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Pedro L'ami de mon père
Pedro L'ami de mon père
Author: Anatory

Chapter 1

Author: Anatory
last update publish date: 2026-01-10 08:40:16

La valise était ouverte sur le lit comme une bouche béante, et Sofia y jetait des vêtements sans vraiment regarder. Un bikini vert olive qu’elle n’avait porté qu’une fois l’été dernier, une robe en coton blanc trop courte pour être honnête, trois romans de García Márquez qu’elle relirait pour la troisième fois, un carnet à spirale déjà à moitié rempli de notes qui ne concernaient plus du tout la littérature. Ses gestes étaient mécaniques, mais son esprit, lui, tournait en boucle depuis des semaines.

Six mois.

Six mois qu’elle n’avait pas vu Pedro.

Le dernier dîner, c’était en décembre. Il était passé à la maison un soir de pluie rare, Javier l’avait invité pour « fêter rien du tout », comme il disait quand il voulait juste boire du mezcal avec son compadre. Pedro était arrivé avec une bouteille de tequila añejo et ce sourire large qui creusait deux parenthèses autour de sa bouche, celui qui faisait toujours paraître la pièce plus lumineuse. Sofia s’était tenue en retrait, prétextant devoir finir un devoir, mais elle avait écouté chaque syllabe de sa voix grave, chaque rire qui montait du salon comme une vague chaude. À un moment, il avait levé les yeux vers l’escalier et l’avait aperçue, appuyée à la rampe. « ¿Qué tal, mija ? Toujours à dévorer des livres ? » Elle avait hoché la tête, incapable de répondre autre chose qu’un sourire crispé, les joues en feu. Ensuite elle était montée s’enfermer dans sa chambre et avait passé la nuit à se maudire.

Parce que ce n’était pas normal.

Parce que Pedro avait quarante-neuf ans, qu’il était le meilleur ami de son père depuis leurs douze ans au barrio de Guadalajara, qu’il l’avait portée sur ses épaules quand elle avait cinq ans pour qu’elle puisse attraper les mangues les plus hautes, qu’il l’avait consolée quand elle pleurait parce que les garçons de l’école la traitaient de « petite intello », qu’il avait été là pour toutes les étapes idiotes et sacrées de sa vie. Et maintenant, à dix-neuf ans, elle le regardait comme on regarde un homme qu’on désire. Pas comme un oncle. Pas comme un ami de la famille. Comme un homme.

Elle referma la fermeture Éclair d’un coup sec, presque violent.

Dans le couloir, Diego passa la tête par la porte entrouverte.

« T’as fini, la poétesse ? Papa est déjà dans la voiture, il parle tout seul au volant comme d’habitude. »

Sofia leva les yeux au ciel, mais sourit quand même.

« J’arrive. Deux minutes. »

Diego disparut en sifflotant un air de Bad Bunny. Elle attrapa son sac à dos, glissa son téléphone dans la poche arrière de son short en jean, et avant de sortir, elle hésita une seconde devant le miroir. Ses cheveux noirs étaient relevés en chignon lâche, quelques mèches folles autour du visage. Elle portait un débardeur blanc tout simple et ce short en jean effiloché qui lui remontait un peu trop haut sur les cuisses. Elle se mordit l’intérieur de la joue. Trop ? Pas assez ? Elle n’en savait rien. Elle ne savait même pas ce qu’elle espérait.

Dans la voiture, l’odeur familière du cuir vieilli et du café froid l’enveloppa immédiatement. Javier avait déjà mis la clim à fond, mais la chaleur californienne s’infiltrait quand même par les vitres entrouvertes. Diego occupait le siège passager, un pied sur le tableau de bord, en train de scroller sur son téléphone. Sofia s’installa à l’arrière, posa sa valise à côté d’elle comme un bouclier.

« Prête pour l’été le plus long de ta vie ? » lança Diego sans se retourner.

« Très drôle. »

Javier démarra, le moteur ronronna doucement. Il jeta un coup d’œil dans le rétroviseur.

« Ceinture, mija. »

Elle l’accrocha en soupirant.

La route vers la côte sud était la même depuis toujours : d’abord les autoroutes encombrées de Los Angeles, puis les échangeurs qui sentaient le bitume chaud, ensuite la descente vers le Pacifique, les palmiers qui se dressaient comme des sentinelles fatiguées, et enfin l’odeur salée qui annonçait la maison.

Pendant les premières minutes, le silence fut confortable. Puis Javier commença à parler, comme toujours quand il conduisait longtemps.

« Pedro m’a dit qu’il a refait la terrasse cet hiver. Il a mis des nouvelles planches en ipé, soi-disant indestructibles. On verra bien. »

Diego ricana.

« Ouais, il va encore se plaindre que ça coûte trop cher et qu’il aurait pu le faire lui-même pour moitié prix. »

« Il l’a fait pour moitié prix, cabrón, » répondit Javier en riant. « C’est ça le problème avec Pedro : il refuse de se faire payer correctement. »

Sofia écoutait, les yeux perdus sur le paysage qui défilait. Elle imaginait déjà la terrasse en question : les planches neuves encore odorantes de bois exotique, Pedro torse nu sous le soleil de midi, la sueur qui coulait le long de son dos cuivré, les muscles qui roulaient sous la peau quand il plantait un clou. Elle ferma les yeux une seconde, chassa l’image. C’était ridicule. Pathétique.

« Et toi, Sofia ? » reprit Javier. « Tu comptes faire quoi cet été à part lire et bronzer ? »

Elle ouvrit les yeux, croisa son regard dans le rétroviseur.

« Peut-être écrire un peu. Et… je sais pas. Profiter. »

Diego tourna la tête à moitié.

« Profiter de quoi ? Y a personne d’intéressant là-bas. Juste papa, moi, Pedro, et le gamin qui va sûrement passer son temps à faire du skate sur la plage. »

« Ellie n’est plus un gamin, » corrigea Javier. « Il a dix-neuf ans, comme ta sœur. Et il est plutôt sympa quand il veut. »

Sofia sentit une pointe acide dans sa poitrine. Ellie . Le fils de Pedro. Ils avaient grandi ensemble, presque comme frère et sœur, jusqu’à leurs quatorze ans. Même école, mêmes anniversaires, mêmes étés. Ellie avait toujours eu ce petit béguin évident pour elle : les regards trop longs, les blagues maladroites, les cadeaux ridicules (une fois il lui avait offert un bracelet en coquillages qu’il avait fait lui-même, elle l’avait gardé deux jours avant de le perdre à la plage). Tout le monde s’en rendait compte. Sauf elle, apparemment. À l’époque, elle trouvait ça mignon, presque touchant. Maintenant, l’idée la mettait mal à l’aise. Parce que si Ellie la regardait encore comme ça… elle ne pourrait pas lui rendre la pareille. Pas cette année.

« Il vient quand même ? » demanda-t-elle, d’une voix qu’elle espérait neutre.

« Ouais, » répondit Javier. « Pedro l’a forcé , Il dit que ça leur fera du bien de passer du temps ensemble. »

Diego ricana à nouveau.

« Bonne chance à eux. Ellie passe sa vie à San Diego maintenant, il doit trouver la maison de vacances ringarde. »

Sofia ne répondit pas. Elle pensa à Pedro, seul avec son fils qui le regardait à peine. Elle pensa à la façon dont il parlait parfois de Ellie, avec ce mélange de fierté et de tristesse qu’elle avait appris à reconnaître. Elle pensa à sa propre famille fracturée : le divorce trois ans plus tôt, les cris dans la cuisine, les valises qu’Isabella avait faites sans un mot d’explication, les accusations de Javier (« Tu m’as trompé, avoue-le ! »), les preuves qu’il n’avait jamais trouvées. Isabella était partie vivre à San Francisco, carrière en tête, et pourtant elles s’appelaient presque tous les jours. Sofia l’admirait. Elle l’enviait, parfois. Cette liberté. Cette façon de choisir sa vie sans s’excuser.

La voiture quitta l’autoroute. L’océan apparut soudain, immense et bleu-vert, éblouissant sous le soleil de juin. Sofia sentit son cœur s’accélérer.

Ils étaient presque arrivés.

La maison se dressait au bout de la rue en pente, blanche avec des volets bleus, entourée de cactus et de bougainvilliers violets qui débordaient sur le trottoir. Pedro était là, sur la terrasse, torse nu, un chiffon à la main, en train d’essuyer une chaise longue. À côté de lui, Luis, casquette à l’envers, écouteurs autour du cou, faisait semblant de l’aider en portant une glacière vide.

Javier klaxonna deux fois, joyeusement.

Pedro leva la tête, sourit de ce sourire qui faisait mal à Sofia depuis un an. Il agita la main.

« ¡Llegaron los locos ! »

Diego éclata de rire et sauta de la voiture avant même que le moteur soit coupé. Sofia resta un instant immobile, les mains crispées sur ses genoux.

Elle prit une grande inspiration.

Puis elle ouvrit la portière.

L’été commençait.

Et elle savait déjà qu’il allait être dangereux.

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