MasukChapitre 7
_ Victor
Le dossier de Marc est formel.
Je le tiens entre mes mains, ce dossier à la couverture sobre, au papier épais, au poids dérisoire pour ce qu'il contient. Une vie entière résumée en quinze pages. Son adresse, sa profession, ses revenus, ses fréquentations. Une vie que j'ai manquée, une vie qui s'est construite loin de moi, sans moi. Je tourne les pages, et chaque ligne est une découverte qui m'assomme.
Emma Delacroix. Trente-deux ans. Architecte d'intérieur. Fondatrice et directrice de l'agence Delacroix et Associés, spécialisée dans la restauration de bâtiments historiques. Fortune personnelle estimée à trente millions d'euros. Propriétaire d'un appartement de deux cent cinquante mètres carrés avenue Foch, dans le seizième arrondissement. Une résidence secondaire en Provence, un mas du dix-huitième siècle rénové avec goût. Une collection de tableaux impressionnistes évaluée à plusieurs millions. Aucun crédit, aucune dette, aucun associé gênant. Une réussite impeccable, fulgurante.
Je repose la première page et je ferme les yeux un instant. La femme que j'ai connue était fleuriste. Elle vendait des roses et des pivoines dans une serre du Marais, les doigts pleins de terre, le sourire timide. Elle n'avait pas un sou vaillant. Elle refusait mes cadeaux par fierté, par principe. Et voilà qu'aujourd'hui, six ans plus tard, elle possède une agence qui rivalise avec les plus grands noms de l'architecture parisienne. Une fortune qui la place parmi les femmes les plus riches de la capitale.
Comment est-ce possible ? La réponse est là, page trois, en toutes lettres. Groupe Moreau. Un fonds d'investissement dirigé par un certain Armand Moreau, qui a pris Emma sous son aile six ans plus tôt, qui a financé ses études, qui a lancé son agence, qui l'a introduite dans les cercles les plus fermés de la capitale. Un homme mystérieux, puissant, influent, que personne ne connaît vraiment et que tout le monde respecte.
Page sept. Léa Delacroix. Née le 12 mars, il y a cinq ans et huit mois. Cheveux châtains, yeux gris, aucun antécédent médical notable à part un asthme léger diagnostiqué à l'âge de trois ans. Scolarisée en grande section de maternelle à l'École Internationale de Paris. Décrite par ses professeurs comme une enfant brillante, créative, sociable, avec un caractère affirmé.
Je relis la date de naissance. Le 12 mars. Je calcule dans ma tête, rapidement, puis plus lentement, puis encore une fois. La dernière nuit avec Emma remonte à la veille du mariage, au mois de juin. Du mois de juin au mois de mars, il y a neuf mois. Neuf mois exactement.
Je blêmis.
Le sang se retire de mon visage, de mes mains, de mes membres. Un froid glacial m'envahit, ce froid qu'on ressent quand une hypothèse qu'on refuse d'envisager prend soudain le poids de l'évidence. Les dates correspondent. Les dates correspondent trop bien. Les dates ne peuvent pas correspondre si Emma m'a trompé la veille du mariage.
_ Monsieur Laurent ? Vous êtes pâle. Voulez-vous que j'appelle un médecin ?
La voix de Marc me parvient comme à travers une couche de coton. Il est debout devant moi, son visage impassible fendillé par une inquiétude qu'il ne parvient pas tout à fait à dissimuler. Je fais non de la tête, incapable de parler, incapable de détacher mes yeux de cette date de naissance.
_ Laissez-moi, Marc. Laissez-moi seul.
Il hésite, ouvre la bouche pour protester, puis se ravise. Il connaît mes ordres. Il connaît mon ton. Il hoche la tête, sort de la pièce, referme la porte derrière lui.
Je reste seul avec le dossier. Je le relis. Je relis chaque page, chaque ligne, chaque mot. Les faits sont là. La date de naissance est là. Les yeux gris de l'enfant sont là, imprimés dans ma mémoire depuis l'aéroport.
J'ai besoin d'une certitude. J'ai besoin d'une preuve.
Je décroche mon téléphone et je rappelle Marc.
_ Marc. L'enfant. Je veux un test ADN. En secret. Vous trouvez un moyen, et vous me donnez les résultats. Je ne veux rien d'autre pour l'instant.
_ Bien, monsieur. Ce sera fait.
Je raccroche. Je repose le dossier sur mon bureau, mais je ne le range pas. Je le laisse là, ouvert à la page sept, cette page qui porte le nom de Léa, sa date de naissance, la couleur de ses yeux. Cette page qui contient peut-être la vérité que j'ai refusé de voir pendant six ans.
Si l'enfant est de moi, alors tout ce que j'ai cru depuis le mariage s'effondre. Les photos, les accusations, la trahison. Tout était faux. Tout était un mensonge fabriqué pour me détruire et détruire Emma avec moi.
Si l'enfant est de moi, alors j'ai condamné une innocente.
Cette pensée me glace plus que tout le reste.
Chapitre 153_ EmmaÉpilogue.Un an plus tard.La maison.C'est une grande maison. Lumineuse. Chaleureuse. Vivante. Des murs blancs. Des poutres apparentes. Des grandes fenêtres. Des rideaux de lin. Des meubles en bois clair. Des plantes vertes partout. Des livres. Des tableaux. Des souvenirs. C'est notre maison. À Victor. À Léa. À moi. C'est notre maison. Notre foyer. Notre refuge. Notre vie.Le jardin.Devant la maison. Un grand jardin. Des arbres. Des fleurs. Une balançoire. Un potager. Une serre. La serre de Victor. Celle qu'il a construite pour moi. Pour nous. Pour nos roses. C'est notre jardin. Notre paradis. Notre paix.Léa.Léa a sept ans. Elle est grande. Elle est belle. Elle est heureuse. Elle court dans le jardin. Elle joue avec le chien. Un petit chien qu'on lui a offert. Elle rit. Elle chante. Elle vit. Léa. Notre fille. Notre trésor. Notre amour._ Maman ! Papa ! Venez voir !Papa. Elle appelle Victor papa. Depuis six mois. C'est venu naturellement. Un matin. Sans préven
Chapitre 152_ VictorRéconciliation totale.C'est un matin. Un matin ordinaire. Un matin comme les autres. Le soleil brille. Les oiseaux chantent. La maison est silencieuse. Léa dort. Emma est dans mes bras. Dans mon lit. Contre moi. Et je la regarde. Elle dort. Paisiblement. Heureusement. Et je souris. Parce que nous sommes réconciliés. Totalement. Définitivement. Pour toujours.Ils s'aiment.Nous nous aimons. Plus qu'avant. Plus que jamais. Plus que tout. Nous nous aimons. Sans peur. Sans haine. Sans douleur. Nous nous aimons. Simplement. Paisiblement. Heureusement. Nous nous aimons._ Je t'aime, Emma._ Je t'aime, Victor.Nous nous le disons. Chaque matin. Chaque soir. Chaque nuit. Nous nous le disons. Simplement. Vraiment. Nous nous aimons.Ils se choisissent.Nous nous choisissons. Chaque jour. Chaque heure. Chaque seconde. Nous nous choisissons. Librement. Consciemment. Volontairement. Nous nous choisissons. Pour le meilleur. Pour le pire. Pour toujours. Nous nous choisissons.
Chapitre 151_ EmmaPardon définitif.C'est un soir. Un soir ordinaire. Un soir comme les autres. Nous sommes dans le salon de Victor. Léa dort. La maison est silencieuse. Nous sommes assis sur le canapé. L'un contre l'autre. Sa main dans la mienne. Et je le dis. Simplement. Calmement. Définitivement._ Je te pardonne.Il se tourne vers moi. Ses yeux gris. Écarquillés. Incrédules. Il n'ose pas y croire. Il attend. Il attend que je répète. Que je confirme. Que je brise le silence._ Je te pardonne, Victor. Pour tout. Pour le mariage. Pour les photos. Pour les accusations. Pour les six ans. Pour la douleur. Pour tout. Je te pardonne.Il ne dit rien. Il me regarde. Ses yeux brillent. Des larmes. Des larmes qu'il retient. Des larmes qu'il ravale. Des larmes qui coulent quand même._ Emma..._ Laisse-moi finir. Je te pardonne. Pas pour toi. Pour moi. Parce que je ne veux plus porter cette haine. Cette colère. Cette rancune. Parce que je ne veux plus être prisonnière du passé. Parce que je
Chapitre 150_ Léa_ Pourquoi vous dormez pas dans la même maison ?Je pose la question à maman. Un soir. Pendant qu'elle me borde. Je ne comprends pas. Victor et maman. Ils s'aiment. Ils se font des câlins. Ils se disent je t'aime. Mais ils ne dorment pas dans la même maison. Maman a son appartement. Victor a sa maison. Et moi. Je suis entre les deux. Je ne comprends pas.Emma cherche une réponse.Maman. Elle me regarde. Ses yeux noisette. Doux. Un peu tristes. Elle cherche. Une réponse. Une explication. Elle ouvre la bouche. La referme. Elle ne sait pas quoi dire. Elle cherche. Une réponse. Pour moi. Pour mon cœur d'enfant. Pour mes questions. Elle cherche._ C'est compliqué, mon cœur._ Pourquoi c'est compliqué ? Vous vous aimez, non ?_ Oui. On s'aime. Très fort. Plus que tout._ Alors pourquoi vous vivez pas ensemble ?_ Parce que... Parce qu'on a besoin de temps. De place. De liberté. Parce qu'on a peur. Parce qu'on a été blessés. Parce qu'on apprend. À se faire confiance. À s'a
Chapitre 149_ EmmaIls vivent ensemble, mais pas tout à fait.Nous vivons ensemble. Presque. Pas tout à fait. Je suis chez lui. Souvent. Presque tout le temps. Mais pas tout le temps. Je garde mon appartement. Avenue Foch. Mon appartement. Mon espace. Mon indépendance. Ma liberté. Nous vivons ensemble. Mais pas tout à fait.Elle a gardé son appartement.J'ai gardé mon appartement. Mes meubles. Mes livres. Mes plantes. Mes souvenirs. Mon appartement. Je l'aime. C'est mon refuge. Mon sanctuaire. Mon chez-moi. J'y vais. Le week-end. Parfois. Le soir. Quand j'ai besoin. D'être seule. De respirer. De me retrouver. J'ai gardé mon appartement. Pour moi. Pour ma fille. Pour notre liberté._ Tu ne veux pas emménager complètement ?Il me demande. Un soir. Doucement. Prudemment. Je le regarde. Je souris. Je secoue la tête._ Pas encore. J'ai besoin de mon espace. De mon indépendance. De ma liberté. Ce n'est pas contre toi. C'est pour moi. Pour nous. Pour que je me sente libre. Pour que je chois
Chapitre 148_ EmmaTourbillon médiatique.Les jours qui suivent le gala sont un tourbillon. Un tourbillon médiatique. Les journaux. Les télévisions. Les radios. Les réseaux sociaux. Tout le monde parle de nous. Tout le monde parle de l'affaire. Tout le monde parle de Béatrice. De ses crimes. De sa chute. Tout le monde parle de Victor. De son retour. De sa victoire. Tout le monde parle de nous. De notre histoire. De notre amour. Tourbillon médiatique.Les journalistes nous appellent. Les chaînes nous invitent. Les magazines nous demandent des interviews. Nous refusons. Presque tout. Nous ne voulons pas de ce cirque. Nous ne voulons pas de cette exposition. Nous ne voulons pas de cette lumière. Nous voulons la paix. La tranquillité. La vie. Mais le tourbillon est là. Il tourne. Il nous emporte. Il nous submerge. Tourbillon médiatique._ Tu ne veux pas répondre à la presse ?C'est Victor. Il me demande. Calmement. Simplement. Je le regarde. Je souris. Je secoue la tête._ Non. Je ne veu







