LOGINLa sortie de la douche avait laissé sur sa peau une légère buée et dans son cœur, un bonheur tiède et fragile. Isabelle s’enveloppa dans un peignoir, un sourire encore aux lèvres. C’est alors qu’une notification, stridente et froide, trancha le silence de la chambre.
Elle saisit son téléphone. Le sourire se figea, se craquela, puis disparut. La couleur déserta son visage. Elle resta là, pétrifiée, les yeux rivés à l’écran lumineux, pendant de longues minutes qui n’en firent qu’une. Ses pupilles étaient dilatées par l’horreur, sa bouche entrouverte sur un cri muet. Un tremblement, né du plus profond de sa colère et de son effroi, la parcourut des pieds à la tête.
Bzzz. Une autre notification. Le son la fit sursauter, la sortant de sa torpeur hagarde.
— Non… j’hallucine, murmura-t-elle d’une voix blanche.
Elle secoua la tête avec force, comme pour chasser une vision, et ferma les yeux très fort. C’est un rêve. Un cauchemar. Je vais me réveiller.
Mais lorsqu’elle rouvrit les paupières, les images étaient toujours là, brutales, indéniables, s’affichant avec une cruelle netteté.— Non, Clément… Ça ne doit pas être toi. Tu ne peux pas me faire ça… Non !!!
Le cri jaillit enfin, mêlé à un sanglot rauque. Les larmes, qu’elle avait retenues par la seule force de la stupeur, se libérèrent en un torrent brûlant. Elle s’effondra sur le lit, le corps secoué de sanglots, une main cherchant instinctivement son ventre encore plat, comme pour protéger le secret qu’il abritait de cette violence.
Puis, au cœur de la tempête, une voix intérieure, rauque et déterminée, se fit entendre.
— Tu es une lionne, Isabelle. Arrête de pleurer.Les sanglots s’apaisèrent, étouffés. Elle se redressa lentement, essuyant ses joues du revers de la main. Son regard, noyé il y a un instant, avait durci.
— Je dois te voir de mes propres yeux… L’entendre de ta propre bouche que tu me trompes, Clément. T’entendre me dire que tu ne veux plus de moi.L’action remplaça l’abattement. Elle se dirigea d’un pas vif vers la garde-robe, en sortit une robe qu’elle enfila mécaniquement, chaussa des sandales, attrapa son sac et son téléphone, cet objet qui venait de briser son monde, et quitta la maison.
La voiture de service et le chauffeur attendaient, comme prévu.
— Bonsoir, madame. Veuillez monter, s’il vous plaît, suggéra le chauffeur en lui ouvrant la portière arrière.
— Plus la peine. Ce sera pour un autre jour. Prenez votre soirée.
— Mais… monsieur m’a ordonné de vous déposer.
— Le plan a changé, coupa-t-elle d’une voix qui n’admettait aucune réplique. Donnez-moi les clés. Je dois me rendre quelque part.
— D’accord, madame. Soyez prudente.
— Merci.
Elle s’installa au volant, démarra d’un geste sec. La voiture s’élança dans la nuit. Dans sa tête, c’était un tourbillon de pensées contradictoires, de scénarios catastrophes, de dénégations désespérées.
— Que ferais-je si ça s’avère être vrai ?… Non, ce n’est pas lui. Ce n’est pas mon Clément. Il ne me ferait jamais ça. Et surtout pas aujourd’hui…Elle essuya une nouvelle larme d’un geste rageur. L’adresse, reçue avec les photos, était gravée dans son esprit. Elle roulait trop vite, traversa deux feux rouges sans même s’en apercevoir, poussée par une urgence viscérale. Elle mit seulement vingt minutes à atteindre l’hôtel de luxe en périphérie.
— Comme c’est ironique. Et ça ne doit pas être une coïncidence… Mais qui est celui qui m’a envoyé ces photos et cette adresse ?
Le cœur battant à tout rompre, elle se dirigea d’un pas décidé vers la suite privée indiquée. La porte n’était pas verrouillée. Elle l’ouvrit.
Le choc la frappa de plein fouet.
La chambre était somptueuse, baignée d’une lumière tamisée, et joliment décorée de roses rouges qui parfumaient l’air d’un lourd parfum romantique. Des vêtements d’homme étaient éparpillés avec négligence sur un canapé en velours. Elle s’approcha, toucha l’étoffe d’une veste. Ses doigts reconnurent la texture, la coupe.
— Ce sont tes habits, Clément. J’en suis sûre.Le murmure se perdit dans le silence oppressant. Elle s’avança vers le lit immense. Et là, sous la même couette de soie, elle les vit. Son fiancé, nu, endormi ou assoupi, une femme blonde blottie contre lui.
Tout l’espoir ténu qu’elle avait transporté jusque-là s’éteignit d’un coup, remplacé par une douleur si aiguë qu’elle en eut le souffle coupé. Les larmes jaillirent à nouveau, silencieuses, brûlantes.
— Donc… c’est la surprise que tu m’avais réservée ce soir, Clément ? Tu voulais me montrer de quoi tu es capable ? Non… Tu n’es pas un lâche pour me le faire savoir de cette façon. Non, je ne le croirai pas tant que tu ne le dis pas de ta propre bouche.La voix lui manquait. Elle recula, incapable de supporter ce spectacle une seconde de plus. Elle quitta la pièce en claquant la porte derrière elle, le bruit sec résonnant comme un coup de feu dans le couloir désert.
Dans la suite, au bruit de la porte, la femme blonde se redressa. Un sourire satisfait, presque cruel, étira ses lèvres. Elle attrapa son téléphone sur la table de nuit et pianota un message rapide.
« Tout est fait, madame. Elle vient de sortir. »La réponse fut presque immédiate.
« Bon boulot. Une autre surprise l’attend ici dehors. Viens prendre le reste [de l’argent] et ne te montres plus jamais devant moi. » La voix au téléphone était celle de Cassandra Wilson, froide et impérieuse. — D’accord, madame. Merci beaucoup, chuchota la jeune femme avant de raccrocher.De son côté, dans le bureau de la villa des Stones, Cassandra ravalait sa fureur. Ses yeux brillaient d’un éclat dur.
— Il ne sera jamais à toi, Isabelle. Si je ne peux pas l’avoir, toi non plus.Cassandra Wilson, fille unique des Wilson. Sa famille et celle des Stones étaient liées par une amitié de plusieurs générations. Son père, Davis Wilson, et Marcus Stones avaient scellé un arrangement marital entre leurs deux enfants alors qu’ils étaient encore au berceau, pour consolider leurs liens et leurs empires financiers.
Mais Clément Stones avait toujours été un oiseau libre. Cet arrangement, à ses yeux, ne le concernait pas. Il ne se marierait qu’avec la fille qu’il aimait. Cassandra, elle, n’était pas du même avis. Elle aimait Clément de tout son cœur, avec la certitude arrogante de celle qui pense son dû. Un amour exclusif et possessif, que la présence d’Isabelle rendait fou de jalousie.---
Isabelle, dans le parking souterrain de l’hôtel, monta dans la voiture en tremblant. Les sanglots la reprirent, secs et déchirants.
— Je ne pensais pas que tu tomberais si bas, Clément… Si tu étais un homme, tu m’aurais dit en face que tu ne me voulais plus. Pas comme un lâche…Elle tourna la clé de contact. Le moteur rugit.
— Aujourd’hui, je viens de relever ton défi, beau-père. Si c’est encore toi qui joues à ce jeu insensé avec moi… Saches que je ne te laisserai jamais tranquille.Le souvenir de leur dernière confrontation, quelques jours plus tôt, lui revint en mémoire avec une clarté douloureuse. Marcus Stones l’avait convoquée dans son bureau. Il l’avait harcelée, comme à son habitude.
— Ça fait un an maintenant que nous avons passé un accord, toi et moi. Et jusque-là, je ne vois rien du tout. Dis-moi, es-tu si incapable ? Si ça ne tenait qu’à moi, j’aurais déjà des petits-fils bavardant partout dans cette villa. Mais elle est déserte, dépourvue des bruits d’enfants, parce que la fille que mon fils aime est stérile. Ma patience arrive à sa limite. Donc, apprête-toi à faire tes valises.
— Même pas dans vos rêves les plus fous. Jamais de la vie vous ne nous séparerez !
— Tu en es sûre ? avait-il rétorqué d’un ton ironique et méprisant. Dans ce cas, fais-moi des petits-enfants.
— Beau-père, comment voudriez-vous que je vous donne un petit-fils avec toute la pression que vous me mettez ? En plus, je ne suis pas stérile, comme vous le dites. Ma chance de concevoir augmente petit à petit. C’est juste une question de temps.
— Je ne suis pas ton beau-père, jeune fille ! avait-il alors hurlé, frappant son bureau du poing. Ce n’est pas parce que Clément tient à toi que tu vas me parler de cette façon ! Que ce privilège ne t’emporte pas au point d’oublier qui tu es et d’où tu viens. Tu n’es qu’une pauvre minable, et il suffit juste d’un coup de fil pour te retrouver dans la rue, car tu n’as nulle part où aller. Je peux faire n’importe quoi… je dis bien n’importe quoi, pour le bien et la prospérité de ma famille. Alors reconnais ta place quand tu me parles !
Ses paroles résonnaient encore à ses oreilles alors qu’elle sortait du parking, filant dans la nuit, son ventre abritant désormais à la fois un nouveau secret… et un nouveau motif de guerre.
Lorsque M. Field retourna au salon, il trouva son chauffeur et homme de confiance, Bruce, prêt à partir, bagages en main.— Monsieur, tout est prêt. Le vol est dans deux heures.— Annule ce voyage, Bruce. Il faut que nous trouvions des papiers pour Rachelle. Nous partirons avec elle.Bruce, un homme loyal mais pragmatique, leva un sourcil sceptique.— Monsieur… vous ne la connaissez pas. Partir avec une inconnue, et enceinte de surcroît… Que va dire Madame Field quand elle la verra ?— Je ne sais pas ce qui m’arrive, Bruce, avoua M. Field, le regard lointain. Depuis que je l’ai vue… quelque chose se passe dans mon cœur. Une urgence, une nécessité de la protéger que je n’arrive pas à expliquer.— Quoi ? Elle est enceinte, monsieur. Ne me dites pas que vous… êtes attiré par elle ? balbutia Bruce, mal à l’aise.— Loin de là ! coupa sèchement M. Field. Ce sentiment… il me rappelle celui que j’éprouve quand Ethan, mon fils, est en difficulté. C’est un sentiment paternel, Bruce. Je me sens
Isabelle marchait sans but dans les rues désertes, le corps brisé par la fatigue et la peur. Les bas de l’uniforme d’hôpital étaient déchirés, ses pieds nus couverts de poussière et d’égratignures saignaient. Chaque pas était une torture. Elle s’effondra finalement sous un arbre maigre, près du trottoir, incapable d’aller plus loin.— Mon Dieu, aidez-moi… Ils ne peuvent pas tuer mon enfant… C’est le seul espoir qui me reste… Aidez-nous, je vous en supplie…Sa prière murmurée se perdit dans le silence de la nuit. Le froid, la douleur et l’épuisement eurent raison d’elle. Elle s’allongea sur le sol dur, inconsciente, à peine protégée par l’ombre des branches.---Quelque temps plus tard, les phares d’une voiture de luxe balayèrent la route. À l’intérieur, le chauffeur, attentif, repéra une forme allongée sur le bas-côté.— Monsieur, je crois qu’il y a quelqu’un… là, sur le trottoir.L’homme à l’arrière, M. Field, un entrepreneur à la réputation solide mais au passé discret, leva les yeu
Le soir tombait sur l’hôpital, drapant les couloirs d’une lumière blafarde et inquiétante. Mia, le cœur battant la chamade et les mains moites, se faufila comme une ombre jusqu’à la chambre privée d’Isabelle. La peur et la culpabilité lui tordaient les entrailles. Elle trouva la jeune femme allongée, les yeux clos, semblant profondément endormie sous la lueur bleutée du moniteur.Trop perturbée par l’acte qu’elle s’apprêtait à commettre, Mia ne remarqua pas les détails : les appareils principaux avaient été débranchés depuis le réveil de la patiente, seul un moniteur de base restait allumé. Elle tremblait de tous ses membres, des larmes silencieuses coulant sur ses joues.— Vous allez m’excuser, madame… Je… je tiens aussi à ma vie, murmura-t-elle d’une voix brisée, se penchant près du lit. Cette Cassandra… elle est folle. Elle me tuera, elle le fera, si je ne fais pas ce qu’elle veut.Isabelle, en réalité, était éveillée. Elle avait entendu la porte s’ouvrir en douceur et avait gardé
L’après-midi était calme et ensoleillé dans la vaste demeure des Stones. Marcus reçut son vieil ami et associé, Devis Wilson, dans son bureau aux boiseries sombres. À en juger par leurs sourires satisfaits et l’air détendu qu’ils affichaient, la réunion se déroulait sous les meilleurs auspices.— Maintenant que ton fils est… occupé par son deuil et qu’il rend la vie difficile à ma fille au bureau, quelle est la prochaine étape ? demanda Devis en sirotant un cognac.— Ne t’inquiète pas, je t’ai donné ma parole, répondit Marcus, confiant. Plus aucun obstacle ne se dresse sur notre chemin maintenant qu’Isabelle est en enfer. C’est une question de patience. Dis à Cassandra de supporter le plus longtemps possible le caractère de mon fils. La proximité finira par faire son œuvre.— Ma fille souffre, Marcus. Elle n’a pas une pierre à la place du cœur. Tu dois aussi faire un effort pour convaincre Clément. Il faut qu’il l’épouse, et vite.— Pas tout de suite. Il me soupçonne déjà d’être impli
Avec le visage blême de peur, Mia regarda ses agresseurs s’échanger un regard complice. Elle comprit qu’elle n’avait aucun choix, mais elle voulait au moins savoir à quoi s’attendre.— Mais… qu’est-ce que vous me voulez, au juste ? demanda-t-elle d’une voix tremblante.— Patience, ma puce, répondit Roméo avec un sourire mauvais. Quelqu’un voudrait parler avec toi.— Parler avec moi ? Qui ça ?— Moi.La voix, froide et familière, fit sursauter Mia. Cassandra fit son entrée dans le petit appartement, élégante et calme, comme si elle visitait un salon. Elle écarta Roméo d’un geste et s’avança devant Mia, toujours clouée sur sa chaise.— Surprise de me revoir ?— Tu es… méprisable, Cassandra. Tu es un monstre ! Qu’est-ce que tu me veux encore ? Et comment tu connais mon adresse ? gronda Mia, la peur se mêlant à la colère.— Oh, oh, doucement, ma belle. Détends-toi. Je ne te ferai pas de mal… si, et seulement si, tu m’aides avec mon petit « truc », répondit Cassandra, amusée par sa réactio
Le regard de Marielle s’emplit d’inquiétude en voyant son fils, le regard perdu au loin, plongé dans des pensées sombres. Elle se leva et s’approcha de lui, posant une main hésitante sur son épaule.— Mon fils… Je sais que tu nous en veux pour ce qui est arrivé à Isabelle. Et tu as raison. Nous n’avons jamais été bons avec elle. Et je m’en veux tellement. Je n’ai pas été une bonne mère pour toi… J’étais impuissante face à toutes les choses horribles que ton père vous a infligées, à toi et à elle. Et je suis désolée… Je suis désolée pour tout, mon fils. Pardonne-moi, s’il te plaît.Des larmes coulaient sur ses joues, sincères et chargées de remords. Clément la regarda, et pendant un instant, la colère en lui vacilla, remplacée par une lassitude immense.— C’est bon, maman. Ne pleure pas. Je dois… je dois faire quelque chose maintenant, dit-il en se levant, échappant à son contact.— Mais au moins, mange quelques choses. Tu ne te nourris pas.— Je n’ai pas faim.Il quitta le bureau en c