LOGINLorenzoLa chapelle du palazzo est pleine, pourtant je n'y vois personne, je n'y entends rien, je n'y sens rien, car mon regard est fixé sur elle, sur Aurora qui avance vers moi dans l'allée centrale, et le monde entier se réduit à cette silhouette blanche, à ce visage rayonnant, à ces yeux gris-bleu qui me regardent avec un amour si pur, si total, si absolu, que j'en ai le souffle coupé, et je sens mon cœur battre dans ma poitrine comme il n'a jamais battu, comme s'il voulait sortir de ma cage thoracique pour voler vers elle, pour se fondre en elle, pour ne plus jamais être séparé d'elle, et je me dis que je suis en train de vivre le plus beau moment de ma vie, le moment où toutes mes années de ténèbres trouvent enfin leur sens, leur justification, leur rédemption.Elle marche lentement, au rythme de la musique sacrée, et chaque pas qui la rapproche de moi est une bénédiction, chaque mouvement de sa robe ivoire est une caresse, chaque éclat de
AuroraLa robe est blanc cassé, pas blanc pur, et ce choix, ce simple choix de teinte, est une déclaration, un acte, une affirmation de ce que je suis devenue, de ce que j'assume, de cette chair que j'ai découverte et que je ne renie plus, car le blanc pur est pour les vierges, pour celles qui n'ont pas connu l'homme, pour celles qui entrent dans le mariage avec l'innocence intacte, et moi, je ne suis plus innocente, je ne suis plus vierge, je suis une femme qui a couché avec l'homme qu'elle aime, qui a crié de plaisir dans ses bras, qui a senti sa semence en elle, qui a découvert le goût de sa peau et la chaleur de son ventre, et je ne veux pas le cacher, je ne veux pas mentir, je ne veux pas me déguiser en ce que je ne suis plus, car ce mensonge serait une trahison de tout ce que nous avons vécu, de tout ce que nous avons construit, de tout ce que nous sommes devenus.Je me regarde dans le miroir de ma chambre, le matin du mariage, et je conte
LorenzoVittorio débarque au palazzo un soir, plus agité que jamais, les yeux brillants d'une excitation que je ne lui ai pas vue depuis des années, cette excitation fiévreuse des hommes qui tentent de fuir leur propre vide en remplissant leur vie de bruit et de chair, et il m'annonce qu'il a organisé une soirée, une grande soirée, une soirée d'enterrement de vie de garçon qui restera dans les annales, une soirée comme nous n'en avons plus fait depuis longtemps, avec des femmes, beaucoup de femmes, des professionnelles de luxe aux corps parfaits, et je le regarde, je le regarde avec une lassitude amusée, et je lui dis que je n'ai pas besoin de ça, que je n'ai pas envie de ça, que je n'ai plus envie de ces plaisirs vides qui m'ont si longtemps tenu lieu de vie, mais il insiste, il insiste avec cette obstination d'enfant gâté qui est la sienne, il me harcèle, il me supplie, il me dit que c'est la tradition, que c'est mon dernier soir de liberté, et je fini
AuroraSœur Maria arrive par le train de Naples, un matin de printemps où le ciel est si bleu qu'il paraît peint à la main, où l'air sent déjà les fleurs d'oranger et la mer proche, et je l'attends sur le quai de la gare, le cœur battant si fort que je le sens cogner dans mes tempes, les mains moites serrées l'une contre l'autre, partagée entre la joie immense de la revoir après tant de mois de séparation et la peur sourde, insidieuse, de ce qu'elle va penser de moi, de ce que je suis devenue, de cette femme nouvelle qui porte des robes de soie et des talons fins, qui a couché avec un homme avant le mariage, qui a découvert le plaisir charnel et qui ne veut plus y renoncer, qui a trouvé dans la chair une forme de grâce que le couvent ne lui avait jamais enseignée, et je me demande, en cette minute suspendue où le train entre en gare dans un grincement de freins strident, si elle va me reconnaître, si elle va me juger, si elle va me condamner avec cette d
LorenzoLa serre est mon secret depuis trois semaines. J'ai fait venir des orchidées de Sicile, des jasmins de Toscane, des roses si blanches qu'elles semblent phosphorescentes dans la pénombre. Des centaines de bougies flottent dans des coupes de verre suspendues aux branches, et la lumière traverse les feuilles, dessinant sur le sol des ombres tremblantes comme des eaux vives. L'air est tiède, saturé de parfum, lourd comme une promesse.J'y conduis Aurora les yeux bandés. Elle rit, méfiante, ses mains cherchant les miennes dans le noir.— Lorenzo, qu'est-ce que tu me prépares encore ?— Patience. Encore trois pas.— Si c'est encore un de tes dîners surprises, je te préviens que j'ai déjà mangé.— Ce n'est pas un dîner.Je retire le bandeau. Elle cligne des yeux, et je vois la lumière des bougies se refléter dans ses prunelles, je vois son souffle se suspendre, je vois ses lèvres s'entrouvrir sur un silence émerveillé. La serre entière brille autour d'elle, une cathédrale de verdure
LorenzoC'est elle qui commence. Nous sommes allongés dans la pénombre de la chambre, après l'amour, la peau encore moite, les souffles encore courts. Une bougie brûle sur la table de nuit, projetant des lueurs orangées sur les draps froissés. Aurora prend ma main. Elle la tourne vers la lumière, et je vois ce qu'elle regarde.Les cicatrices. Sur mes jointures, sur mes phalanges, ces lignes blanches et bosselées que j'ai gagnées en frappant le mur de la maison, cette aube-là, quand le message du Cardinal est arrivé. Les os avaient percé la chair. Les médecins ont recousu, rabouché, bandé. Mais les marques restent. Elles resteront toujours.— Elles sont à moi, dit-elle doucement. Ces cicatrices-là, elles sont à moi.— Ce sont des preuves de faiblesse, dis-je. Je me suis détruit les mains sur un mur au lieu d'être déjà en route pour te sauver.— Ce sont des preuves d'amour. Tu t'es brisé parce que tu ne pouvais pas supporter mon absence. Il n'y a pas de faiblesse là-dedans. Il n'y a que







