LOGINLorenzo
La fumée du cigare cubain danse au-dessus du lit défait, volutes paresseuses qui montent vers le plafond à caissons. Allongé sur les draps de soie noire, la nuque calée contre des oreillers de plumes d'oie, je regarde la scène se dérouler à mes pieds sans vraiment la voir. Mon esprit est ailleurs, flottant dans un brouillard de whiskey single malt et d'ennui poli comme un vieux marbre. La fille , brune, vingt ans peut-être, des seins refaits qui pointent vers le lustre de cristal — s'affaire entre mes jambes avec une application qui mériterait un salaire. Sa bouche est experte, sa langue sait exactement où appuyer, où lécher, où aspirer. Une professionnelle, probablement envoyée par Vittorio, qui se plaît à garnir mes nuits de créatures interchangeables. Elle gémit en me prenant plus profond, et le son est si parfaitement calibré que j'en ai presque envie de rire. Une autre femme, blonde celle-là, chevauche ma cuisse gauche avec une lenteur calculée. Sa vulve humide glisse sur ma peau, et elle rejette la tête en arrière en poussant un cri aigu, un cri de pornstar appris par cœur devant un miroir. Ses ongles vernis de rouge griffent mon torse, laissant des sillons qui disparaîtront avant l'aube. Ma main droite repose sur sa hanche, absente, comme on pose une main sur un accoudoir. Je ne la guide pas, je ne la retiens pas, je la laisse faire. Elle pourrait aussi bien être un meuble, un coussin, une ombre. La troisième femme, rousse, est allongée en travers du lit, les doigts occupés à caresser sa propre intimité en m'observant à travers ses cils baissés. Elle attend son tour, patiente comme un chien bien dressé. De temps à autre, elle se penche pour embrasser l'épaule de la brune ou pour lécher la sueur sur mon ventre. Son regard croise le mien, et je soutiens cet échange sans y mettre la moindre étincelle. Deux billes vertes dans un visage de poupée. Je pourrais lui demander son prénom, mais à quoi bon ? Dans une heure, elle aura rejoint les autres dans le vide de ma mémoire. La brune accélère le rythme, et une érection mécanique répond à ses efforts, simple réflexe physiologique, aussi dénué de désir que la respiration ou le clignement des paupières. Mon corps fonctionne, mais mon âme est ailleurs, planant au-dessus du lit comme un spectre désabusé, observant cet homme nu entouré de chair offerte et ne ressentant qu'un vide abyssal. Je pourrais jouir, bien sûr. Il suffirait de quelques minutes, de serrer les poings sur les draps, de fermer les yeux, de laisser la mécanique suivre son cours. Mais à quoi bon ? L'orgasme est devenu une formalité, un éternuement un peu plus humide, une décharge électrique qui ne traverse plus que mes nerfs sans jamais atteindre ce qu'il y a derrière mes côtes. Alors je repousse doucement la tête de la brune, et elle s'interrompt sans poser de questions, la bouche encore ouverte, un filet de salive brillant sur sa lèvre inférieure. — Laissez-moi. Ma voix est calme, presque douce, mais les trois femmes se figent instantanément. La blonde descend de ma cuisse, la rousse retire ses doigts de son sexe, la brune s'essuie les lèvres du revers de la main. Elles ont compris, elles comprennent toujours. Je ne suis pas un amant, je suis un maître, et mon congé est sans appel. — Dehors. Un seul mot. Elles ramassent leurs vêtements éparpillés sur le sol de marbre — un soutien-gorge de dentelle noire, une culotte minuscule, une robe de soirée qui brillait sous les lustres il y a deux heures — et quittent la chambre sans un bruit, pieds nus, silhouettes courbées qui disparaissent dans le couloir obscur. La porte se referme avec un claquement feutré, et le silence retombe, épais, oppressant. Je reste seul, nu au milieu des draps froissés qui sentent le parfum, la sueur et le sexe. Le cigare s'est éteint dans le cendrier de cristal. Le whiskey est tiède au fond du verre. Par la baie vitrée ouverte, le vent de la nuit fait danser les rideaux de voile blanc, et la ville scintille en contrebas, tapis de lumières qui s'étend jusqu'à la mer. Je me lève, traverse la pièce, et m'arrête devant le miroir en pied qui orne le mur face au lit. Un homme me regarde, et je le connais à peine. Trente ans, un corps sculpté par des heures de boxe et de natation, des épaules larges, un ventre plat, un sexe encore à demi dressé qui pend entre mes cuisses comme un accessoire inutile. Des traits que les femmes trouvent beaux, dit-on ' mâchoire carrée, nez droit, cheveux noirs qui bouclent sur la nuque quand je tarde trop à les couper. Mais ce sont les yeux qui me retiennent, deux iris si sombres qu'ils paraissent noirs, sans fond, sans lumière. Des yeux de requin, m'a dit un jour une maîtresse avant que je ne la jette dehors. Des yeux qui dévorent et ne sont jamais rassasiés. Cette femme avait raison. Je suis un prédateur, un collectionneur, un chasseur qui ne mange pas ses proies. Je les prends, je les soumets, je les possède, puis je les oublie. Et rien ne reste, rien ne pèse, rien ne compte. Mon reflet me lasse. Je détourne le regard et me dirige vers la salle de bain, où la douche coule déjà, programmée par la domotique de la maison. L'eau est brûlante, presque insupportable, et je la laisse frapper ma nuque, couler sur mes épaules, ruisseler le long de mon dos. La vapeur emplit la cabine de verre, brouille les contours du monde, et pour un instant, dans cette chaleur qui mord ma peau, je sens quelque chose — une douleur infime, un rappel que je suis encore vivant. Puis l'eau refroidit, le corps s'habitue, et le vide revient. La chambre principale du Palazzo De Luca est une ancienne salle de bal reconvertie en suite. Cinq cents mètres carrés de marbre, de boiseries et de miroirs, un plafond peint de fresques baroques où des anges grassouillets lutinent des nymphes à peine vêtues. J'ai grandi sous ces fresques, enfant silencieux dans un coin du palais pendant que mon père, le vieux Donato De Luca, y tenait ses audiences. Un homme de fer et d'argent, qui a bâti sa fortune sur le béton armé, les hôtels de luxe et une absence totale de scrupules. Quand il parlait, les associés tremblaient. Quand il se taisait, les ennemis priaient. Il est mort d'une crise cardiaque dans cette même chambre, à cinquante-sept ans, étouffé par son propre pouvoir, et les domestiques disent encore que son fantôme erre dans les couloirs les nuits de pleine lune. Des histoires de bonnes femmes qui ne m'ont jamais fait peur. Si le vieux revient hanter ces murs, il trouvera un fils à sa hauteur, un fils qui a perfectionné ses méthodes jusqu'à l'ennui. En sortant de la douche, une serviette autour des reins, je traverse la chambre pour entrer dans le dressing. La pièce est grande comme un appartement, éclairée par des spots encastrés qui mettent en valeur les rangées de costumes, les étagères de chaussures, les vitrines de montres et de boutons de manchette. Mais ce qui attire toujours mon regard, ce n'est pas ma propre garde-robe. C'est l'autre mur. Le mur des trophées. Des centaines de pièces de lingerie féminine y sont accrochées, punaisées sur le velours noir qui tapisse la paroi. Des strings de dentelle, des culottes de soie, des bustiers, des porte-jarretelles, des bas résille. Toutes les couleurs, toutes les formes, toutes les matières. Un arc-en-ciel de lingerie intime qui raconte vingt ans de conquêtes. Chaque pièce est une femme, une nuit, un soupir. Chaque pièce est une victoire que j'ai oubliée le matin venu. Je m'approche du mur, saisis au hasard une petite culotte en satin ivoire, bordée de dentelle ancienne. Elle est douce sous mes doigts, presque vierge. Qui la portait ? Une bourgeoise ennuyée, une étudiante naïve, une call-girl de luxe ? Impossible de m'en souvenir. Je la porte à mon nez et je respire. L'odeur du savon, de la lessive, plus rien d'humain. Les souvenirs s'effacent si vite. Du bout des doigts, je la jette au sol. Elle rejoint le tapis moelleux sans un bruit, tache pâle sur le velours sombre, et je lui tourne le dos. Cette collection ne m'apporte plus rien, pas même un frisson de vanité. Elle est là, c'est tout, comme une bibliothèque dont on n'ouvre jamais les livres. Le dressing donne sur mon bureau personnel, une pièce lambrissée d'acajou où trône un bureau Empire qui appartenait à mon arrière-grand-père, un De Luca qui faisait fortune dans le commerce maritime avant que la famille ne se sédentarise. Je m'y installe, torse nu, la serviette toujours nouée autour de la taille, et j'allume l'écran plasma fixé au mur. Les cours de la bourse défilent en temps réel, colonnes de chiffres verts et rouges qui dansent devant mes yeux. L'empire De Luca , hôtels, résidences de luxe, centres de thalassothérapie — ne dort jamais, et moi non plus. Une heure passe en appels téléphoniques, en ordres brefs lancés à des subordonnés qui ne me voient jamais mais entendent ma voix dans leurs oreillettes. Puis une lumière clignote sur le téléphone intérieur. La voix de Madame Fiore, ma gouvernante, crépite dans le haut-parleur. — Monsieur De Luca, M. Vittorio Conti demande à vous voir. Il dit que c'est urgent. — Fais-le monter.Arthus Cette nuit-là, je ne veux pas dormir. Je veux la garder. La sentir. L'aimer. La nuit a été longue. La soirée a été éprouvante. Mais nous sommes rentrés. Ensemble. Victorieux. Et maintenant, je veux la récompense. Je veux elle. Nous montons dans ma chambre. La chambre que je lui ai ouverte il y a des mois. La chambre qui est devenue la nôtre. Je ferme la porte à clé. Je me retourne. Elle est là. Debout devant la fenêtre. La lune éclaire son visage, ses épaules, sa robe vert émeraude. Elle est belle. D'une beauté qui me coupe le souffle. D'une beauté qui me fait mal. — Vous êtes belle. — Vous me l'avez déjà dit. — Je vous le dirai encore. Toute la nuit. Toute la vie. Jusqu'à ce que vous me croyiez. Je m'approche. Lentement. Je pose mes mains sur ses épaules. Je sens sa peau tiède sous mes doigts. Je fais glisser la fermeture de sa robe. Le tissu s'ouvre. La robe tombe. Elle est nue. Nue devant moi. Nue pour moi. Je la regarde. Longuement. Je regarde chaque parcelle de so
Béatrice de Montclair. La mère d'Arthus. Une femme grande, mince, élégante, avec des cheveux blancs relevés en un chignon sévère et des yeux gris glacials. Elle porte une robe de velours noir, des bijoux de diamant, un parfum capiteux. Elle s'approche de nous, un sourire aux lèvres. Un sourire qui ne monte pas jusqu'aux yeux. Un sourire de serpent. — Arthus. Mon fils. — Mère. Elle ne m'embrasse pas. Elle ne me regarde même pas. Elle parle à Arthus comme si je n'étais pas là. Comme si j'étais invisible. Comme si j'étais un meuble, une potiche, une chose. — Je suis surprise de te voir ici. Avec... elle. — Elle s'appelle Élise. Et elle est avec moi. — Je vois. Elle tourne enfin la tête vers moi. Son regard me transperce. Un regard froid, méprisant, cruel. Un regard qui m'évalue, qui me juge, qui me condamne. — Ainsi, c'est vous. La servante qui a ensorcelé mon fils. — Je ne l'ai pas ensorcelé, madame. Je l'aime. Et il m'aime. — L'amour. Quelle jolie notion. Vous croyez vraiment
Élise La soirée de gala a lieu au domaine des Beaumont, à une heure de route du manoir. C'est une invitation que nous ne pouvions pas refuser. Un bal de charité organisé par la haute société locale, où se pressent les familles les plus influentes de la région. Les Montclair, les Beaumont, les Rochefort, les La Tour d'Auvergne. Toute cette aristocratie provinciale qui se cramponne à ses titres, à ses terres, à ses privilèges, comme si le monde n'avait pas changé depuis deux siècles. Arthus m'a prévenue une semaine à l'avance. Il m'a dit que nous y irions ensemble. En public. Pour la première fois. Devant tous ceux qui, depuis des semaines, chuchotent sur notre compte, qui se moquent, qui jugent, qui condamnent. — Vous êtes sûre ? m'a-t-il demandé, la veille, alors que nous étions allongés dans son lit, nos corps encore luisants de sueur, nos souffles mêlés. — Plus que sûre. — Ils seront là. Béatrice. Camille. Toute la vieille garde. Ils ne vous épargneront pas. Ils vous humiliero
Le silence retombe. Les larmes coulent. Je ne les essuie pas. Je les laisse me purifier. Me libérer. Me laver de trois ans de culpabilité. — Je vous aime, Élise. Je vous aime plus que tout. Je vous aime plus que je n'aurais cru possible. Je vous aime d'un amour qui me terrifie et qui me libère. Je vous aime. Elle se penche. Elle m'embrasse. Doucement. Tendrement. Comme une promesse. Comme un pardon. Comme une absolution. — Je vous aime, Arthus. Je vous aime. Nous restons là. Agenouillés dans le jardin des rosiers. Entourés de fleurs d'hiver. De fleurs fragiles. De fleurs qui défient le froid. De fleurs qui s'obstinent à vivre. Comme nous. Comme notre amour. — Je voudrais vous montrer quelque chose, dis-je. — Quoi ? Je me lève. Je l'emmène vers un coin du jardin, caché derrière une haie taillée. Là, dans un enclos de pierre, pousse un rosier unique. Un rosier ancien, aux fleurs pourpres, qui embaument l'air de leur parfum capiteux. — C'est le rosier de ma mère. Elle l'a planté
Il me regarde. Longtemps. Le silence est lourd. Chargé. Électrique. Puis il m'embrasse. Voracement. Désespérément. Comme s'il avait peur de me perdre. Comme s'il voulait me marquer. Me posséder. M'appartenir. — Pardonne-moi. — Vous êtes jaloux. — Oui. — C'est stupide. — Je sais. — Je ne suis pas à Thomas. Je ne suis pas à vous. Je suis à moi. — Je sais. Pardonne-moi. — Mais je vous aime. Il se fige. Il me regarde. Ses yeux s'adoucissent. La colère laisse place à la tendresse. — Tu m'aimes ? — Oui. Je vous aime. Mais si vous me traitez encore une fois comme un objet, je partirai. Et cette fois, je ne reviendrai pas. Il me serre contre lui. Il pose sa tête dans mon cou. Il murmure des excuses. Des promesses. Des mots d'amour. Je le laisse faire. Je le laisse se rependre. Je le laisse m'aimer. Puis je le repousse. Doucement. Je le regarde dans les yeux. — Maintenant, prouvez-moi que je vous appartiens. — Comment ? — En me prenant. Ici. Maintenant. Contre cette porte. Il
Élise Thomas arrive au manoir un après-midi de décembre. Le ciel est bas, gris, chargé de neige. Le vent souffle en rafales, faisant claquer les volets et gémir les girouettes. Je suis dans la cuisine, en train de préparer une soupe pour le dîner, quand j'entends frapper à la porte de service. Trois coups hésitants, presque timides. J'essuie mes mains sur mon tablier, je traverse le couloir, j'ouvre. Et je le vois. Thomas. Debout sur le perron, les épaules couvertes de neige, les mains enfoncées dans les poches de son manteau élimé. Il a maigri. Il a vieilli. Ses yeux sont cernés, ses joues creuses, ses cheveux plus gris qu'avant. Mais son sourire est le même. Ce sourire timide, doux, un peu triste, qui m'a toujours serré le cœur. — Élise. — Thomas. Qu'est-ce que tu fais ici ? — Je voulais te voir. Je n'ai pas pu m'en empêcher. Je pensais à toi. Tous les jours. Toutes les nuits. Je n'arrive pas à t'oublier. Je soupire. Je sens la culpabilité m'envahir, lourde, écrasante. Thom







