تسجيل الدخولIl est midi. J'entre dans la salle à manger. Il n'est pas là. — Où est Monsieur ? Madame Fiore relève la tête d'un buffet qu'elle range. — Parti. — Parti où ? — Il n'a pas dit. — Quand rentrera-t-il ? — Il n'a pas dit. Je hoche la tête. Je sors de la salle à manger. Je vais à la cuisine. Je prends une tranche de pain, un morceau de fromage. Je mange debout, appuyée contre la longue table de bois. Le cuisinier me regarde. Il ne pose pas de questions. L'après-midi passe. Je fais mon travail. J'époussette. Je range. Je repasse. Je ne pense pas trop. Je suis dans une sorte de paix étrange, comme la paix d'après une tempête, quand on marche dans le jardin dévasté sans savoir encore ce qu'on va reconstruire. Le soir tombe. Il n'est pas rentré. La nuit tombe. Il n'est toujours pas rentré. Je
Il devient plus profond. Ma main sur sa joue devient une main sur sa nuque. Je sens, sous mes doigts, les petits cheveux fous qui se sont échappés du chignon. Ils sont humides à la racine , elle transpire, une transpiration légère, une transpiration d'émotion. Mon pouce descend derrière son oreille. Il touche la peau douce qui est là, sur le mastoïde. Elle gémit, faiblement, dans ma bouche. Un premier gémissement. Un gémissement qui n'est destiné qu'à moi. Je le bois. Je bois ce gémissement. Je bois sa peur. Je bois sa surprise. Je bois son consentement affolé. C'est le meilleur baiser de ma vie, et je n'ai pas encore fait le tour de la question. Puis quelque chose se passe. Sa main gauche, celle qui est posée sur mon avant-bras droit, se contracte. Ses doigts se referment sur le tissu de ma chemise. Elle tire , pas fort, pas pour me repousser, mais pour vérifier. Vérifier que je suis là. Vérifier que ce n'est pas un rêve.
Lorenzo Le compte à rebours dure trois jours. Trois jours pendant lesquels je la croise dans les couloirs, la salle à manger, la cuisine, la bibliothèque. Trois jours pendant lesquels nous nous parlons à peine. Trois jours pendant lesquels nous nous frôlons, à chaque passage, d'un contact minuscule qu'aucun spectateur extérieur ne remarquerait, et qui nous laisse à chaque fois, elle et moi, avec la respiration coupée. C'est un jeu qu'elle a inventé, sans me le dire. Je l'ai adopté immédiatement. Une manche qui touche une manche dans un couloir. Un dos de main qui frôle un dos de main quand elle me tend un dossier. Un genou contre un genou sous la table du petit-déjeuner. Elle apprend le vocabulaire du contact minimal. Elle apprend qu'entre l'absence et la prise, il y a un continent immense, et qu'on peut y vivre. Elle y vit. Elle y prend ses aises. Ce n'est plus supportable. C'est le troisième soir. J'ai bu — trois whiskies, peut-être quatre. Je ne bois pas d'habitude. J'a
Aurora Il est presque minuit. Je n'arrive pas à dormir. Depuis que j'ai retiré la bague, il y a cinq jours, quelque chose en moi a cessé de faire barrage. Le sommeil, autrefois, arrivait comme une porte qu'on ferme. Maintenant il arrive comme une eau qui s'infiltre, lentement, et qui repart au moindre bruit. Je m'endors une heure. Je me . Je me rendors. Je me réveille encore. À chaque réveil, j'ai la même pensée, exactement la même : où est-il ? Je ne veux pas la penser. Je la pense. Cette nuit, à onze heures et demie, je suis encore complètement éveillée. La fenêtre est entrouverte. Il fait doux. C'est la fin de mai, l'air sent la glycine et l'humidité du jardin. Je repousse le drap. Je m'assieds au bord du lit. Je tire ma chemise de nuit sur mes genoux. Un bruit m'attire à la fenêtre. Un clapotis, en bas, dans le jardin. Je me lève. Pieds nus sur le parquet froid. Je m'approche. Je pose la main sur le rideau. J'écarte doucement. Le jardin est baigné de lune. Une lune ronde, pr
Aurora Je remonte à ma chambre à la nuit tombée. J'ai passé une heure de plus dans la serre après son départ. Je n'ai plus arrosé. Je suis restée assise sur le petit banc de fer, devant les orchidées, à regarder mes mains. Puis j'ai fini par sortir, parce que la nuit tombait et que Madame Fiore allait s'inquiéter. Je traverse le jardin. Je remonte les marches de la terrasse. J'entre par la porte de service. Je passe par la cuisine — vide, à cette heure —, je prends l'escalier étroit qui monte à l'étage des domestiques. Je marche lentement. Mes jambes sont encore un peu molles. Je pense à sa main. À sa bouche sur le dos de ma main. Au baiser. À la manière dont il n'a pas insisté. À la manière dont il m'a dit si tu ne sais pas, c'est non. Je repasse la scène en boucle. Chaque fois, elle est un peu différente. Chaque fois, elle est un peu plus tendre. Je m'aperçois que je suis en train de la réécrire. Je m'en défends. Je me d
Elle hausse les sourcils. — Vous ne savez pas ? — Non. Je sais que ces mots sont sortis de ma bouche. Je ne sais pas s'ils viennent d'un endroit vrai. Cela fait longtemps que je n'ai pas demandé pardon à quelqu'un. Trop longtemps. Je ne sais plus si je le fais bien. Elle baisse les yeux. Sa main gauche a repris le bord du col. Elle joue avec le tissu, sans le refermer, sans l'ouvrir. Elle joue simplement. — C'était bien fait. Je souris. Un vrai sourire cette fois, un demi-sourire ému. — Merci. Un silence. La chaleur de la serre est étouffante. Je sens ma chemise qui se colle à mon dos, sous la veste. Je retire la veste. Je la jette sur une chaise en fer. Je desserre le nœud de ma cravate. Je défais le premier bouton de ma chemise. Elle regarde. Elle ne détourne pas les yeux. Elle regarde mon cou. Puis elle détourne — trop tard. Je fais un







