MasukChapitre 8
Nathan
Je flotte dans un brouillard blanc, épais, cotonneux, quelque part entre le sommeil et le réveil, quelque part entre la douleur et l'oubli. Mon corps est lourd, si lourd, comme si on avait remplacé mes os par du plomb, comme si on avait versé du ciment dans mes veines, et chaque fois que j'essaie de bouger un doigt, une vague de fatigue m'écrase et me repousse au fond du brouillard. Mes paupières sont collées, je n'arrive pas à les ouvrir, elles pèsent des tonnes, et pourtant je sens, je perçois, je devine tout ce qui se passe autour de moi.
Des bips résonnent dans le silence, réguliers, monotones, un toutes les deux secondes, le rythme de mon cœur, la preuve que je suis encore vivant. J'écoute ce bruit, je me concentre sur lui, et il devient une berceuse électronique qui m'empêche de sombrer complètement.
L'odeur de l'antiseptique me pique le nez, elle est partout, dans l'air, dans les draps rêches, dans mes cheveux, dans ma peau. Une odeur de propre et de maladie, l'odeur de tous les hôpitaux du monde, celle qui me suit depuis que je suis tout petit.
J'essaie de bouger, doucement, juste un doigt. Quelque chose me retient, un tuyau dans mon bras, une perfusion qui goutte lentement au-dessus de ma tête, un cathéter enfoncé dans ma main. Je sens le sparadrap sur ma peau, le plastique froid du tube, le liquide qui s'écoule goutte à goutte dans mes veines.
Et puis je sens une présence près de moi, une chaleur, une respiration. Maman est là, je le sais, je le sens, même sans ouvrir les yeux. Je reconnais son odeur sous l'antiseptique, ce mélange de lessive et de ce parfum qu'elle met seulement les jours importants. Je reconnais le bruit de sa respiration, ce souffle lent et profond qu'elle a quand elle dort, quand elle est tellement épuisée qu'elle s'endort n'importe où.
Je force mes paupières à s'ouvrir, juste un peu, juste une fente. C'est difficile, tellement difficile, comme si elles étaient collées avec de la glu. La lumière est agressive, crue, blanche, elle me fait cligner des yeux, et je mets quelques secondes à m'habituer, à distinguer les formes autour de moi. Les murs blancs, le plafond blanc, les néons blancs, tout est blanc.
Et puis je la vois. Maman dort sur une chaise en plastique orange, cette chaise inconfortable qu'on trouve dans tous les hôpitaux du monde, dure et froide et sans accoudoirs. Elle est recroquevillée sur elle-même, la tête penchée sur le côté, ses cheveux noirs qui cachent son visage comme un rideau de soie. Ses mains sont posées sur ses genoux, paumes ouvertes, doigts détendus. Je vois les cernes sous ses yeux, même à travers ses cheveux, je vois la fatigue qui a creusé ses traits, qui a alourdi ses paupières. Une ride s'est creusée entre ses sourcils, une ride d'inquiétude qui ne la quitte jamais, même dans son sommeil.
— Maman, je murmure dans un souffle.
Ma voix n'est qu'un filet, un murmure à peine audible, un mot qui franchit mes lèvres avec difficulté. Ma gorge est sèche, râpeuse, comme du papier de verre, ma langue est lourde, elle refuse d'obéir. Mais j'ai réussi à prononcer ce mot, le plus important de tous, le premier que j'ai appris.
Elle ne se réveille pas, elle est trop fatiguée. Mais sa main bouge dans son repos, ses doigts se resserrent sur le drap, comme si elle avait entendu, comme si ce mot avait traversé ses rêves et était venu la chercher.
Je referme les yeux, doucement, et je me laisse glisser à nouveau dans le sommeil. Mais cette fois, je n'ai plus peur, parce que je sais qu'elle est là, tout près, qu'elle veille sur moi même en dormant, qu'elle ne m'abandonnera jamais.
Chapitre 80SarahJe pousse la porte de la chambre sans bruit, comme je le fais toujours maintenant, avec cette prudence de mère qui craint de réveiller son enfant. La lumière est tamisée, les rideaux sont tirés, seule la lampe de chevet diffuse un halo doux qui caresse les murs blancs. Nathan dort, paisible, sa petite poitrine se soulève sous les draps, le moniteur cardiaque émet son bip rassurant. Et à côté de lui, sur la chaise en plastique orange, Lucas dort aussi.Je m'arrête sur le seuil, le souffle coupé. Il est affalé, la tête penchée sur le côté, les épaules voûtées, les jambes allongées, les bras croisés sur sa poitrine dans une posture inconfortable qu'il n'a pas choisie mais que l'épuisement lui a imposée. Son costume bleu nuit est froissé, s
Chapitre 79LucasLa salle de dialyse est un espace froid, blanc, stérile. Je suis assis sur une chaise en plastique, dans un coin, près de la porte. Personne ne m'a demandé de venir, mais personne n'a osé me chasser. Je suis Lucas Morel, le magnat, celui qui finance ce service, celui qui pourrait faire fermer cet hôpital d'un simple claquement de doigts. Alors on me laisse là, dans mon costume trois pièces, à regarder mon fils se battre contre une machine.Nathan est allongé sur un lit médical, ses bras nus posés le long de son corps. Des tubes relient son sang à la machine qui ronronne à côté de lui, un monstre de métal et de plastique qui filtre, purifie, remplace ses reins défaillants. Il a les yeux fermés, le visage pâle, les lèvres légèrement bleues. Il ne dort pas v
Chapitre 78NathanPapa est assis sur la chaise près de mon lit, il a posé sa grande main sur le drap, tout près de la mienne, et il me regarde avec ses yeux gris, ces yeux qui sont comme les miens, qui sont comme un miroir. Maman est sortie pour parler avec le docteur, elle a dit qu'elle revenait vite, et papa est resté avec moi. Il est venu tous les jours depuis que je suis à l'hôpital, même quand maman ne veut pas lui parler, même quand elle se met en colère contre lui, il est toujours là, assis sur cette chaise, à me raconter des histoires ou à me regarder dessiner.Aujourd'hui, je n'ai pas envie de dessiner, j'ai une question qui tourne dans ma tête depuis longtemps, depuis que j'ai compris que papa et maman ne vivaient pas ensemble, qu'ils ne s'aimaient pas comme les parents des autres enfants, qu'ils ne se parlaient presque jama
Chapitre 77LucasJ'achète la maison sans la visiter. C'est un acte irréfléchi, presque impulsif, mais je m'en fiche. L'agent immobilier me parle de charges, de notaire, de délais, et je n'écoute rien. Je signe les papiers d'une main ferme, je pose le chèque sur la table, et je repars avec les clés. Les clés d'une maison que je n'ai jamais vue, mais qui, je le sais déjà, sera la nôtre.Elle se trouve à dix minutes de l'hôpital, dans une rue calme, bordée de tilleuls. Une bâtisse en pierre blanche avec des volets bleus, un jardin clos, un vieux pommier au centre. La première fois que je m'y rends, je reste un long moment sur le trottoir, les clés serrées dans ma paume, à regarder la façade comme si elle allait me livrer un secret. Puis je pousse la grille, je traverse le jardin, et j'ent
Chapitre 76SarahNathan dort enfin. Ses traits sont détendus, sa respiration régulière, et pour la première fois depuis des jours, il ressemble à un enfant ordinaire, un enfant qui n'a pas frôlé la mort, qui n'a pas été arraché à un hôtel miteux au milieu de la nuit, qui n'a pas vu son père défoncer une porte et menacer un homme. Je reste assise près de lui, sa petite main dans la mienne, et je sens les larmes qui menacent de revenir, mais je les ravale, je les enfouis, parce que je n'ai plus le droit de m'effondrer, plus maintenant, plus devant lui.Lucas est de l'autre côté du lit, immobile, les yeux rivés sur Nathan. Il n'a pas bougé depuis qu'il lui a dit qu'il était son père, depuis que Nathan a murmuré qu'il le savait, qu'il l'attendait. Il y a dans son regard une d
Chapitre 75LucasL'infirmière me laisse entrer, et je pousse la porte de la chambre avec une lenteur infinie, comme si je craignais de réveiller un fantôme. La lumière est tamisée, une lampe posée sur la table de chevet diffuse une lueur chaude qui caresse les murs blancs. Nathan est là, allongé sur le lit, minuscule, les draps remontés jusqu'à la poitrine. Sa perfusion goutte au-dessus de lui, et le moniteur affiche des courbes régulières, apaisantes, la preuve que son cœur bat, que la vie continue, que le pire est derrière nous.Sarah est déjà à son chevet, assise sur le bord du lit, elle tient sa petite main dans la sienne, elle lui parle doucement, des mots que je n'entends pas, des mots de mère, des mots qui apaisent. Elle ne se retourne pas quand j'entre, elle sait que je suis là, je l







