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CHAPITRE 2 : LE MARIAGE 2

Author: Déesse
last update publish date: 2026-09-24 02:17:29

Il le dit en me regardant. Enfin, en me regardant vraiment. Et pendant un instant, je me demande pourquoi ce compliment, ce compliment exact, prononcé avec cette intonation précise, me donne envie de pleurer plutôt que de sourire.

La réception se tient au Manoir des Thorne, à une heure de Londres. Le domaine s'étend sur quarante hectares de campagne du Surrey, des pelouses tondues au millimètre, des ifs taillés en topiaires, un lac artificiel qui reflète le ciel comme une plaque d'argent. Le manoir lui-même est une bâtisse géorgienne, cinq étages de pierre pâle, des fenêtres à petits carreaux, un portique à colonnes doriques. L'argent des Thorne est ancien. Il se voit dans chaque détail, dans la patine des boiseries, dans l'usure calculée des marches, dans le silence discret du personnel en livrée noire.

Le chapiteau est dressé sur la terrasse sud. Trois cents chaises, des nappes en lin ivoire, des centres de table composés de gypsophile et d'eucalyptus. Un quatuor à cordes joue Debussy. Le champagne coule, du Krug, parce que Séraphin ne boit rien d'autre, et les serveurs circulent avec des plateaux d'argent chargés de canapés que je ne reconnais pas.

Je circule. Je souris. Je remercie. Je reçois les compliments sur la robe, sur les fleurs, sur le temps, un ciel bleu pâle, sans nuage, presque insolent de perfection. Alistair reste près de moi pendant les premières trente minutes, sa main posée sur le creux de ma taille, puis il s'éloigne. Un investisseur à saluer. Un associé à remercier. Je le vois disparaître dans la foule des costumes sombres et des robes de soirée, et je ne m'inquiète pas. Pas encore.

Arabella me retrouve près du buffet.

— Il est où, ton mari ?

Elle le dit avec ce ton, mi-amical, mi-moqueur, qu'elle utilise pour tout. Sa robe est vert émeraude, décolletée, et elle se penche vers moi en tenant sa coupe de champagne avec une nonchalance étudiée.

— Il parlait à quelqu'un. Un investisseur, je crois.

— Un investisseur. Mmh.

Elle boit une gorgée. Ses yeux, bleus, froids, calculateurs, balayent la salle.

— Il a l'air de beaucoup s'investir, ces derniers temps. Dans ses investissements.

Je ne réponds pas. Je sais ce qu'elle insinue. Arabella n'a jamais aimé qu'Alistair m'ait choisie, moi, plutôt qu'elle. Elle ne le dira jamais ouvertement. Elle n'a pas besoin de le faire.

Une demi-heure passe. Puis une autre. Je cherche Alistair du regard. Le quatuor enchaîne sur Pachelbel. Séraphin me rejoint, me tend un verre, son mouvement est fluide, presque chorégraphié, comme tout ce qu'il fait.

— Vous devriez vous asseoir, Pénélope. Vous avez marché toute la journée.

Sa voix est grave, contrôlée, sans chaleur mais sans hostilité. Je le regarde. Ses yeux gris, les mêmes que ceux d'Alistair, mais plus froids, plus anciens, me fixent avec une intensité qui me fait baisser le regard.

— Je cherche Alistair.

— Il réapparaîtra. Les hommes Thorne ont cette fâcheuse habitude de disparaître quand on a besoin d'eux.

Il sourit. Un demi-sourire, à peine. Et il s'éloigne, sa silhouette droite, sa démarche mesurée, son costume bleu marine, Tom Ford, probablement, disparaissant dans la foule.

Je pose mon verre. Je commence à chercher.

Je traverse la salle de réception, le salon aux boiseries, la bibliothèque où un groupe d'invités discute autour du whisky. Rien. Je demande à un serveur. Il n'a pas vu Monsieur Thorne. Je demande à George, le chauffeur. Il l'a vu se diriger vers l'aile est il y a une vingtaine de minutes. L'aile est. Les toilettes.

Je prends le couloir de l'aile est. Mes talons, des Louboutin, So Kate, cent vingt millimètres, claquent sur le parquet. Le couloir est long, étroit, éclairé par des appliques en bronze. Des portraits de Thorne accrochés aux murs me regardent passer, des hommes sévères, des femmes pâles, des enfants raides. L'air sent la cire et le bois ancien.

J'entends quelque chose. Un son étouffé. Un souffle. Je ralentis. Mes talons ne font plus de bruit, je marche sur la pointe, la soie de ma robe traînant derrière moi comme une traîne de fantôme.

La porte des toilettes des hommes est entrouverte. Un éclair de lumière tombe dans le couloir. Je m'approche. Ma main se pose sur le bois, le chêne est froid sous mes doigts, et je pousse.

Le carrelage est blanc. Les lavabos sont en marbre. L'éclairage est cru, sans pitié.

Alistair est debout contre le mur du fond. Son pantalon est baissé, la ceinture pend à ses chevilles, le tissu gris anthracite amorti autour de ses souliers. Sa tête est renversée, ses yeux fermés, sa main gauche agrippant les cheveux de quelqu'un, des cheveux blonds, longs, soyeux, agenouillé devant lui.

Barnaby Croft.

Je l'ai vu ce matin, à l'église, un beau garçon aux traits fins, presque androgynes, qui m'avait souri avec une familiarité que je n'avais pas comprise. Il portait un costume bleu ciel. Maintenant, le costume est par terre, sa chemise est ouverte, et il est à genoux, la bouche autour de la bite de mon mari.

Le son. Le son humide, régulier, obscène, le bruit de succion, le clap salivaire, le grognement sourd d'Alistair dont les hanches bougent par à-coups, poussant plus profondément dans la gorge de Barnaby.

— Putain, oui... Prends-le tout.

La voix d'Alistair. Pas la voix qu'il utilise avec moi. Pas la voix du Père McGuire, pas la voix des toasts, pas la voix des promesses. Une voix rauque, nue, brute, une voix que je n'ai jamais entendue. Une voix qui ne m'a jamais été destinée. Une voix qu'il réserve à quelqu'un d'autre. À cet homme. À Barnaby. À son amant.

Barnaby relève les yeux vers lui. Ses lèvres, gonflées, humides, rouges, glissent le long de la queue d'Alistair, lentement, puis il la reprend entièrement, sa gorge se contractant, et Alistair gémit, sa main se crispant dans les cheveux blonds.

— Tu me manquais, espèce de salaud...

Tu me manquais. Ces mots me frappent en pleine poitrine. Tu me manquais. Pas je t'aime. Pas je te veux. Tu me manquais. Comme si c'était une habitude. Comme si c'était une routine. Comme si ça durait depuis longtemps. Depuis toujours. Depuis avant moi. Depuis avant le mariage. Depuis avant les fiançailles. Depuis avant le premier baiser. Depuis avant le premier regard.

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