LOGINLes paroles de Marcus avaient atteint le point le plus vulnérable de son être. Isabelle mordit sa lèvre inférieure jusqu’à en goûter le fer, refusant de laisser couler les larmes qui brûlaient ses paupières. Elle prit une grande inspiration, un souffle qui se voulait apaisant mais qui n’emporta qu’un peu de son tremblement intérieur.
— Vous avez raison, monsieur. Et je suis désolée, commença-t-elle d’une voix étonnamment posée, mais sachez que personne n’est né sans parents. Être orpheline n’est le choix de personne sur terre. Ce choix revient au Créateur. Il appelle qui et quand Il veut de ce monde. Alors, ne vous emportez pas trop… car vous ne savez pas quand est prévu votre tour.
Sur ces mots, elle tourna les talons et quitta le bureau. Arrivée à la porte, elle se retourna une dernière fois, son regard clair fixant l’homme assis dans son fauteuil de pouvoir.
— Mieux vaut être pauvre et se préparer une bonne place dans l’au-delà, qu’être riche, cupide, et périr en enfer. Dans tout règne, l’apogée précède le déclin. Et n’oubliez pas… le déclin est un salaud.
Elle ouvrit la porte et sortit, laissant Marcus Stones interdit, une rage froide commençant à bouillonner dans ses veines.
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Reprenant ses esprits au volant, Isabelle constata avec un choc qu’elle avait quitté la ville sans s’en rendre compte. Les phares découpaient la chaussée noire de l’autoroute déserte. La colère et la douleur l’avaient conduite ici, bien au-delà de sa destination initiale.
J’ai été trop dure avec lui, pensa-t-elle, une pointe de remords perçant la carapace de sa fureur. Puis, son menton se redressa. Je parie que c’est encore toi qui nous joues ce tour, beau-père. Mais sache que tu ne m’atteindras jamais, tant que Clément ne m’a pas dit le dernier mot.
Elle avait besoin de s’arrêter, de respirer, de mettre de l’ordre dans le chaos de ses pensées avant d’affronter qui que ce soit. Son pied quitta l’accélérateur et se posa sur la pédale de frein.
Rien. Aucune résistance. La pédale s’enfonça mollement jusqu’au plancher.
Un frisson de terreur, bien plus froid que tout ce qu’elle avait ressenti jusque-là, la transperça.
— Non… Pas maintenant. Je ne dois pas mourir maintenant. Mon Dieu, aidez-moi, s’il vous plaît… Protégez mon bébé…
Sa prière, murmurée dans l’habitacle, fut interrompue par la lueur aveuglante de pleins phares arrivant en face. Un grondement assourdissant emplit l’air. Un grand camion, roulant à une vitesse folle dans le sens opposé, quitta brusquement sa voie et se rua sur elle.
Il n’y eut pas le temps de crier, à peine celui de voir la masse d’acier fondre sur sa voiture. Le choc fut titanesque, un craquement monstrueux de tordue et de verre brisé. La voiture fut projetée comme un fétu de paille, traversant la glissière de sécurité avant de dévaler la pente raide du fossé, rebondissant sur les rochers dans un concert métallique de fin du monde.
— Noooon !!!
Le cri d’Isabelle, ultime et déchirant, se perdit dans le vacarme avant d’être brutalement étouffé par l’impact final au fond du ravin.
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À quelques centaines de mètres, le camion s’arrêta sur le bas-côté. Le conducteur, un homme au visage dur, sortit son téléphone. Sa main ne tremblait pas.
— Madame, c’est fait.
— Bien joué, Roméo, répondit la voix satisfaite de Cassandra à l’autre bout du fil. Assure-toi qu’elle soit partie pour de bon. Rappelle-moi après vérification.
— D’accord, madame. Comptez sur moi.
Après avoir raccroché, un sourire de triomphe aux lèvres, Cassandra composa un autre numéro.
— Monsieur, tout se passe comme sur des roulettes.
— Je savais que tu serais efficace, répondit la voix calme et calculatrice de son interlocuteur, Marcus Stones. Le jeu vient de commencer, et à toi de jouer. Ne me déçois pas.
— Comptez sur moi, monsieur. Vous ne regretterez jamais de m’avoir choisie.
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Pendant ce temps, à l’hôtel, Clément émergeait lentement d’un sommeil de plomb. Sa tête était lourde, martelée par une migraine lancinante. Il ouvrit les yeux, le regard embrumé par les restes d’un étourdissement anormal. La chambre lui était familière, mais l’atmosphère… étrange.
Il se redressa péniblement, et le drap glissa de son torse. Nu. La réalité le frappa comme un seau d’eau glacée.
— Merde… Qu’est-ce qui se passe ?
Il se leva, chancelant, et attrapa son téléphone sur la table de nuit. L’écran affichait 2h17 du matin. La panique commença à monter, sourde et étouffante. Deux heures du matin ? Ce n’est pas possible. Je ne comprends rien.
Son écran de notifications le fit blêmir : quinze appels manqués. Sept messages non lus. Tous d’Isabelle. Les derniers remontaient à la veille au soir. Son cœur se serra douloureusement. Il tenta de la rappeler. « L’abonné que vous demandez… » Injoignable.
Il appela son chauffeur, la voix empreinte d’une urgence croissante.
— Madame vous a rejoint seule hier soir, monsieur. Elle a pris les clés.
— Merde !!! hurla-t-il en s’effondrant dans le canapé, la tête entre ses mains.
Une angoisse primitive, un pressentiment viscéral et noir l’envahit. Quelque chose de très mauvais est arrivé. Il composa le numéro de son garde du corps, Derrick.
— Rejoins-moi dans ma suite. Immédiatement.
— Quoi ? Je ne suis plus à l’hôtel, répondit Derrick, surpris.
— Comment ça, tu n’es plus à l’hôtel ? Où es-tu, et que s’est-il passé ? demanda Clément, l’anxiété perçant dans sa voix.
— Tu m’as demandé de prendre ma soirée, par SMS. Que tu ne voulais pas être dérangé.
— Quand ça ? rugit Clément.
— Depuis le début de la soirée hier. Qu’est-ce qui se passe ?
— Bon sang !!! gronda Clément, furieux et terrifié. Rejoins-moi. Immédiatement !
— D’accord. J’arrive.
Une fois la communication coupée, Clément serra les poings, ses articulations blanchissant sous l’effort. Une colère froide se mêlait à sa peur.
— Je ne sais pas qui est derrière tout ça, mais tu me le paieras très cher.
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Sur les lieux de l’accident, les hommes de main de Cassandra, dirigés par Roméo, fouillaient méthodiquement les débris et les buissons alentour avec des lampes torches.
— Madame, nous n’avons trouvé aucune trace d’Isabelle. Seuls son sac et son téléphone étaient dans la voiture, rapporta Roméo au téléphone, la voix tendue.
— Bande d’idiots ! Comment ça, vous ne la trouvez nulle part ? Cherchez-la et finissez-en avec elle, bon sang ! gronda Cassandra, sa satisfaction du début érodée par la frustration.
— Madame, nous venons de fouiller un périmètre de cinq cents mètres carrés. Sans succès.
— Je n’ai pas besoin de ces détails insensés ! J’ai investi pendant longtemps pour que ce moment arrive, et vous avez intérêt à la retrouver. Sinon, préparez-vous à dire au revoir à vos vies minables.
Alors qu’elle parlait, une voix lointaine interpella Roméo à l’autre bout du fil.
« Roméo ! Viens voir ! »
— Qu’est-ce qui se passe, Roméo ? demanda Cassandra, intriguée et impatiente.
— Madame… Nous venons de découvrir un corps. Une femme. Morte il y a au moins deux jours. Ce n’est pas Isabelle… son corps commence déjà à se décomposer.
Un silence se fit, puis un nouveau plan germa dans l’esprit de Cassandra.
— Très bien. Écoutez-moi bien. Explosez la voiture, avec ce corps à l’intérieur. Prenez les affaires d’Isabelle – son sac, son téléphone, ce que vous avez – et placez-les à quelques mètres, de sorte que ce soit visible. Il faut faire croire que c’est Isabelle, la victime. Et ensuite, retrouvez-moi la vraie. Immédiatement.
— Entendu, madame.
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Derrick retrouva Clément à l’hôtel vers quatre heures du matin. Le jeune héritier, livide, lui expliqua la situation entre deux gorgées de café fort, incapable de masquer son désarroi.
— Je crois que quelqu’un nous a joué un tour maléfique. Et cette fois, il a bien joué son coup, conclut Derrick, l’air sombre.
— Va voir le gérant de l’hôtel. Exige de voir les images des caméras de surveillance de cette nuit. Et trouve la serveuse qui nous a servi hier soir, ordonna Clément en se dirigeant vers la salle de bain pour se passer de l’eau glacée sur le visage.
Quelques minutes plus tard, il en ressortit, un peu plus lucide, mais trouva Derrick qui l’attendait, l’air encore plus grave.
— Et alors ? demanda Clément, redoutant la réponse.
— Les images de surveillance de la nuit dernière… ont été effacées. Supprimées du système. Et la serveuse… elle a déposé sa lettre de démission juste après son service hier.
Clément sentit le sol se dérober sous ses pieds. C’était trop propre, trop organisé.
— Bon sang… Qui peut faire ça ? Est-ce que… est-ce que c’est mon père ? soupçonna-t-il, une douleur à la poitrine.
— Je ne crois pas, dit Derrick après une hésitation. C’est vrai que ton père peut être dur, parfois trop. Mais il n’est pas… méchant, jusqu’à en arriver là.
— Je suis perdu, Derrick, avoua Clément, la voix brisée. Isabelle est injoignable. Et le majordome vient de me confirmer qu’elle n’est pas rentrée à la maison hier soir.
Le vide s’installait en lui, un abîme froid et silencieux où ne résonnait plus que le nom de la femme qu’il aimait, disparue dans une nuit truquée, emportée par un piège dont il commençait seulement à mesurer l’ampleur maléfique.
Lorsque M. Field retourna au salon, il trouva son chauffeur et homme de confiance, Bruce, prêt à partir, bagages en main.— Monsieur, tout est prêt. Le vol est dans deux heures.— Annule ce voyage, Bruce. Il faut que nous trouvions des papiers pour Rachelle. Nous partirons avec elle.Bruce, un homme loyal mais pragmatique, leva un sourcil sceptique.— Monsieur… vous ne la connaissez pas. Partir avec une inconnue, et enceinte de surcroît… Que va dire Madame Field quand elle la verra ?— Je ne sais pas ce qui m’arrive, Bruce, avoua M. Field, le regard lointain. Depuis que je l’ai vue… quelque chose se passe dans mon cœur. Une urgence, une nécessité de la protéger que je n’arrive pas à expliquer.— Quoi ? Elle est enceinte, monsieur. Ne me dites pas que vous… êtes attiré par elle ? balbutia Bruce, mal à l’aise.— Loin de là ! coupa sèchement M. Field. Ce sentiment… il me rappelle celui que j’éprouve quand Ethan, mon fils, est en difficulté. C’est un sentiment paternel, Bruce. Je me sens
Isabelle marchait sans but dans les rues désertes, le corps brisé par la fatigue et la peur. Les bas de l’uniforme d’hôpital étaient déchirés, ses pieds nus couverts de poussière et d’égratignures saignaient. Chaque pas était une torture. Elle s’effondra finalement sous un arbre maigre, près du trottoir, incapable d’aller plus loin.— Mon Dieu, aidez-moi… Ils ne peuvent pas tuer mon enfant… C’est le seul espoir qui me reste… Aidez-nous, je vous en supplie…Sa prière murmurée se perdit dans le silence de la nuit. Le froid, la douleur et l’épuisement eurent raison d’elle. Elle s’allongea sur le sol dur, inconsciente, à peine protégée par l’ombre des branches.---Quelque temps plus tard, les phares d’une voiture de luxe balayèrent la route. À l’intérieur, le chauffeur, attentif, repéra une forme allongée sur le bas-côté.— Monsieur, je crois qu’il y a quelqu’un… là, sur le trottoir.L’homme à l’arrière, M. Field, un entrepreneur à la réputation solide mais au passé discret, leva les yeu
Le soir tombait sur l’hôpital, drapant les couloirs d’une lumière blafarde et inquiétante. Mia, le cœur battant la chamade et les mains moites, se faufila comme une ombre jusqu’à la chambre privée d’Isabelle. La peur et la culpabilité lui tordaient les entrailles. Elle trouva la jeune femme allongée, les yeux clos, semblant profondément endormie sous la lueur bleutée du moniteur.Trop perturbée par l’acte qu’elle s’apprêtait à commettre, Mia ne remarqua pas les détails : les appareils principaux avaient été débranchés depuis le réveil de la patiente, seul un moniteur de base restait allumé. Elle tremblait de tous ses membres, des larmes silencieuses coulant sur ses joues.— Vous allez m’excuser, madame… Je… je tiens aussi à ma vie, murmura-t-elle d’une voix brisée, se penchant près du lit. Cette Cassandra… elle est folle. Elle me tuera, elle le fera, si je ne fais pas ce qu’elle veut.Isabelle, en réalité, était éveillée. Elle avait entendu la porte s’ouvrir en douceur et avait gardé
L’après-midi était calme et ensoleillé dans la vaste demeure des Stones. Marcus reçut son vieil ami et associé, Devis Wilson, dans son bureau aux boiseries sombres. À en juger par leurs sourires satisfaits et l’air détendu qu’ils affichaient, la réunion se déroulait sous les meilleurs auspices.— Maintenant que ton fils est… occupé par son deuil et qu’il rend la vie difficile à ma fille au bureau, quelle est la prochaine étape ? demanda Devis en sirotant un cognac.— Ne t’inquiète pas, je t’ai donné ma parole, répondit Marcus, confiant. Plus aucun obstacle ne se dresse sur notre chemin maintenant qu’Isabelle est en enfer. C’est une question de patience. Dis à Cassandra de supporter le plus longtemps possible le caractère de mon fils. La proximité finira par faire son œuvre.— Ma fille souffre, Marcus. Elle n’a pas une pierre à la place du cœur. Tu dois aussi faire un effort pour convaincre Clément. Il faut qu’il l’épouse, et vite.— Pas tout de suite. Il me soupçonne déjà d’être impli
Avec le visage blême de peur, Mia regarda ses agresseurs s’échanger un regard complice. Elle comprit qu’elle n’avait aucun choix, mais elle voulait au moins savoir à quoi s’attendre.— Mais… qu’est-ce que vous me voulez, au juste ? demanda-t-elle d’une voix tremblante.— Patience, ma puce, répondit Roméo avec un sourire mauvais. Quelqu’un voudrait parler avec toi.— Parler avec moi ? Qui ça ?— Moi.La voix, froide et familière, fit sursauter Mia. Cassandra fit son entrée dans le petit appartement, élégante et calme, comme si elle visitait un salon. Elle écarta Roméo d’un geste et s’avança devant Mia, toujours clouée sur sa chaise.— Surprise de me revoir ?— Tu es… méprisable, Cassandra. Tu es un monstre ! Qu’est-ce que tu me veux encore ? Et comment tu connais mon adresse ? gronda Mia, la peur se mêlant à la colère.— Oh, oh, doucement, ma belle. Détends-toi. Je ne te ferai pas de mal… si, et seulement si, tu m’aides avec mon petit « truc », répondit Cassandra, amusée par sa réactio
Le regard de Marielle s’emplit d’inquiétude en voyant son fils, le regard perdu au loin, plongé dans des pensées sombres. Elle se leva et s’approcha de lui, posant une main hésitante sur son épaule.— Mon fils… Je sais que tu nous en veux pour ce qui est arrivé à Isabelle. Et tu as raison. Nous n’avons jamais été bons avec elle. Et je m’en veux tellement. Je n’ai pas été une bonne mère pour toi… J’étais impuissante face à toutes les choses horribles que ton père vous a infligées, à toi et à elle. Et je suis désolée… Je suis désolée pour tout, mon fils. Pardonne-moi, s’il te plaît.Des larmes coulaient sur ses joues, sincères et chargées de remords. Clément la regarda, et pendant un instant, la colère en lui vacilla, remplacée par une lassitude immense.— C’est bon, maman. Ne pleure pas. Je dois… je dois faire quelque chose maintenant, dit-il en se levant, échappant à son contact.— Mais au moins, mange quelques choses. Tu ne te nourris pas.— Je n’ai pas faim.Il quitta le bureau en c