisible qui m'appellerait depuis l'intérieur de ce bâtiment.
C'est absurde, complètement absurde, je le sais. Je me comporte comme un homme qui croit aux fantômes, aux pressentiments, aux signes du destin. Je ne crois à rien de tout cela, je ne crois qu'aux faits, aux preuves, aux réalités tangibles. Alors pourquoi est-ce que je suis là, vitre baissée, à fixer l'entrée des urgences comme si j'attendais quelqu'un, comme si ma vie allait basculer d'un instant à l'autre ?
Un frisson me parcourt l'échine, un frisson qui n'a rien à voir avec le froid de la nuit. C'est cette même sensation que j'ai ressentie ce matin dans mon bureau, cette nervosité sans cause, cette angoisse flottante qui refuse de me lâcher. Quelque chose se prépare, quelque chose que je ne contrôle pas, et cette impuissance m'est insupportable.
Je remonte la vitre dans un murmure de mécanique, et je redémarre, doucement, presque à contrecœur. L'hôpital disparaît dans mon rétroviseur, masse blanche qui rapetisse, avalée par la nuit et la pluie. Je rentre chez moi, dans mon penthouse vide, dans mon silence, dans ma solitude. Je me sers un whisky que je ne bois pas, je m'assois dans le canapé face à la baie vitrée, et je regarde la ville qui scintille à mes pieds.
Toute la nuit, je pense à cet hôpital, à cette sensation étrange, à ce frisson qui ne me quitte pas. Et au petit matin, quand le jour se lève sur la ville, gris et froid comme tous les matins de novembre, je n'ai toujours pas de réponse. Je ne sais pas encore que derrière ces murs blancs, mon fils dort sous perfusion. Je ne sais pas encore que rien ne sera plus jamais comme avant.
Chapitre 48SarahNathan termine son chocolat chaud sur le banc du square, il a de la mousse sur le bout du nez et il rit, il rit de ce rire d'enfant qui me fait tout oublier, l'hôpital, la maladie, la peur, les nuits sans sommeil, et je ris avec lui, je ris comme je n'ai pas ri depuis des semaines, depuis des mois peut-être, depuis que je suis revenue dans cette ville et que tout a basculé. Le soleil perce timidement à travers la couche de nuages, il éclaire son visage, il fait briller ses yeux gris, et je me dis que cet instant est parfait, que cet instant est une parenthèse de bonheur dans le cauchemar de nos vies, que rien ne peut nous arriver tant que nous sommes ensemble sur ce banc à boire du chocolat chaud.Et puis mon regard balaie la rue machinalement, par habitude, par ce réflexe de fuite que j'ai développé depuis huit ans, par ce sixiè
Chapitre 47LucasJe la suis en voiture depuis l'hôpital, je n'ai pas pu m'en empêcher, je n'ai jamais pu m'en empêcher depuis qu'elle est revenue, depuis que je l'ai revue dans ce couloir avec son gobelet de café, depuis qu'elle a fermé la porte de la chambre 316 sans répondre à ma question. Elle est sortie par l'entrée principale avec Nathan, main dans la main, et je les ai vus monter dans un bus, ce bus bringuebalant qui dessert le quartier nord, et j'ai tourné la clé de contact et je les ai suivis sans réfléchir, poussé par cette force irrationnelle qui guide tous mes actes depuis quelques jours.Le bus les dépose devant un petit square du quartier nord, un carré de verdure coincé entre deux immeubles de brique, un endroit modeste, presque misérable, avec un toboggan rouillé dont la
Chapitre 46NathanCe soir, maman est restée plus longtemps que d'habitude dans ma chambre d'hôpital, elle s'est assise sur le bord de mon lit au lieu de la chaise en plastique orange, et elle m'a lu deux histoires au lieu d'une seule, deux histoires de marins et de sirènes et de bateaux qui voguent sur des mers inconnues. La pluie tombe derrière la fenêtre, fine et régulière, les gouttes glissent sur la vitre comme des larmes, et les néons grésillent doucement au-dessus de nos têtes avec ce bruit que je connais par cœur maintenant, ce bourdonnement électrique qui est devenu la berceuse de mes nuits d'hôpital. Je me sens bien, je me sens en sécurité, je me sens aimé, blotti sous mes draps blancs avec la voix de maman qui résonne dans la chambre comme une mélodie.Puis maman referme le livre, elle le po
Chapitre 45LucasLe gobelet en plastique est posé sur mon bureau, scellé dans un sachet stérile que j'ai acheté dans une pharmacie en sortant de l'hôpital, et je le fixe depuis de longues minutes sans pouvoir en détacher le regard, comme s'il contenait toutes les réponses que je cherche, comme si ce simple objet du quotidien pouvait me rendre les huit années que j'ai perdues. Nathan l'a jeté cet après-midi dans la poubelle de la cour intérieure, après avoir bu une gorgée d'eau que l'infirmière lui avait donnée, après m'avoir souri de ce sourire qui me transperce chaque fois, après m'avoir fait ce petit signe de la main qui continue de me hanter bien après que la nuit est tombée. Je l'ai récupéré sans réfléchir, comme un automate, comme un homme qui n'a plus le contrôle d
Chapitre 44SarahCette nuit, je rêve de Lucas. Pas le Lucas d'aujourd'hui, pas l'homme froid et puissant qui me traque depuis mon retour, pas le magnat aux yeux d'acier qui m'a plaquée contre le mur du couloir pour me demander de qui était mon fils, pas l'homme qui a glissé une carte de visite sous ma porte avec ces quatre mots qui m'ont glacé le sang. Je rêve du Lucas d'avant, du Lucas que j'ai connu il y a dix ans, quand il avait vingt-six ans et qu'il était encore capable de rire, de sourire, de s'émerveiller, de croire que la vie pouvait être belle.Dans mon rêve, nous sommes dans le jardin de sa maison de campagne, cette vieille propriété en pierre qu'il avait héritée de ses grands-parents et qu'il rêvait de retaper quand il aurait le temps. Le soleil de juin caresse l'herbe fraîchement coup&eacut
Chapitre 43JérômeLucas Morel me convoque dans son bureau comme on convoque un employé fautif, un subalterne qu'on va licencier sans indemnités, un insecte qu'on va écraser du bout de sa chaussure. Son assistant m'a appelé hier soir, d'une voix polie mais glaciale, pour me dire que « monsieur Morel souhaite vous rencontrer demain matin à neuf heures précises dans son bureau de la tour Morel », et j'ai accepté, j'ai dit oui sans hésiter, parce que je savais que cette confrontation arriverait tôt ou tard, qu'il finirait par remonter ma piste, par découvrir que je suis le médecin traitant de Nathan, par vouloir m'écarter de leur vie comme il écarte tous ceux qui le gênent, comme il a écarté Sarah il y a huit ans.La tour Morel est un monument de verre et d'acier qui domine la ville de ses t







