تسجيل الدخولChapitre 9
Lucas
Le dossier atterrit sur mon bureau un jeudi matin, glissé entre deux rapports financiers et une proposition de fusion que je dois examiner avant midi, et je ne sais pas encore que cette chemise en carton beige contient le premier domino d'un engrenage qui va faire s'écrouler tout ce que je croyais savoir de ma vie. Je le prends sans méfiance, comme je prends tous les dossiers qui passent entre mes mains, avec cette indifférence polie qu'on réserve aux tâches administratives, aux papiers qu'on signe sans lire, aux courriers qu'on parcourt distraitement. Mon café refroidit dans sa tasse en porcelaine, le téléphone clignote sur mon bureau, la ville s'étale derrière la baie vitrée dans la grisaille de novembre, et je suis là, ignorant, innocent, au bord du précipice sans savoir que le sol va bientôt s'effondrer sous mes pieds.
Le docteur Lambert m'a envoyé ce dossier par erreur, une méprise de secrétariat, une confusion entre deux services, entre deux patients, entre deux correspondances qui n'auraient jamais dû se croiser. Il est accompagné d'un post-it jaune griffonné à la hâte, une écriture de médecin illisible que je déchiffre avec peine, les lettres penchées, les mots compressés. « Lucas, voici le dossier du jeune patient dont je vous ai parlé. Pour information. » Je fronce les sourcils, je ne me souviens pas qu'il m'ait parlé d'un patient en particulier, mais Richard Lambert est un homme méticuleux qui aime tenir ses bienfaiteurs informés, qui aime montrer à quoi sert l'argent qu'on lui donne, et je suis son plus généreux donateur. Sans doute veut-il me prouver que ma contribution finance des vies sauvées, des enfants guéris, des familles qui retrouvent l'espoir.
J'ouvre la chemise d'un geste machinal, je défais la sangle en caoutchouc, et je commence à lire. Les premières lignes sont techniques, médicales, un langage codé que je ne maîtrise pas complètement, des termes latins, des abréviations, des chiffres qui se succèdent en colonnes. Insuffisance rénale chronique, stade terminal, dialyse, greffe envisagée. Un enfant de huit ans, un garçon, transféré récemment depuis l'extérieur. Je tourne les pages sans vraiment les lire, je survole les graphiques, les analyses de sang, les comptes rendus d'examens, et mon esprit est ailleurs, déjà tourné vers ma prochaine réunion, vers les contrats à signer, vers les décisions à prendre.
Et puis je tombe sur la page d'admission, celle qui porte l'identité du patient et de son responsable légal, et mon regard s'arrête net sur un nom, un nom que je n'ai pas vu depuis huit ans, un nom que je croyais ne plus jamais revoir. Mère : Sarah Morel. Sarah. Les lettres dansent devant mes yeux, mon cœur s'accélère, mes doigts se crispent sur le papier. Sarah Morel. Son nom, son visage, sa voix qui résonne dans ma mémoire comme un écho lointain, et ce prénom, Nathan, que je ne connais pas, que je n'ai jamais entendu, qui ne me dit rien et qui pourtant me trouble. Nathan Morel. Né le 15 mars. Huit ans.
Je repose le dossier sur le bureau, doucement, comme s'il était piégé, comme s'il allait exploser entre mes mains. Mes doigts tremblent, je les pose à plat sur le sous-main en cuir pour les stabiliser, mais le tremblement ne passe pas, il remonte le long de mes bras, gagne mes épaules, s'installe dans ma poitrine. Sarah est revenue. Sarah est dans ma ville, dans mon hôpital, à quelques kilomètres de moi. Et elle a un enfant, un garçon de huit ans qui porte mon nom. Huit ans. Elle est partie il y a huit ans. Les dates coïncident, les chiffres s'alignent, et une pensée fulgurante me traverse l'esprit, une pensée que je repousse aussitôt, que je refuse d'envisager.
Je me lève brusquement, ma chaise roule en arrière et heurte le mur avec un bruit sourd. Je marche jusqu'à la baie vitrée, je pose mon front contre la vitre froide, et je ferme les yeux. Le passé remonte comme une vague, Sarah en robe à fleurs, Sarah qui rit, Sarah qui pleure, Sarah qui me dit adieu sur le perron de la maison sans verser une larme. Elle n'a pas nié, elle n'a pas essayé de se défendre, elle est partie en silence. Et si ce silence cachait autre chose ? Et si elle était partie avec mon enfant ?
Je secoue la tête, je chasse cette pensée absurde. Je ne sais rien, je n'ai pas de preuves, je n'ai qu'un nom sur un dossier médical et huit années de questions sans réponses. Mais une chose est sûre : Sarah est revenue, et je veux savoir pourquoi. Je prends ma veste sur le dossier de ma chaise, je saisis mes clés de voiture, et je quitte le bureau sans un mot. Elise me regarde passer, interloquée, mais je ne lui adresse pas un regard. Je descends au parking, je monte dans ma voiture, je démarre. Et je roule vers l'hôpital, vers Sarah, vers les réponses que j'attends depuis huit ans.
Chapitre 48SarahNathan termine son chocolat chaud sur le banc du square, il a de la mousse sur le bout du nez et il rit, il rit de ce rire d'enfant qui me fait tout oublier, l'hôpital, la maladie, la peur, les nuits sans sommeil, et je ris avec lui, je ris comme je n'ai pas ri depuis des semaines, depuis des mois peut-être, depuis que je suis revenue dans cette ville et que tout a basculé. Le soleil perce timidement à travers la couche de nuages, il éclaire son visage, il fait briller ses yeux gris, et je me dis que cet instant est parfait, que cet instant est une parenthèse de bonheur dans le cauchemar de nos vies, que rien ne peut nous arriver tant que nous sommes ensemble sur ce banc à boire du chocolat chaud.Et puis mon regard balaie la rue machinalement, par habitude, par ce réflexe de fuite que j'ai développé depuis huit ans, par ce sixiè
Chapitre 47LucasJe la suis en voiture depuis l'hôpital, je n'ai pas pu m'en empêcher, je n'ai jamais pu m'en empêcher depuis qu'elle est revenue, depuis que je l'ai revue dans ce couloir avec son gobelet de café, depuis qu'elle a fermé la porte de la chambre 316 sans répondre à ma question. Elle est sortie par l'entrée principale avec Nathan, main dans la main, et je les ai vus monter dans un bus, ce bus bringuebalant qui dessert le quartier nord, et j'ai tourné la clé de contact et je les ai suivis sans réfléchir, poussé par cette force irrationnelle qui guide tous mes actes depuis quelques jours.Le bus les dépose devant un petit square du quartier nord, un carré de verdure coincé entre deux immeubles de brique, un endroit modeste, presque misérable, avec un toboggan rouillé dont la
Chapitre 46NathanCe soir, maman est restée plus longtemps que d'habitude dans ma chambre d'hôpital, elle s'est assise sur le bord de mon lit au lieu de la chaise en plastique orange, et elle m'a lu deux histoires au lieu d'une seule, deux histoires de marins et de sirènes et de bateaux qui voguent sur des mers inconnues. La pluie tombe derrière la fenêtre, fine et régulière, les gouttes glissent sur la vitre comme des larmes, et les néons grésillent doucement au-dessus de nos têtes avec ce bruit que je connais par cœur maintenant, ce bourdonnement électrique qui est devenu la berceuse de mes nuits d'hôpital. Je me sens bien, je me sens en sécurité, je me sens aimé, blotti sous mes draps blancs avec la voix de maman qui résonne dans la chambre comme une mélodie.Puis maman referme le livre, elle le po
Chapitre 45LucasLe gobelet en plastique est posé sur mon bureau, scellé dans un sachet stérile que j'ai acheté dans une pharmacie en sortant de l'hôpital, et je le fixe depuis de longues minutes sans pouvoir en détacher le regard, comme s'il contenait toutes les réponses que je cherche, comme si ce simple objet du quotidien pouvait me rendre les huit années que j'ai perdues. Nathan l'a jeté cet après-midi dans la poubelle de la cour intérieure, après avoir bu une gorgée d'eau que l'infirmière lui avait donnée, après m'avoir souri de ce sourire qui me transperce chaque fois, après m'avoir fait ce petit signe de la main qui continue de me hanter bien après que la nuit est tombée. Je l'ai récupéré sans réfléchir, comme un automate, comme un homme qui n'a plus le contrôle d
Chapitre 44SarahCette nuit, je rêve de Lucas. Pas le Lucas d'aujourd'hui, pas l'homme froid et puissant qui me traque depuis mon retour, pas le magnat aux yeux d'acier qui m'a plaquée contre le mur du couloir pour me demander de qui était mon fils, pas l'homme qui a glissé une carte de visite sous ma porte avec ces quatre mots qui m'ont glacé le sang. Je rêve du Lucas d'avant, du Lucas que j'ai connu il y a dix ans, quand il avait vingt-six ans et qu'il était encore capable de rire, de sourire, de s'émerveiller, de croire que la vie pouvait être belle.Dans mon rêve, nous sommes dans le jardin de sa maison de campagne, cette vieille propriété en pierre qu'il avait héritée de ses grands-parents et qu'il rêvait de retaper quand il aurait le temps. Le soleil de juin caresse l'herbe fraîchement coup&eacut
Chapitre 43JérômeLucas Morel me convoque dans son bureau comme on convoque un employé fautif, un subalterne qu'on va licencier sans indemnités, un insecte qu'on va écraser du bout de sa chaussure. Son assistant m'a appelé hier soir, d'une voix polie mais glaciale, pour me dire que « monsieur Morel souhaite vous rencontrer demain matin à neuf heures précises dans son bureau de la tour Morel », et j'ai accepté, j'ai dit oui sans hésiter, parce que je savais que cette confrontation arriverait tôt ou tard, qu'il finirait par remonter ma piste, par découvrir que je suis le médecin traitant de Nathan, par vouloir m'écarter de leur vie comme il écarte tous ceux qui le gênent, comme il a écarté Sarah il y a huit ans.La tour Morel est un monument de verre et d'acier qui domine la ville de ses t







