LOGINLes jours suivants virent la forteresse de la Lune Noire se réorganiser autour d'une vigilance nouvelle. Des patrouilles supplémentaires furent postées le long des frontières nord, et Kieran, bien qu'il ne le montrât pas ouvertement, semblait porter le poids d'une méfiance qui ne le quittait plus. Elara, de son côté, avait repris ses fonctions à l'infirmerie aux côtés de Yara, trouvant dans ce travail un exutoire bienvenu à l'agitation de ses propres pensées.
Elle avait remarqué, au fil de ces journées, que Kieran avait changé subtilement dans sa manière d'être auprès d'elle. Il ne cherchait plus systématiquement à maintenir cette distance protocolaire qui avait marqué leurs premiers échanges. Il lui arrivait de la chercher du regard lors des repas communs, de prolonger d'un instant supplémentaire les conversations qu'ils avaient l'occasion d'échanger dans les couloirs de la forteresse. Rien de spectaculaire, rien qui aurait pu attirer l'attention d'un observateur extérieur, mais suffisamment pour qu'Elara sente, malgré ses résolutions de prudence, une chaleur nouvelle grandir dans sa poitrine chaque fois que leurs regards se croisaient. Ronan, de son côté, semblait avoir pris sur lui de faciliter discrètement ce rapprochement, trouvant toujours un prétexte pour laisser Kieran et Elara seuls quelques minutes de plus qu'il n'était strictement nécessaire, un sourire à peine dissimulé sur ses lèvres chaque fois qu'il s'éclipsait ainsi. C'est en aidant Yara à trier les plantes médicinales dans la réserve de l'infirmerie qu'Elara entendit, pour la première fois, une version plus complète de l'histoire qui liait Kieran et Selene. Deux jeunes servantes, ne l'ayant pas remarquée derrière les étagères chargées de fioles, échangeaient à voix basse ce qu'elles pensaient être des confidences privées. — Tu sais, disait la première, on raconte que Selene n'a jamais vraiment quitté la région. Qu'elle vit toujours à quelques jours de marche d'ici, dans le territoire des Ombres de l'Est, attendant son heure. — Attendant quoi, exactement ? demanda l'autre. — De récupérer ce qu'elle considère toujours comme sien, répondit la première avec une conviction qui suggérait qu'elle répétait une rumeur bien ancrée. On dit qu'elle n'a jamais aimé l'Alpha Thorne pour lui-même, seulement pour le pouvoir qu'il représentait, mais qu'elle refuse malgré tout de le voir aimer une autre. Une question d'orgueil plus que de cœur, si tu veux mon avis. Elara se figea derrière les étagères, son sang se glaçant à mesure que la conversation se poursuivait. Elle apprit ainsi, fragment par fragment, une histoire bien plus complexe que ce que Kieran ou Ronan lui avaient laissé entrevoir. Selene, désormais Alpha de sa propre meute suite à la mort suspecte de son prédécesseur, cultivait depuis des années une rancune tenace envers celui qui avait osé la bannir après sa trahison. Certains murmuraient même qu'elle avait juré de ne jamais laisser Kieran connaître le bonheur avec une autre femme, quel qu'en soit le prix à payer. Lorsque les deux servantes s'éloignèrent enfin, Elara resta immobile un long moment, les mains crispées sur un bouquet d'herbes séchées qu'elle avait cessé de trier depuis plusieurs minutes. Yara, remarquant son trouble, s'approcha doucement. — Vous avez entendu quelque chose qui vous inquiète, remarqua-t-elle, ce n'était pas vraiment une question. — Est-ce vrai ? demanda Elara sans détour. Ce qu'elles disaient sur Selene ? Qu'elle jure de ne jamais laisser Kieran être heureux avec une autre ? Yara hésita un instant avant de répondre, choisissant visiblement ses mots avec soin. — Je ne peux pas confirmer chaque rumeur qui circule dans ces murs, dit-elle prudemment. Mais je peux vous dire que Selene n'a jamais accepté d'être bannie. Et que les femmes de son caractère ne renoncent que rarement à ce qu'elles considèrent comme leur dû. Cette nuit-là, Elara ne trouva pas le sommeil. Elle se releva plusieurs fois, arpentant sa chambre de long en large, essayant de démêler ce qu'elle ressentait réellement face à cette révélation. Ce n'était pas seulement de la peur, comprit-elle finalement, mais aussi une forme de colère inattendue, celle de découvrir qu'elle avait été envoyée au cœur d'un conflit bien plus ancien et bien plus dangereux que ce que le Conseil avait bien voulu lui révéler. Le lendemain matin, elle décida de confronter directement Kieran. Elle le trouva dans la salle des cartes, penché sur une table couverte de parchemins détaillant les frontières de son territoire, Ronan à ses côtés discutant à voix basse des positions de patrouille. — Je dois vous parler, dit-elle sans préambule, ignorant délibérément le regard interrogateur de Ronan. Kieran leva les yeux, une lueur de fatigue visible dans son regard gris. — Ronan, laisse-nous, dit-il simplement. Une fois seuls, Elara ne perdit pas de temps en circonlocutions. — J'ai entendu dire que Selene avait juré de ne jamais vous laisser être heureux avec une autre femme, dit-elle directement. Est-ce vrai ? Kieran resta silencieux un moment trop long pour être rassurant. — Les rumeurs de cour exagèrent toujours tout, dit-il finalement, mais sa voix manquait de conviction. — Ce n'est pas une réponse, insista Elara, sentant la frustration monter en elle. Je mérite de savoir exactement dans quoi je m'engage, Kieran. Pas seulement les parties de cette histoire que vous jugez acceptables de me révéler. C'était la première fois qu'elle l'appelait directement par son prénom, sans le titre d'Alpha qui les séparait habituellement, et elle vit quelque chose vaciller dans son regard à cette familiarité soudaine. — Très bien, dit-il finalement en se redressant. Selene ne m'a jamais réellement aimé, cela je vous l'ai déjà dit. Mais elle a un orgueil démesuré, et l'idée que je puisse trouver le bonheur ailleurs, particulièrement avec quelqu'un qu'elle jugerait indigne de moi, la ronge probablement plus que je ne voudrais l'admettre. — Alors elle pourrait représenter un danger réel, dit Elara, pas seulement pour votre cœur, mais pour ma sécurité. Kieran hésita, et cette hésitation en disait plus long que n'importe quelle parole rassurante qu'il aurait pu prononcer. — Je ne laisserai rien vous arriver, dit-il finalement, sa voix chargée d'une intensité qui surprit Elara autant qu'elle la troubla. Quoi qu'il en coûte. Elle le regarda, cherchant dans ses yeux la sincérité de cette promesse. — Pourquoi ? demanda-t-elle doucement. Par devoir envers cette alliance ? Ou pour une autre raison ? Le silence qui suivit fut chargé d'une tension différente de toutes celles qu'ils avaient partagées jusqu'alors. Kieran s'approcha d'un pas, réduisant la distance entre eux d'une manière qui fit accélérer le cœur d'Elara malgré elle. — Je ne sais plus exactement, admit-il dans un murmure, comme si cet aveu lui coûtait plus que tous les discours politiques qu'il avait tenus depuis son arrivée. Et c'est précisément ce qui m'effraie le plus. Avant qu'Elara puisse répondre, un garde surgit dans la salle, l'interrompant avec une urgence qui rappelait dangereusement celle de quelques jours plus tôt. — Alpha, un messager vient d'arriver du territoire des Ombres de l'Est. Il porte une lettre scellée du sceau de l'Alpha Selene elle-même. Kieran se raidit instantanément, tout le trouble qui venait de traverser son visage disparaissant pour laisser place à une froideur calculée. — Faites-le entrer, ordonna-t-il. Le messager, un jeune loup visiblement mal à l'aise d'être porteur d'un message dans un territoire hostile, tendit une enveloppe scellée d'un cachet rouge sang. Kieran la brisa sans ménagement, parcourant rapidement le contenu de la lettre, sa mâchoire se crispant davantage à chaque ligne. — Que dit-elle ? demanda Elara, incapable de contenir son inquiétude. Kieran replia la lettre lentement, un silence pesant s'installant avant qu'il ne réponde. — Elle m'invite à un conseil des Alphas du Nord, dit-il finalement, sa voix étrangement contrôlée. Dans une semaine, sur un territoire neutre. Elle prétend vouloir discuter d'une menace commune qui pèserait sur tous les territoires du Nord. — Vous ne la croyez pas, dit Elara, ce n'était pas vraiment une question. — Je ne crois plus rien de ce que dit Selene depuis longtemps, répondit Kieran, la lettre toujours serrée dans son poing comme si sa simple présence physique était une insulte. Mais je ne peux pas non plus ignorer une invitation officielle sans risquer de paraître provocateur devant les autres Alphas du Nord. — Alors vous allez y aller, comprit Elara. — Je n'ai pas le choix, admit-il. Mais je vous emmènerai avec moi. Je préfère vous savoir sous ma protection directe plutôt que de vous laisser ici, loin de mes yeux, pendant que je négocie avec la seule personne qui a déjà prouvé qu'elle n'hésiterait pas à utiliser n'importe quel moyen pour parvenir à ses fins. Elara sentit un frisson la traverser, mélange d'appréhension et d'une étrange excitation face à ce voyage qui s'annonçait comme un tournant décisif dans cette histoire qui les liait déjà bien plus qu'un simple contrat politique. Elle sentait, sans pouvoir l'expliquer complètement, que ce conseil des Alphas ne serait pas la simple formalité diplomatique que Selene prétendait organiser, mais le premier acte d'un affrontement bien plus profond dont elle ignorait encore toute l'ampleur. Ce soir-là, alors qu'elle préparait déjà mentalement les affaires qu'elle emporterait pour ce voyage vers un territoire neutre dont elle ne connaissait rien, Mira vint la trouver avec une expression grave qu'Elara ne lui connaissait pas encore. — J'ai entendu les domestiques parler, dit Mira à voix basse, comme si les murs eux-mêmes pouvaient les trahir. Le territoire neutre choisi pour ce conseil se trouve dangereusement proche des terres des Ombres de l'Est. Certains disent que c'est un piège soigneusement orchestré. — Kieran le sait probablement aussi, répondit Elara, mais il n'a pas le choix. Refuser reviendrait à admettre une faiblesse devant tous les autres Alphas du Nord. — Alors nous devrons redoubler de prudence, dit Mira fermement. Je vous accompagne, quoi qu'il arrive. Je ne vous laisserai pas affronter cela seule. Elara serra la main de sa confidente avec gratitude, sentant que le fil de cette histoire, déjà si dense de secrets et de rancunes anciennes, ne faisait que commencer à se dérouler véritablement. Elle se coucha ce soir-là avec la certitude étrange que le voyage à venir changerait irrémédiablement la nature de ce qui existait, encore fragile et informe, entre elle et l'homme qu'elle avait accepté d'épouser sans jamais imaginer qu'elle finirait par redouter de le perdre avant même de l'avoir pleinement gagné. Dans la forteresse endormie, seule une fenêtre restait éclairée, celle des appartements de Kieran, qui relisait pour la troisième fois la lettre de Selene, cherchant entre les lignes soigneusement choisies le véritable piège qu'il savait pertinemment y être dissimulé. Il connaissait trop bien la façon dont fonctionnait l'esprit de son ancienne amante pour croire un seul instant à cette invitation désintéressée, mais il connaissait tout aussi bien les conséquences politiques d'un refus qui serait immédiatement interprété comme un aveu de faiblesse par les autres meutes du Nord. Il posa finalement la lettre et s'approcha de sa fenêtre, observant les mêmes étoiles qu'Elara contemplait de l'autre côté de la forteresse sans qu'aucun des deux ne le sache. Il pensa à la question qu'elle lui avait posée plus tôt dans la journée, cette question directe sur les raisons de sa promesse de la protéger, et il réalisa avec un mélange de trouble et d'acceptation résignée qu'il n'avait plus vraiment envie de fuir la réponse qui s'imposait pourtant à lui avec une clarté grandissante. Peut-être, songea-t-il en fermant enfin les volets, était-il temps d'arrêter de se mentir à lui-même sur ce que cette femme commençait déjà à représenter dans sa vie qu'il croyait pourtant définitivement fermée à ce genre de sentiment. Il se coucha sans trouver véritablement le sommeil, l'esprit tiraillé entre la prudence que lui dictait son expérience passée et cette part de lui-même, qu'il croyait éteinte depuis longtemps, qui recommençait à espérer malgré tout. Dehors, la lune veillait sur la forteresse silencieuse, témoin muette de deux cœurs qui, chacun de son côté des murailles, commençaient à admettre ce qu'ils avaient longtemps refusé de nommer, sans savoir encore que le voyage à venir mettrait cette fragile promesse à l'épreuve bien plus tôt qu'ils ne l'auraient souhaité, et bien plus durement que l'un ou l'autre ne pouvait alors l'imaginer. Le silence de la nuit, pourtant, n'apportait aucune réponse à leurs interrogations muettes, seulement le temps nécessaire pour que chacun rassemble, à sa manière, le courage dont il aurait besoin dans les jours à venir.Les jours suivants virent la forteresse de la Lune Noire se réorganiser autour d'une vigilance nouvelle. Des patrouilles supplémentaires furent postées le long des frontières nord, et Kieran, bien qu'il ne le montrât pas ouvertement, semblait porter le poids d'une méfiance qui ne le quittait plus. Elara, de son côté, avait repris ses fonctions à l'infirmerie aux côtés de Yara, trouvant dans ce travail un exutoire bienvenu à l'agitation de ses propres pensées.Elle avait remarqué, au fil de ces journées, que Kieran avait changé subtilement dans sa manière d'être auprès d'elle. Il ne cherchait plus systématiquement à maintenir cette distance protocolaire qui avait marqué leurs premiers échanges. Il lui arrivait de la chercher du regard lors des repas communs, de prolonger d'un instant supplémentaire les conversations qu'ils avaient l'occasion d'échanger dans les couloirs de la forteresse. Rien de spectaculaire, rien qui aurait pu attirer l'attention d'un observateur extérieur, mais suff
Elara ne resta pas cloîtrée dans la forteresse plus d'une heure. L'attente la rongeait, chaque minute qui passait sans nouvelles nourrissant une angoisse qu'elle ne s'expliquait pas totalement. Elle se surprit à faire les cent pas dans sa chambre, l'oreille tendue vers le moindre bruit provenant de la cour.Ce fut Mira qui apporta les premières nouvelles, le visage blême.— Des blessés arrivent du village des tisserands, dit-elle. Les guérisseuses sont débordées. On dit que les loups solitaires étaient plus nombreux que prévu, et mieux organisés. Ça ne ressemblait pas à une attaque ordinaire.Elara n'hésita pas une seconde.— Emmène-moi à l'infirmerie, dit-elle en attrapant déjà son sac de plantes et d'onguents qu'elle n'avait pas eu l'occasion de déballer depuis son arrivée.— Lady Voss, l'Alpha a dit de rester à l'intérieur, protesta Mira, mais sans grande conviction.— Je suis à l'intérieur de la forteresse, répondit Elara avec un sourire tendu. L'infirmerie en fait partie, que je
Kieran resta seul dans la grande salle bien après que les derniers domestiques eurent fini de débarrasser la table. Les bougies se consumaient lentement, projetant des ombres mouvantes sur les murs de pierre, et il ne bougeait pas, comme figé dans le souvenir que le simple nom de Selene avait suffi à raviver.Ronan finit par le rejoindre, portant deux verres qu'il posa sur la table sans un mot. Il en poussa un vers Kieran, qui ne le regarda même pas.— Tu veux en parler ? demanda Ronan en s'asseyant en face de lui.— Il n'y a rien à dire, répondit Kieran d'une voix éteinte. Elle est revenue. Elle veut probablement quelque chose. C'est tout ce qui compte.Ronan le connaissait depuis trop longtemps pour se laisser abuser par cette froideur de façade.— Ce n'est pas tout ce qui compte, dit-il doucement. Et tu le sais aussi bien que moi.Kieran serra les mâchoires, le regard toujours perdu dans les flammes vacillantes des bougies.— Trois ans, dit-il finalement. Trois ans que j'ai essayé
Le convoi s'arrêta aux portes de la forteresse de la Lune Noire trois jours plus tard, exactement comme prévu. Elara n'avait presque pas dormi durant le trajet, trop occupée à répéter dans sa tête des phrases qu'elle savait déjà inutiles. Aucun mot ne pouvait préparer à rencontrer un homme dont la réputation seule suffisait à glacer une salle entière.Le paysage avait changé progressivement au fil des trois journées de voyage, les collines verdoyantes du Sud cédant peu à peu la place à des forêts de pins plus sombres, puis à des contreforts rocailleux où même la lumière du soleil semblait hésiter à s'attarder. Elara avait observé ce changement avec une fascination mêlée d'appréhension, comme si le paysage lui-même lui répétait qu'elle quittait définitivement le monde qu'elle avait connu pour entrer dans un territoire régi par d'autres règles, d'autres silences.La forteresse se dressait devant elle comme une créature endormie, taillée à même la roche noire des montagnes du Nord. Des l
Elara Voss n'avait jamais aimé les grandes salles du Conseil. Trop hautes, trop froides, trop silencieuses pour une pièce censée abriter le pouvoir de toute une meute. Chaque pas qu'elle faisait sur le marbre résonnait comme une sentence, et aujourd'hui, elle savait qu'elle allait en recevoir une.Les sept Anciens siégeaient déjà, alignés comme des juges dans une cour qu'elle n'avait pas choisie. Son père se tenait à sa droite, la mâchoire serrée, les mains croisées dans le dos avec cette raideur qu'il n'avait que lorsqu'il s'apprêtait à sacrifier quelque chose, ou quelqu'un.— Elara Voss, commença l'Ancien Doran de sa voix rauque, tu as été choisie.Elle sentit son ventre se nouer. Choisie. Ce mot-là n'annonçait jamais rien de bon dans la bouche d'un Ancien.— Choisie pour quoi ? demanda-t-elle, la voix plus assurée qu'elle ne le sentait.— Pour devenir la Luna de la Meute de la Lune Noire. Pour épouser l'Alpha Kieran Thorne.Le silence qui suivit fut si dense qu'Elara crut l'entendr







