LOGINChapitre 6
Sarah
Le couloir des urgences est un enfer blanc, un labyrinthe de néons qui grésillent et de portes battantes qui claquent dans un vacarme incessant, et chaque claquement résonne dans ma poitrine comme un coup de tonnerre. L'odeur de l'antiseptique me brûle les narines, se mêle à celle du sang, de la sueur, de la peur qui imprègne ces murs comme une moisissure invisible, et cette odeur, je la connais par cœur, je l'ai respirée dans trop d'hôpitaux, dans trop de villes, dans trop de nuits sans sommeil. Des infirmières courent dans le couloir, leurs semelles crissent sur le linoléum, des médecins aboient des ordres d'une voix tendue, des brancards roulent dans un grondement de roulettes, et au milieu de ce chaos, je suis immobile, adossée au mur froid, les bras serrés autour de mon corps comme si je pouvais m'empêcher de voler en éclats, comme si mes bras étaient la seule chose qui retenait encore les morceaux de mon âme.
Nathan est derrière ces portes depuis une heure, peut-être deux, peut-être trois, je ne sais plus, le temps s'est dissous dans l'angoisse, chaque minute est une éternité et chaque éternité est un supplice. J'ai donné son nom à l'infirmière, j'ai rempli les formulaires avec une main qui tremblait, j'ai répondu aux questions d'une voix mécanique qui ne semblait pas être la mienne, une voix de robot qui débitait des informations sans émotion. Et puis on m'a dit d'attendre, simplement d'attendre, comme si attendre était facile, comme si attendre n'était pas la chose la plus difficile du monde, comme si chaque seconde passée dans l'incertitude n'était pas une petite mort.
La porte s'ouvre enfin dans un chuintement hydraulique, ce bruit d'air comprimé qui annonce un verdict. Un médecin s'avance vers moi, un homme grand au visage grave, les épaules légèrement voûtées par la fatigue, les cheveux poivre et sel en désordre, les yeux cernés derrière ses lunettes à monture fine. Sa blouse blanche est froissée, et il tient un dossier dans ses mains, mon dossier, le dossier de mon fils, toutes ces pages remplies de chiffres et de termes médicaux qui racontent l'histoire de notre malheur.
— Madame Morel ? dit-il en s'arrêtant devant moi, et sa voix est calme, trop calme, cette voix que les médecins prennent quand ils s'apprêtent à annoncer une mauvaise nouvelle.
— Oui, je réponds en me redressant, et ma voix tremble, tout mon corps tremble, je suis une feuille dans le vent, une bougie dans la tempête.
— Votre fils est stabilisé pour l'instant. Nous avons réussi à le réanimer et à rétablir ses constantes. Mais les analyses confirment ce que nous redoutions. Il souffre d'une insuffisance rénale au stade terminal. Ses reins ne fonctionnent presque plus, ils sont en train de s'arrêter complètement.
Les mots tombent comme des couperets, un à un, précis, tranchants, chirurgicaux. Insuffisance rénale. Stade terminal. Ne fonctionnent presque plus. En train de s'arrêter. Je les entends, je les comprends, mais une partie de moi refuse de les accepter, une partie de moi voudrait hurler que c'est impossible, que Nathan n'a que huit ans, que la vie ne peut pas être aussi cruelle, aussi injuste, aussi absurde. Ma main cherche le mur derrière moi, mes doigts s'agrippent au plâtre froid, s'enfoncent dans la peinture écaillée, et c'est la seule chose qui me retient, la seule chose qui m'empêche de m'effondrer sur le carrelage, la seule certitude dans un monde qui s'écroule autour de moi.
— Qu'est-ce que ça veut dire exactement ? je demande, et ma voix n'est qu'un filet, un souffle, un murmure étranglé.
— Cela veut dire que votre fils va avoir besoin d'une dialyse très rapidement, plusieurs fois par semaine, pour remplacer la fonction de ses reins. Et à terme, la seule solution définitive est une greffe de rein. Sans cela, son pronostic vital est engagé. Je suis désolé, madame.
Greffe de rein. Pronostic vital engagé. Désolé. Les mots tournent en boucle dans ma tête comme un disque rayé, et je ne peux plus respirer, l'air ne passe plus, ma gorge est serrée dans un étau invisible. Mes ongles griffent le mur, je sens la peinture qui s'effrite sous mes doigts, et c'est la seule sensation qui me relie encore au réel.
— Un membre de la famille serait le donneur idéal, poursuit le médecin. Le taux de compatibilité est plus élevé. Vous êtes la mère, vous pourriez être compatible. Nous ferons les tests sanguins dès que possible.
Un membre de la famille. Je hoche la tête, incapable de parler. Le père de Nathan est vivant, il est dans cette ville, il pourrait être compatible lui aussi, il pourrait sauver son fils. Mais il ne sait même pas qu'il a un fils. Il ne sait rien, et cette pensée me traverse comme une décharge électrique.
— Je veux le voir, je dis d'une voix brisée. S'il vous plaît, laissez-moi voir mon enfant.
Le médecin acquiesce et me conduit à travers le labyrinthe des urgences. La chambre est petite, envahie par les machines, les écrans, les fils. Nathan est allongé dans ce lit trop grand pour lui, minuscule poupée de chiffon perdue dans les draps blancs. Son bras est relié à une perfusion qui goutte lentement, des électrodes collées sur sa poitrine sont reliées à un moniteur qui affiche des courbes vertes. Son visage est pâle, si pâle qu'il se confond presque avec l'oreiller.
Je m'assois près de lui, doucement, et je prends sa main froide dans la mienne. Ses doigts sont fins, je vois les veines bleues qui courent sous sa peau. Je pose mon front sur le drap rêche et je ferme les yeux.
Je ne pleure pas, je n'ai plus de larmes. Je n'ai plus que cette peur immense qui me dévore de l'intérieur, et cette culpabilité qui me ronge, parce que tout est ma faute, parce que j'aurais dû revenir plus tôt, parce que j'aurais dû lui offrir les meilleurs médecins dès le début.
— Pardonne-moi, je murmure contre le drap. Pardonne-moi, mon bébé.
Les machines bipent, régulières, indifférentes. Et je reste là, immobile, la main de mon fils dans la mienne, à attendre que le jour se lève.
Chapitre 80SarahJe pousse la porte de la chambre sans bruit, comme je le fais toujours maintenant, avec cette prudence de mère qui craint de réveiller son enfant. La lumière est tamisée, les rideaux sont tirés, seule la lampe de chevet diffuse un halo doux qui caresse les murs blancs. Nathan dort, paisible, sa petite poitrine se soulève sous les draps, le moniteur cardiaque émet son bip rassurant. Et à côté de lui, sur la chaise en plastique orange, Lucas dort aussi.Je m'arrête sur le seuil, le souffle coupé. Il est affalé, la tête penchée sur le côté, les épaules voûtées, les jambes allongées, les bras croisés sur sa poitrine dans une posture inconfortable qu'il n'a pas choisie mais que l'épuisement lui a imposée. Son costume bleu nuit est froissé, s
Chapitre 79LucasLa salle de dialyse est un espace froid, blanc, stérile. Je suis assis sur une chaise en plastique, dans un coin, près de la porte. Personne ne m'a demandé de venir, mais personne n'a osé me chasser. Je suis Lucas Morel, le magnat, celui qui finance ce service, celui qui pourrait faire fermer cet hôpital d'un simple claquement de doigts. Alors on me laisse là, dans mon costume trois pièces, à regarder mon fils se battre contre une machine.Nathan est allongé sur un lit médical, ses bras nus posés le long de son corps. Des tubes relient son sang à la machine qui ronronne à côté de lui, un monstre de métal et de plastique qui filtre, purifie, remplace ses reins défaillants. Il a les yeux fermés, le visage pâle, les lèvres légèrement bleues. Il ne dort pas v
Chapitre 78NathanPapa est assis sur la chaise près de mon lit, il a posé sa grande main sur le drap, tout près de la mienne, et il me regarde avec ses yeux gris, ces yeux qui sont comme les miens, qui sont comme un miroir. Maman est sortie pour parler avec le docteur, elle a dit qu'elle revenait vite, et papa est resté avec moi. Il est venu tous les jours depuis que je suis à l'hôpital, même quand maman ne veut pas lui parler, même quand elle se met en colère contre lui, il est toujours là, assis sur cette chaise, à me raconter des histoires ou à me regarder dessiner.Aujourd'hui, je n'ai pas envie de dessiner, j'ai une question qui tourne dans ma tête depuis longtemps, depuis que j'ai compris que papa et maman ne vivaient pas ensemble, qu'ils ne s'aimaient pas comme les parents des autres enfants, qu'ils ne se parlaient presque jama
Chapitre 77LucasJ'achète la maison sans la visiter. C'est un acte irréfléchi, presque impulsif, mais je m'en fiche. L'agent immobilier me parle de charges, de notaire, de délais, et je n'écoute rien. Je signe les papiers d'une main ferme, je pose le chèque sur la table, et je repars avec les clés. Les clés d'une maison que je n'ai jamais vue, mais qui, je le sais déjà, sera la nôtre.Elle se trouve à dix minutes de l'hôpital, dans une rue calme, bordée de tilleuls. Une bâtisse en pierre blanche avec des volets bleus, un jardin clos, un vieux pommier au centre. La première fois que je m'y rends, je reste un long moment sur le trottoir, les clés serrées dans ma paume, à regarder la façade comme si elle allait me livrer un secret. Puis je pousse la grille, je traverse le jardin, et j'ent
Chapitre 76SarahNathan dort enfin. Ses traits sont détendus, sa respiration régulière, et pour la première fois depuis des jours, il ressemble à un enfant ordinaire, un enfant qui n'a pas frôlé la mort, qui n'a pas été arraché à un hôtel miteux au milieu de la nuit, qui n'a pas vu son père défoncer une porte et menacer un homme. Je reste assise près de lui, sa petite main dans la mienne, et je sens les larmes qui menacent de revenir, mais je les ravale, je les enfouis, parce que je n'ai plus le droit de m'effondrer, plus maintenant, plus devant lui.Lucas est de l'autre côté du lit, immobile, les yeux rivés sur Nathan. Il n'a pas bougé depuis qu'il lui a dit qu'il était son père, depuis que Nathan a murmuré qu'il le savait, qu'il l'attendait. Il y a dans son regard une d
Chapitre 75LucasL'infirmière me laisse entrer, et je pousse la porte de la chambre avec une lenteur infinie, comme si je craignais de réveiller un fantôme. La lumière est tamisée, une lampe posée sur la table de chevet diffuse une lueur chaude qui caresse les murs blancs. Nathan est là, allongé sur le lit, minuscule, les draps remontés jusqu'à la poitrine. Sa perfusion goutte au-dessus de lui, et le moniteur affiche des courbes régulières, apaisantes, la preuve que son cœur bat, que la vie continue, que le pire est derrière nous.Sarah est déjà à son chevet, assise sur le bord du lit, elle tient sa petite main dans la sienne, elle lui parle doucement, des mots que je n'entends pas, des mots de mère, des mots qui apaisent. Elle ne se retourne pas quand j'entre, elle sait que je suis là, je l







