ログインChapitre 8
_ Victor
Je n'arrive pas à dormir.
Le dossier est toujours sur mon bureau, ouvert à la page sept. Je l'ai lu, relu, épluché, analysé, disséqué. Je connais chaque mot par cœur maintenant. Léa Delacroix. Née le 12 mars. Cheveux châtains. Yeux gris. Cinq ans et huit mois. Je pourrais réciter ces informations dans mon sommeil, si le sommeil voulait bien venir, mais le sommeil ne vient pas. Le sommeil a déserté ma chambre depuis que j'ai vu cette enfant dans l'aéroport.
Je me lève, j'enfile une robe de chambre, je retourne dans mon bureau. La lampe de travail est restée allumée, projetant un cône de lumière jaune sur les pages étalées. Je m'assois dans mon fauteuil, je prends le dossier, et je recommence à compter.
Je compte les mois depuis notre rupture. Juin, juillet, août, septembre, octobre, novembre, décembre, janvier, février, mars. Neuf mois. Du 10 juin, la dernière nuit que j'ai passée avec Emma, jusqu'au 12 mars, la date de naissance de Léa, il y a exactement neuf mois et deux jours. Une grossesse normale dure quarante semaines, soit environ neuf mois. Les chiffres sont formels, implacables, mathématiques.
Mes doigts tremblent sur le bord du dossier.
Si Emma m'avait trompé la veille du mariage, comme je l'ai cru, comme je l'ai hurlé devant quatre cents personnes, l'enfant serait né plus tard. Ou plus tôt. Les dates ne correspondraient pas. Or elles correspondent. Elles correspondent parfaitement, avec la précision cruelle des évidences qu'on a refusé de voir.
L'enfant est peut-être de moi.
Je dis peut-être, parce que je n'ai pas encore la preuve. Je n'ai pas le test ADN. Je n'ai que des dates, des calculs, des yeux gris qui m'ont transpercé dans un aéroport. Mais dans ma poitrine, dans mes tripes, dans cette part de moi qui ne sait pas raisonner, la certitude est déjà là. Je la sens, je la reconnais, je la déteste. Cette enfant est ma fille. Je le sais comme on sait que le soleil se lèvera demain, comme on sait que l'eau mouille et que le feu brûle. Je le sais sans pouvoir l'expliquer, sans pouvoir le prouver, sans pouvoir l'admettre tout à fait.
Je ferme les yeux.
L'image de la petite fille s'imprime sur l'envers de mes paupières. Ses couettes sages, sa robe bleu marine, sa poupée en chiffon usée. Et ses yeux, ses yeux gris, exactement de la nuance des miens. Cette enfant porte mon sang, mon ADN, l'héritage génétique des Laurent. Cette enfant est ma fille, et je ne le savais pas.
Si c'est vrai, si le test ADN confirme ce que les dates et les yeux gris suggèrent, alors tout ce que j'ai cru s'effondre. Les photos étaient des faux. Emma ne m'a jamais trompé. J'ai détruit notre mariage, notre amour, notre avenir, sur la foi d'une enveloppe anonyme glissée sous ma porte par quelqu'un qui voulait notre perte. J'ai condamné une innocente. J'ai humilié la femme que j'aimais devant le Tout-Paris. J'ai laissé ma mère la gifler et la chasser. Je l'ai abandonnée, seule, enceinte, sans ressources, sans protection.
Le remords me submerge.
Ce n'est pas une vague. C'est un raz-de-marée. Une noyade. Un écroulement. Tout ce que j'ai retenu depuis six ans, toute la colère, toute la douleur, toute la certitude d'avoir été trahi, tout s'inverse d'un coup, se retourne contre moi, me montre son vrai visage. Je ne suis pas la victime. Je suis le bourreau. Je ne suis pas le trahi. Je suis le traître.
J'ai trahi Emma en ne la croyant pas. J'ai trahi mon enfant en ne sachant pas qu'elle existait. J'ai trahi l'homme que j'aurais pu être, le père que j'aurais dû être, la famille que nous aurions pu former si j'avais eu une once de doute, une once d'humilité, une once de courage.
Je rouvre les yeux. Le dossier est toujours là, ses quinze pages étalées comme les pièces à conviction d'un procès où je suis à la fois l'accusé, le juge et le bourreau. Je rassemble les feuilles, je les remets dans la chemise, je ferme la chemise. Mes gestes sont lents, mécaniques, les gestes d'un homme qui vient de recevoir une condamnation et qui n'a pas encore compris qu'il ne sortira jamais de sa cellule.
Je n'ai pas encore la preuve définitive. Le test ADN n'a pas encore parlé. Mais dans mon cœur, dans mes tripes, dans cette part de moi qui ne ment jamais, je sais déjà.
J'ai détruit notre famille avant même qu'elle n'existe.
Et rien,jamais, ne pourra réparer cette faute.
Chapitre 153_ EmmaÉpilogue.Un an plus tard.La maison.C'est une grande maison. Lumineuse. Chaleureuse. Vivante. Des murs blancs. Des poutres apparentes. Des grandes fenêtres. Des rideaux de lin. Des meubles en bois clair. Des plantes vertes partout. Des livres. Des tableaux. Des souvenirs. C'est notre maison. À Victor. À Léa. À moi. C'est notre maison. Notre foyer. Notre refuge. Notre vie.Le jardin.Devant la maison. Un grand jardin. Des arbres. Des fleurs. Une balançoire. Un potager. Une serre. La serre de Victor. Celle qu'il a construite pour moi. Pour nous. Pour nos roses. C'est notre jardin. Notre paradis. Notre paix.Léa.Léa a sept ans. Elle est grande. Elle est belle. Elle est heureuse. Elle court dans le jardin. Elle joue avec le chien. Un petit chien qu'on lui a offert. Elle rit. Elle chante. Elle vit. Léa. Notre fille. Notre trésor. Notre amour._ Maman ! Papa ! Venez voir !Papa. Elle appelle Victor papa. Depuis six mois. C'est venu naturellement. Un matin. Sans préven
Chapitre 152_ VictorRéconciliation totale.C'est un matin. Un matin ordinaire. Un matin comme les autres. Le soleil brille. Les oiseaux chantent. La maison est silencieuse. Léa dort. Emma est dans mes bras. Dans mon lit. Contre moi. Et je la regarde. Elle dort. Paisiblement. Heureusement. Et je souris. Parce que nous sommes réconciliés. Totalement. Définitivement. Pour toujours.Ils s'aiment.Nous nous aimons. Plus qu'avant. Plus que jamais. Plus que tout. Nous nous aimons. Sans peur. Sans haine. Sans douleur. Nous nous aimons. Simplement. Paisiblement. Heureusement. Nous nous aimons._ Je t'aime, Emma._ Je t'aime, Victor.Nous nous le disons. Chaque matin. Chaque soir. Chaque nuit. Nous nous le disons. Simplement. Vraiment. Nous nous aimons.Ils se choisissent.Nous nous choisissons. Chaque jour. Chaque heure. Chaque seconde. Nous nous choisissons. Librement. Consciemment. Volontairement. Nous nous choisissons. Pour le meilleur. Pour le pire. Pour toujours. Nous nous choisissons.
Chapitre 151_ EmmaPardon définitif.C'est un soir. Un soir ordinaire. Un soir comme les autres. Nous sommes dans le salon de Victor. Léa dort. La maison est silencieuse. Nous sommes assis sur le canapé. L'un contre l'autre. Sa main dans la mienne. Et je le dis. Simplement. Calmement. Définitivement._ Je te pardonne.Il se tourne vers moi. Ses yeux gris. Écarquillés. Incrédules. Il n'ose pas y croire. Il attend. Il attend que je répète. Que je confirme. Que je brise le silence._ Je te pardonne, Victor. Pour tout. Pour le mariage. Pour les photos. Pour les accusations. Pour les six ans. Pour la douleur. Pour tout. Je te pardonne.Il ne dit rien. Il me regarde. Ses yeux brillent. Des larmes. Des larmes qu'il retient. Des larmes qu'il ravale. Des larmes qui coulent quand même._ Emma..._ Laisse-moi finir. Je te pardonne. Pas pour toi. Pour moi. Parce que je ne veux plus porter cette haine. Cette colère. Cette rancune. Parce que je ne veux plus être prisonnière du passé. Parce que je
Chapitre 150_ Léa_ Pourquoi vous dormez pas dans la même maison ?Je pose la question à maman. Un soir. Pendant qu'elle me borde. Je ne comprends pas. Victor et maman. Ils s'aiment. Ils se font des câlins. Ils se disent je t'aime. Mais ils ne dorment pas dans la même maison. Maman a son appartement. Victor a sa maison. Et moi. Je suis entre les deux. Je ne comprends pas.Emma cherche une réponse.Maman. Elle me regarde. Ses yeux noisette. Doux. Un peu tristes. Elle cherche. Une réponse. Une explication. Elle ouvre la bouche. La referme. Elle ne sait pas quoi dire. Elle cherche. Une réponse. Pour moi. Pour mon cœur d'enfant. Pour mes questions. Elle cherche._ C'est compliqué, mon cœur._ Pourquoi c'est compliqué ? Vous vous aimez, non ?_ Oui. On s'aime. Très fort. Plus que tout._ Alors pourquoi vous vivez pas ensemble ?_ Parce que... Parce qu'on a besoin de temps. De place. De liberté. Parce qu'on a peur. Parce qu'on a été blessés. Parce qu'on apprend. À se faire confiance. À s'a
Chapitre 149_ EmmaIls vivent ensemble, mais pas tout à fait.Nous vivons ensemble. Presque. Pas tout à fait. Je suis chez lui. Souvent. Presque tout le temps. Mais pas tout le temps. Je garde mon appartement. Avenue Foch. Mon appartement. Mon espace. Mon indépendance. Ma liberté. Nous vivons ensemble. Mais pas tout à fait.Elle a gardé son appartement.J'ai gardé mon appartement. Mes meubles. Mes livres. Mes plantes. Mes souvenirs. Mon appartement. Je l'aime. C'est mon refuge. Mon sanctuaire. Mon chez-moi. J'y vais. Le week-end. Parfois. Le soir. Quand j'ai besoin. D'être seule. De respirer. De me retrouver. J'ai gardé mon appartement. Pour moi. Pour ma fille. Pour notre liberté._ Tu ne veux pas emménager complètement ?Il me demande. Un soir. Doucement. Prudemment. Je le regarde. Je souris. Je secoue la tête._ Pas encore. J'ai besoin de mon espace. De mon indépendance. De ma liberté. Ce n'est pas contre toi. C'est pour moi. Pour nous. Pour que je me sente libre. Pour que je chois
Chapitre 148_ EmmaTourbillon médiatique.Les jours qui suivent le gala sont un tourbillon. Un tourbillon médiatique. Les journaux. Les télévisions. Les radios. Les réseaux sociaux. Tout le monde parle de nous. Tout le monde parle de l'affaire. Tout le monde parle de Béatrice. De ses crimes. De sa chute. Tout le monde parle de Victor. De son retour. De sa victoire. Tout le monde parle de nous. De notre histoire. De notre amour. Tourbillon médiatique.Les journalistes nous appellent. Les chaînes nous invitent. Les magazines nous demandent des interviews. Nous refusons. Presque tout. Nous ne voulons pas de ce cirque. Nous ne voulons pas de cette exposition. Nous ne voulons pas de cette lumière. Nous voulons la paix. La tranquillité. La vie. Mais le tourbillon est là. Il tourne. Il nous emporte. Il nous submerge. Tourbillon médiatique._ Tu ne veux pas répondre à la presse ?C'est Victor. Il me demande. Calmement. Simplement. Je le regarde. Je souris. Je secoue la tête._ Non. Je ne veu







