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Chapitre 3

Author: Léo
last update publish date: 2026-07-01 21:59:45

Rogan

---

Le jour de l'enterrement s'était levé sur un ciel de plomb.

Je me tenais à l'écart, au pied de la colline des anciens, les bras ballants, le regard vide. Autour de moi, la meute était rassemblée en cercle silencieux. Les mères tenaient leurs enfants contre elles, les guerriers baissaient la tête, et les anciens psalmodiaient les prières funèbres de notre peuple.

Je ne les entendais pas.

Je ne voyais que les deux cercueils de bois brut, posés sur la terre gelée. Celui de mon père, massif, imposant, comme lui. Celui d'Amina, plus petit, plus fragile, comme elle.

Mes poings se serrèrent au point de faire craquer mes phalanges.

La terre commença à tomber sur les cercueils. Un bruit sourd, régulier, qui résonnait dans ma poitrine comme un glas. Chaque pelletée de terre était un adieu, chaque mot du prêtre était une condamnation.

Je restai immobile jusqu'à la fin.

Quand la foule se dispersa lentement, je ne bougeai pas. Je restai là, planté devant les deux tombes fraîches, fixant les monticules de terre noire qui recouvraient désormais les seuls visages que j'aimais.

Rabed s'approcha de moi, sa main se posant sur mon épaule.

— Rogan… il faut rentrer. Le vent se lève, et la nuit va être froide.

Je ne répondis pas.

— Je vais rester un peu, finis-je par murmurer. Laisse-moi.

Rabed hésita, puis s'éloigna.

Je restai seul devant les tombes jusqu'à la tombée de la nuit.

Puis, lentement, je fis demi-tour. Je contournai les maisons éteintes, les feux de joie éteints, et je me réfugiai dans ma chambre.

Je ne voulais voir personne. Je voulais juste disparaître.

---

Le temps était devenu une substance visqueuse, s'écoulant sans rythme ni logique.

Trois jours s'étaient écoulés depuis l'enterrement. Trois jours de silence, interrompus seulement par les rapports militaires de Rabed que je n'avais pas lus. Le vide qu'ils avaient laissé n'était pas un simple manque. C'était un trou noir au milieu de ma poitrine, qui aspirait toute ma lumière, toute ma volonté.

En tant qu'Alpha, je savais que je n'avais pas le droit de céder au désespoir. Je devais être le roc sur lequel mon peuple s'appuierait pour se reconstruire.

Mais comment être un roc quand on se sent soi-même réduit en poussière ?

Mollard n'attendait qu'une chose : une ouverture, un signe de faiblesse. Je le sentais, tapi dans l'ombre de la frontière, observant les fumées de nos foyers avec l'œil d'un vautour.

Mais mon plus grand ennemi, à cet instant précis, n'était pas Mollard.

C'était l'insomnie.

Une insomnie sans fin, cruelle et dévastatrice. J'étais épuisé, physiquement et mentalement, au point que mes mains tremblaient lorsque je tentais de tenir un verre. J'avais tout essayé pour assommer ma conscience.

L'alcool, que j'avais bu jusqu'à la nausée, n'avait réussi qu'à rendre mes cauchemars plus vifs. Les drogues apaisantes que le guérisseur m'avait fournies n'avaient fait qu'intensifier mon tourment, me plongeant dans un état de léthargie où chaque ombre de ma chambre devenait le spectre d'Amina me reprochant d'être en vie.

Chaque fois que mes paupières s'alourdissaient, mon esprit me trahissait. Il me ramenait dans l'éther, cet espace brumeux situé entre le monde des vivants et celui des esprits. Je les voyais au loin, des silhouettes floues perdues dans un brouillard grisâtre. J'entendais leurs voix — ou peut-être n'était-ce que le vent — criant mon nom avec une urgence qui me déchirait les entrailles.

Alors je rouvrais les yeux.

L'insomnie s'accrochait à moi comme un vieux compagnon dont je ne pouvais plus me défaire. Je me sentais étranger dans mon propre corps, un roi sans couronne régnant sur un royaume de cendres.

Mes pensées, pour échapper au présent, dérivèrent vers une cicatrice plus ancienne.

Ma mère.

Elle était morte il y a dix ans, dévorée par un incendie criminel qui hantait encore mes nuits. Je me revoyais enfant, paralysé devant le brasier, sentant la chaleur insupportable me brûler la peau. Elle avait donné sa vie pour sauver une servante et son nouveau-né, se jetant dans les flammes sans une hésitation.

Elle était morte en héroïne.

Mais elle m'avait laissé seul avec mon père, un homme dont la rudesse s'était accentuée avec le chagrin. Depuis ce jour, mon sommeil était un champ de bataille jonché de cadavres et de regrets. Aujourd'hui, avec la perte de Baltes et d'Amina, les démons du passé étaient revenus plus féroces que jamais.

Amina…

Ma sœur était tout pour moi. Elle n'était pas seulement ma famille de sang, elle était mon loup-miroir, ma protectrice, ma complice de chaque instant. Nous étions comme les deux faces d'une même pièce. Nous chassions ensemble sous la lune, courant à travers les pins, nos esprits liés par un lien si fort que les mots étaient devenus superflus.

Elle était la seule qui comprenait mes colères noires et mes doutes profonds. Elle était mon ancre dans la tempête.

Mais tout avait basculé la nuit de l'attaque du Red Moon Pack.

Mon père m'avait drogué. Il m'avait enfermé dans une cellule de sécurité pendant qu'il se sacrifiait sur le champ de bataille, emportant Amina dans sa chute. Il avait choisi de mourir pour que je puisse vivre.

Mais ce cadeau ressemblait à une malédiction.

J'étais allongé sur mon lit, fixant une fois de plus le plafond.

Soudain, un bruit discret me fit sursauter.

La porte de ma chambre s'ouvrit lentement.

Sandra entra.

Elle ne dit rien d'abord, se contentant de refermer le verrou derrière elle. Sous la lumière tamisée des bougies, elle semblait irréelle. Elle portait un peignoir de soie sombre qui glissa soudain sur le sol avec un bruissement léger, révélant une lingerie en dentelle rouge qui tranchait avec la pâleur de sa peau.

Ses cheveux blonds, d'ordinaire lâchés sauvagement, étaient attachés en un chignon élégant qui dégageait sa nuque fine.

Elle s'approcha du lit, une grâce calculée dans chacun de ses mouvements.

— Cela fait trois jours que tu es confiné dans ce lit, Rogan, dit-elle d'une voix douce, presque un murmure. Je sens que cette solitude te pèse.

Elle s'assit sur le bord du matelas, sa main venant se poser sur mon torse nu.

— Je sais que tu es en proie à une mauvaise humeur persistante… mais s'il te plaît, laisse-moi faire tout ce que je peux pour éclairer ton esprit. Laisse-moi t'aider à oublier, ne serait-ce que pour un instant, le chagrin qui t'accable.

Je la regardai faire, me sentant étrangement déconnecté de la scène. Mon cœur ne battait pas plus vite, mes mains ne cherchaient pas son contact. Je ne ressentais qu'une immense fatigue et une émotion que je ne parvenais pas à identifier : une sorte de culpabilité mêlée à une soif désespérée de confort humain.

— Je ne peux pas le faire aujourd'hui, Sandra, murmurai-je en détournant les yeux. Je n'ai pas la force. Mon esprit est ailleurs.

Elle ne sembla pas m'entendre. Ou du moins, elle choisit d'ignorer mes paroles.

Elle se rapprocha encore, son parfum de jasmin venant bousculer l'odeur de renfermé de la pièce.

— Rabed m'a dit que tu n'avais pas dormi depuis trois jours, dit-elle en posant une main fraîche sur mon front brûlant. Alors laisse-moi t'aider comme je l'ai toujours fait. Ne réfléchis plus, Rogan. Laisse-moi être ton ancre ce soir.

D'un geste lent et délibéré, elle défit son soutien-gorge et le plaça entre ses dents, me fixant avec une intensité qui exigeait une réponse. Je remarquai ses seins, parfaitement définis, leur courbe élégante mise en valeur par la lumière tremblante.

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