LOGINLe portail du manoir Spencer se referma derrière la voiture dans un mouvement lent et silencieux, presque solennel, comme si l’immense propriété elle-même acceptait sans discussion l’arrivée d’une nouvelle présence encore fragile, et Michelle resta immobile à l’arrière du véhicule, ses doigts serrés autour de la couverture que l’hôpital lui avait donnée, tandis que ses yeux se posaient sur les allées parfaitement entretenues, les haies taillées avec une précision presque artificielle, et cette maison gigantesque qui se dressait devant elle comme quelque chose de trop grand pour appartenir à une seule personne.
Nozel coupa le moteur sans un mot, sortit le premier, puis contourna la voiture pour ouvrir la porte de son côté, et lorsqu’il la regarda, il ne dit rien immédiatement, attendant simplement qu’elle bouge, comme s’il refusait de forcer quoi que ce soit qui n’était pas nécessaire, et Michelle finit par descendre lentement, ses pieds touchant le sol froid du gravier, tandis qu’elle levait la tête vers la façade du manoir, incapable de comprendre comment un endroit aussi vaste pouvait être réel. — C’est… chez toi ? murmura-t-elle finalement, la voix encore cassée. Nozel répondit sans détourner le regard de la maison. — Maintenant c’est chez toi aussi. Elle cligna des yeux, comme si la phrase avait du mal à trouver sa place dans son esprit, puis elle suivit son mouvement lorsqu’il commença à avancer vers l’entrée principale, et chaque pas résonnait légèrement sur le chemin, accentuant le silence autour d’eux, un silence qui n’avait rien à voir avec celui de la maison détruite, mais qui semblait tout aussi lourd, simplement différent. Les portes s’ouvrirent automatiquement à leur arrivée, révélant un hall immense où la lumière du jour se déversait depuis des vitres hautes comme des murs, illuminant un espace trop propre, trop organisé, trop vide pour être accueillant au premier regard, et Michelle s’arrêta un instant sur le seuil, hésitant presque à entrer comme si franchir cette limite signifiait accepter quelque chose qu’elle ne comprenait pas encore totalement. Nozel se retourna légèrement. — Entre. Ce n’était pas un ordre dur, mais une instruction simple, stable, comme tout ce qu’il faisait, et elle obéit sans discuter, avançant lentement dans le hall tandis que ses yeux se perdaient sur les escaliers, les couloirs, les tableaux accrochés avec une précision presque froide, et l’absence totale de désordre ou de vie visible. — Il y a… quelqu’un d’autre ici ? demanda-t-elle. — Non, répondit-il simplement. Le mot tomba lourdement dans l’air. Michelle sentit une forme étrange d’écho dans cette réponse, comme si ce vide n’était pas seulement physique mais habituel, intégré à la structure même de la maison, et elle resserra légèrement ses doigts autour de la manche de son pull. Nozel marcha devant elle, lui indiquant un couloir. — Tu auras ton aile. — Mon aile ? répéta-t-elle doucement. — Oui. Tu n’es pas obligée d’être dans mon espace. Elle s’arrêta un instant, le regard fixé sur lui. — Tu veux dire… je ne te verrai pas ? Il tourna légèrement la tête vers elle. — Tu me verras. Mais tu auras ton propre espace. Un silence s’installa, et Michelle baissa les yeux avant de murmurer. — Je croyais que… je devais rester près de toi. Nozel resta immobile une seconde, comme s’il évaluait la phrase, puis il répondit calmement. — Tu n’as rien à prouver. Tu es en sécurité ici. Ces mots auraient dû rassurer, mais ils eurent un effet différent sur elle, comme s’ils ouvraient une porte intérieure qu’elle ne savait pas encore comment refermer. Ils traversèrent le couloir ensemble, et il lui montra une chambre déjà préparée, simple mais élégante, avec des tons clairs, des meubles neufs et une grande fenêtre donnant sur le jardin, et Michelle entra lentement, passant ses doigts sur le bord du lit comme si elle vérifiait la réalité de ce qu’elle voyait. — C’est… trop grand, souffla-t-elle. — Tu grandiras avec. Elle tourna la tête vers lui. — Et si je me perds en essayant de te chercher ? Il répondit sans hésiter. — Tu n’es pas censée te perdre. Elle eut un petit rire nerveux, presque silencieux. Nozel la regarda alors plus longtemps, et pour la première fois, son expression sembla légèrement moins distante, comme s’il comprenait qu’une logique adulte ne suffisait pas dans cet espace. — Tu peux demander, dit-il finalement. Tout ce dont tu as besoin. Michelle hésita, puis posa la question la plus simple. — Tu restes ici ? — Je travaille ici parfois. Mais tu as des personnes qui viendront pour t’aider. Ces mots la touchèrent plus qu’elle ne voulait l’admettre, et elle détourna le regard vers la fenêtre, observant le jardin silencieux. — Là-bas, c’était bruyant… dit-elle doucement. — Oui. — Et ici, c’est vide. Nozel s’approcha légèrement, sans envahir son espace. — Le vide n’est pas dangereux. Elle leva les yeux vers lui. — Moi je trouve que si. Un silence suivit, plus long cette fois, puis il répondit avec une simplicité désarmante. — Alors on va s’assurer que tu n’y sois pas seule. Michelle resta figée un instant, comme si cette phrase avait un poids différent des autres, puis elle serra légèrement ses mains. — Tu vas rester avec moi ce soir ? Il hocha la tête. — Oui. Elle sembla hésiter encore, puis demanda plus bas. — Et demain ? — Aussi. — Et après ? Nozel la regarda, et cette fois sa réponse fut plus lente. — On verra. Ce “on verra” aurait pu sembler froid, mais pour Michelle, il ressemblait à quelque chose de stable, quelque chose sur lequel on pouvait s’appuyer sans peur qu’il disparaisse immédiatement, et elle inspira doucement, comme si elle essayait de retenir cette sensation. Les jours suivants s’organisèrent avec une précision presque mécanique, les cours reprirent progressivement, des éducateurs vinrent établir un suivi, des repas étaient servis à heures fixes dans une grande salle silencieuse, et Nozel continuait à travailler, mais sa présence dans la maison devenait une sorte de repère irrégulier mais constant, et chaque fois qu’il apparaissait, Michelle changeait légèrement de comportement sans même s’en rendre compte. Elle commença à l’attendre. À écouter ses pas dans le couloir. À reconnaître le bruit de ses clés. À observer ses déplacements depuis l’autre côté du manoir. Un soir, alors qu’elle était assise dans le salon, elle le vit entrer, et sans réfléchir elle se leva immédiatement. — Tu rentres tard aujourd’hui. Il la regarda brièvement. — J’avais une réunion. Elle hésita. — Tu manges ici ? — Oui. Elle sembla hésiter encore, puis s’approcha légèrement. — Je peux rester ici pendant que tu manges ? Il s’arrêta. — Tu n’as pas besoin de demander. Elle baissa les yeux. — Je ne sais pas encore comment faire ici. Il la fixa un instant, puis répondit simplement. — Tu apprendras. Ils s’installèrent dans le silence, et pendant qu’il mangeait, Michelle resta à côté sans trop parler, mais ses yeux ne le quittaient presque pas, comme si sa présence seule suffisait à remplir quelque chose qu’elle n’avait pas encore su nommer. — Pourquoi tu m’as prise avec toi ? demanda-t-elle soudain. Nozel s’arrêta légèrement. — Parce que tu n’avais nulle part où aller. Elle observa sa réponse. — Ce n’est pas une vraie raison. Il la regarda cette fois plus directement. — C’en est une suffisante. Elle serra légèrement ses doigts. — Et maintenant ? Un silence passa, Puis il répondit. — Maintenant tu vis. Michelle baissa lentement les yeux, mais dans son esprit, quelque chose venait de se fixer, doucement, profondément, comme une évidence qu’elle ne savait pas encore comprendre, et alors qu’elle restait là, dans cette maison immense et silencieuse, elle réalisa que la seule chose qu’elle ne voulait pas perdre, même sans pouvoir encore le nommer, était l’existence de cet homme dans son monde.La nuit était tombée depuis plusieurs heures sur la Spencer Mansion, enveloppant les immenses jardins d’un silence presque inquiétant, tandis que Michelle, assise au bord de son lit, observait les quelques affaires qu’elle avait soigneusement disposées dans une petite valise. Depuis le retour de Nozel, elle n’avait cessé de repenser à son accueil glacial, à la manière dont il s’était décalé lorsqu’elle avait voulu le prendre dans ses bras, mais surtout à cette colère qu’il semblait éprouver contre elle sans même lui donner l’occasion de s’expliquer. Elle avait pourtant essayé de se convaincre qu’elle devait patienter, qu’il finirait par comprendre, mais chaque heure passée dans cette maison lui rappelait davantage qu’elle n’y avait plus réellement sa place.Elle essuya ses joues, referma sa valise et se leva lentement, puis sortit de sa chambre en prenant soin de ne pas faire de bruit. Dans le couloir, elle croisa Martin, qui s’apprêtait à rejoindre les cuisines, et l’homme s’immobili
Michelle resta figée, les bras toujours légèrement ouverts, tandis que Mathilde passait immédiatement son bras autour de la taille de Nozel pour l’aider à avancer.— Tu devrais aller te reposer, mon amour, lui murmura-t-elle.Nozel acquiesça et se dirigea vers l’intérieur de la maison sans répondre à Michelle, qui les suivait du regard avec une incompréhension grandissante.— Tu ne vas même pas me dire bonjour ? demanda-t-elle finalement.Il s’arrêta quelques secondes, puis tourna légèrement la tête vers elle.— Bonjour, Michelle.Sa voix était tellement froide qu’elle aurait préféré qu’il ne dise rien.— Je voulais simplement te faire un câlin…— Tu aurais pu le faire à l’hôpital.Michelle fronça les sourcils.— Mais je suis venue tous les jours !Nozel se retourna complètement, son expression devenant plus dure.— Vraiment ? Parce que pendant toute cette semaine, je n’ai pas eu le plaisir de te voir une seule fois.— Je suis venue, Nozel ! Chaque jour !— Alors pourquo
Une semaine s’était écoulée depuis le réveil de Nozel, et même si son état s’était considérablement amélioré, les médecins avaient préféré le garder sous surveillance afin de s’assurer que sa récupération se déroulait sans complication. Durant ces sept jours, Michelle n’avait pourtant pas cessé de se rendre à l’hôpital, parfois dès le matin, parfois après ses cours, avec cette même inquiétude qu’elle tentait de dissimuler derrière un visage calme, mais chaque visite se terminait de la même manière, car Mathilde l’accueillait devant la chambre et lui expliquait que Nozel avait besoin de repos, qu’il ne souhaitait recevoir personne ou qu’il venait tout juste de s’endormir.Au début, Michelle avait insisté, demandant simplement quelques minutes pour vérifier qu’il allait bien, mais Mathilde avait toujours trouvé une raison de l’en empêcher, et la jeune fille, qui ne voulait pas provoquer une nouvelle dispute dans un établissement hospitalier, finissait par repartir sans avoir pu franchi
Michelle retira lentement sa main de la sienne, et une douleur brutale lui traversa la poitrine. Elle aurait voulu croire qu’il s’agissait simplement d’un réflexe, d’un souvenir confus, d’une réaction provoquée par son état, mais malgré toutes les excuses qu’elle pouvait trouver à cet instant, une seule chose demeurait profondément ancrée dans son esprit : alors qu’elle avait passé des heures à veiller sur lui, alors qu’elle avait abandonné son départ pour la Corée du Sud et couru jusqu’à l’hôpital en pensant qu’elle risquait de le perdre, le premier prénom qu’il avait prononcé en revenant à la conscience n’était pas le sien.Elle se leva doucement, essuya rapidement les larmes qui menaçaient de couler et se dirigea vers la porte.— Mathilde ? murmura Nozel, mais sa voix était trop faible. Elle s’arrêta quelques secondes, sans se retourner, puis ouvrit la porte.Mathilde, qui attendait dans le couloir, se précipita aussitôt vers elle.— Qu’est-ce qu’il a dit ? Il s’est réveillé
La nuit avait été longue, interminable même, et Michelle avait fini par s’assoupir quelques minutes sur une chaise inconfortable, les bras croisés contre sa poitrine et la tête légèrement inclinée, tandis que Mathilde, assise à quelques mètres d’elle, n’avait pas cessé de surveiller la porte de l’unité de soins intensifs, espérant à chaque passage d’un médecin entendre une nouvelle susceptible de mettre fin à cette attente insupportable. Depuis l’accident, les heures s’étaient écoulées avec une lenteur cruelle, et malgré les assurances du personnel médical, aucune des deux femmes ne parvenait réellement à se rassurer, car savoir Nozel vivant ne suffisait pas lorsqu’il demeurait plongé dans un sommeil dont personne ne pouvait prévoir la durée.Michelle avait finalement rouvert les yeux en entendant des pas précipités, puis s’était redressée lorsque le médecin était apparu devant elles, un dossier à la main et une expression légèrement différente de celle qu’il affichait habituellement
Tu sais, j’étais censée être dans un avion en ce moment », commença-t-elle dans un murmure. « J’avais décidé de partir en Corée du Sud pour continuer mes études. J’avais même préparé mes valises, et je ne voulais pas te prévenir parce que je pensais que tu ne t’intéresserais pas vraiment à mon départ. »Elle baissa les yeux vers ses mains.« Je voulais partir sans te regarder une dernière fois, parce que j’étais tellement blessée par tout ce qui s’était passé que je ne voulais plus avoir à te demander de m’écouter. Je pensais que ce serait plus facile de partir loin de toi. »Sa voix se brisa.« Mais quand j’ai reçu cet appel, je n’ai plus pensé à rien. J’ai tout abandonné à l’aéroport et je suis venue ici. J’ai eu tellement peur, Nozel… »Elle approcha doucement sa main de la sienne, puis effleura ses doigts.« Je sais que tu es fâché contre moi. Je sais que tu penses que je cherche toujours des problèmes avec Mathilde, mais je ne veux pas qu’on reste comme ça. Je ne veux pas q







