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CHAPITRE 4 : LA VENGEANCE

Author: Déesse
last update publish date: 2026-09-24 02:18:27

Pénélope « Penny » Ashworth

Mes talons claquent contre le parquet, chaque pas un coup de fusil dans le silence du couloir. Je ne sais plus où je vais. La soie Mikado pèse sur mes hanches, mon bouquet n'est plus qu'une tige tordue de pétales écrasés contre ma poitrine. Mon souffle forme des halètements courts, secs, qui résonnent contre les boiseries. Les portraits des Thorne me regardent passer, hommes en redingote, femmes en satin, tous avec cette même mâchoire carrée, ces mêmes yeux clairs, et je fuis devant eux comme une enfant prise en faute.

Je pleure encore. Les larmes ne s'arrêtent pas. Elles coulent le long de mes joues, elles tombent sur ma robe, elles tachent la soie. Je les essuie avec le revers de ma main, mais elles reviennent. Toujours. Inlassablement. Je pleure sur mon mariage. Je pleure sur mon mari. Je pleure sur ma vie. Je pleure sur tout ce que j'ai perdu en l'espace de cinq minutes. Cinq minutes. Il a suffi de cinq minutes pour que ma vie bascule. Cinq minutes pour que tout s'écroule. Cinq minutes pour que je cesse d'être une épouse heureuse et que je devienne une femme trahie.

Une porte. Autres toilettes, plus loin dans l'aile est. Je pousse le panneau de chêne sans réfléchir, juste pour disparaître, juste pour enfermer quelque part le bruit de ce que j'ai vu. Juste pour être seule. Juste pour pleurer sans témoin. Juste pour mourir un peu, dans l'anonymat d'un carrelage blanc.

L'intérieur sent le savon de Marseille et l'eau de Cologne. Un lavabo de porcelaine, un miroir terni, un carrelage blanc. Et un homme.

Il est debout près du lavabo, en train de sécher ses mains sur une serviette de lin. Costume trois pièces gris anthracite, cravate bleu nuit, cheveux poivre et sel coupés court. Un visage taillé au couteau, des pommettes hautes, une mâchoire qui pourrait couper du verre. Cinquantaine assurée. Il relève la tête et nos regards se croisent dans le miroir.

Ses yeux sont gris. Pas le gris doux des nuages. Le gris d'une arme.

Je devrais m'excuser. Je devrais reculer, fermer la porte, retourner vers la réception et sourire jusqu'à ce que mes joues se fendent. Je suis Madame Thorne depuis deux heures. Je porte une alliance qui brille à mon doigt. Mon mari vient de jouir dans la bouche d'un autre homme à trente mètres d'ici.

Je ne recule pas.

L'homme se retourne. La serviette tombe sur le carrelage. Il ne dit rien. Il me regarde, mes cheveux défaits, ma robe soulevée, mes yeux rouges, les traces de mascara sur mes joues. Son regard descend lentement, prend la mesure de ce désastre, et quelque chose change dans l'angle de sa mâchoire. Pas de la pitié. Pas de la surprise. Autre chose. Quelque chose que je ne comprends pas encore. Quelque chose que je ne comprendrai que plus tard. Quelque chose qui ressemble à de la faim.

— Vous êtes... commence-t-il.

Je ne le laisse pas finir. Je referme la porte derrière moi, je lâche ce qui reste de mon bouquet, et je m'avance vers lui. Mes Louboutin résonnent sur le carrelage. Chaque pas fait trembler la soie de ma robe. Chaque pas fait trembler mon cœur. Chaque pas m'éloigne un peu plus de la femme que j'étais. Chaque pas me rapproche un peu plus de la femme que je vais devenir.

Il ne bouge pas. Ses yeux gris restent verrouillés sur moi. Je m'arrête devant lui, si proche que le tissu de sa veste frôle mon corsage. L'air entre nous sent l'eau de Cologne, le bois de santal, et quelque chose de plus chaud en dessous.

— Qu'est-ce que vous faites ? dit-il. Sa voix est grave, contrôlée, avec un léger accent qui place ses voyelles quelque part entre Mayfair et Édimbourg.

Mes mains trouvent son revers. Je tire. Sa bouche rencontre la mienne.

Le premier contact est un choc, ses lèvres sont fermes, sèches, immobiles. Puis quelque chose cède. Sa main gauche attrape ma nuque, ses doigts s'enfoncent dans mes cheveux défaits, et il me tire contre lui. Sa bouche s'ouvre sur la mienne. Sa langue trouve la mienne. Il goûte le whisky et le tabac noir. Il goûte l'homme. L'homme mûr. L'homme sûr de lui. L'homme qui sait ce qu'il fait.

Je gémis contre ses lèvres. Pas un gémissement de plaisir, un gémissement de rupture, de quelque chose qui se déchire en moi. Mes mains tirent sa veste, arrachent un bouton qui roule sur le carrelage. Il me plaque contre le mur. Le carrelage froid transperce la soie de ma robe et mord ma colonne vertébrale.

Sa cuisse presse entre les miennes. Il soulève ma robe, la soie lourde glisse sur mes cuisses, s'accumule à mes hanches. Ses doigts trouvent le bord de ma culotte, tirent la dentelle vers le bas. L'air frais du carrelage frappe ma peau nue.

— Dites-moi de m'arrêter, murmure-t-il contre ma gorge. Ses dents pincent la peau de mon cou, juste sous l'oreille. Sa voix vibre contre ma carotide.

— Ne vous arrêtez pas.

Je ne veux pas qu'il s'arrête. Je veux qu'il continue. Je veux qu'il me fasse mal. Je veux qu'il me brise. Je veux qu'il efface tout. Alistair. Le mariage. La trahison. Barnaby. Je veux qu'il me remplisse de quelque chose d'autre. De haine. De désir. De vengeance. De tout ce qui peut remplacer la douleur.

Sa main droite glisse entre mes cuisses. Ses doigts, longs, secs, calleux par les rênes ou le golf ou je ne sais quoi, trouvent ma chatte. Je suis trempée. Pas d'excitation douce, quelque chose de brut, de visqueux, qui n'a rien à voir avec le désir et tout à voir avec l'effondrement. Il glisse deux doigts en moi d'un seul coup. Ma tête bascule contre le carrelage. Un son sort de ma bouche que je ne reconnais pas, aigu, cassé, obscène.

Il me regarde. Son visage est à quelques centimètres du mien. Ses yeux gris n'ont pas changé, toujours cette même intensité de lame polie. Mais sa respiration a changé. Plus courte. Sa mâchoire est serrée.

— Vous êtes trempée, dit-il. Ce n'est pas une question.

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