Se connecterAlessandro
La salle de réunion est vide, mais l'écho des paroles échangées y résonne encore. Le message anonyme brûle dans ma poche comme un morceau de glace contre ma peau. Chaque mot était une aiguille plantée avec précision pour semer le doute.
— Je rejoins mon bureau, les épaules lourdes d'un fardeau que je n'ai pas choisi.
Clara me suit, son silence éloquent. Elle referme la porte derrière elle et s'appuie contre le bois massif, ses yeux sombres fixés sur moi.
— Ce message… Alessandro, il faut l'ignorer. C'est ce que Vittorio veut. Nous diviser.
— Je secoue la tête, les doigts serrés sur le bord du bureau.
—L'ignorer ? Et si c'était un avertissement sincère ? Et si l'un des nôtres jouait un double jeu depuis le début ? La naïveté nous tuera plus vite que les balles de Vittorio.
— Elle s'avance, et je vois l'inquiétude creuser de légères ombres sous ses yeux.
—La méfiance nous tuera aussi. Regarde-toi. Tu es tendu comme un arc. Tu soupçonnes Marco, tu soupçonnes Giuseppe… Est-ce que tu me soupçonnes, moi aussi ?
— Sa question reste en suspens dans l'air entre nous. C'est la question que j'évite de me poser. Son regard est franc, mais dans ce monde, les meilleurs menteurs ont les yeux les plus honnêtes.
— Je ne veux soupçonner personne, Clara. Mais je dois tout envisager.
— Je m'approche d'elle, incapable de supporter la distance. L'odeur douce de son parfum, un mélange de jasmin et de vanille, m'enveloppe, un réconfort familier dans le chaos.
— Fais-moi confiance, Alessandro. Comme je te fais confiance.
— Sa main se pose sur mon bras, et un frisson me parcourt l'échine. La tension des derniers jours, la peur latente, tout se transforme en une pulsion soudaine et irrépressible.
— Je n'ai plus de mots. Les mots sont devenus des armes et des pièges. Il n'y a plus que ce besoin viscéral de me rattacher à quelque chose de réel, de chaud, à elle.
— Je l'attire contre moi, et elle ne résiste pas. Son corps épouse le mien, une capitulation silencieuse. Ma bouche trouve la sienne dans un baiser qui n'a rien de tendre. C'est une affirmation, une revendication, une tentative désespérée de chasser les ombres qui nous entourent.
— C'est un combat où nous sommes tous les deux vainqueurs. Nos mains s'agitent, arrachent les barrières des vêtements. La soie de sa robe cède, la laine de mon costume se froisse. Chaque parcelle de peau découverte est une victoire sur le mensonge.
— Je la soulève et la presse contre la lourde table de chêne. Les documents, les cartes, les preuves de notre guerre glissent sur le sol dans un bruit de papier froissé. Le monde extérieur n'existe plus. Il n'y a que son souffle court, le battement frénétique de son cœur contre mon torse, la chaleur de sa peau sous mes paumes.
— Je la prends là, sur ce bureau qui est le symbole de mon pouvoir et de mes responsabilités. Chaque poussée est un défi à nos ennemis, chaque gémissement étouffé qu'elle libère est une promesse de loyauté. Je plonge mon regard dans le sien, cherchant la vérité au plus profond de son âme. Ses ongles s'enfoncent dans mes épaules, m'arrachant un grognement. La douleur est vive, réelle, merveilleuse.
— C'est une fusion violente et salvatrice. Nous ne faisons plus qu'un, noyant la peur dans un déluge de sensations brutes. Je murmure son nom comme un mantra, une prière païenne contre la trahison.
— Quand l'onde de plaisir nous submerge, elle mord mon épaule pour étouffer son cri, et je laisse échapper un grondement rauque, un son animal de possession et de soulagement.
— Le silence qui suit n'est plus le même. Il est lourd de notre alchimie, saturé de l'odeur de notre passion. Nous restons enlacés, haletants, les corps tremblants d'adrénaline et de fatigue.
— Elle repose sa tête contre ma poitrine, son souffle chaud sur ma peau.
— Je ne te trahirai jamais, Alessandro. Tu es mon phare dans cette nuit.
— Je serre les yeux, enlaçant son corps nu contre moi, cherchant désespérément à croire à cette vérité plus que toute autre.
— Je sais, je murmure dans ses cheveux.
Mais au fond de moi, une petite voix froide et têtue persiste. Elle chuchote que dans l'obscurité, même les phares peuvent être éteints. Et je sais que le doute, désormais, est un poison qui coule dans mes veines, et que ce moment de passion n'était peut-être qu'un répit avant la chute.
Alessandro—Le jour où Clara est morte, il pleuvait.Une pluie fine, silencieuse, obstinée. Une pluie de novembre qui collait aux vitres et rendait la terre grasse. Je l'ai trouvée dans le jardin, sous le grand olivier, celui qu'on a planté ensemble le premier printemps après la prison. Elle s'était assise là pour se reposer. Elle ne s'est jamais relevée.Sa main était encore chaude. Son visage était paisible. Pas de souffrance, pas de lutte. Juste le cœur qui s'arrête, comme une horloge qu'on ne remonte plus.Je me suis assis à côté d'elle. Je ne sais pas combien de temps. Une heure, peut-être deux. La pluie a continué de tomber. Les chèvres bêlaient dans l'enclos. La vie continuait, alors que la mienne venait de s'arrêter.Enzo est arrivé le lendemain, avec sa femme et ses enfants. Il m'a pris dans ses bras. Il pleurait. Moi, je ne pleurais pas. Je n'ai pas pleuré depuis l'enterrement. Pas une larme. Pas un sanglot. Comme si toute l'eau de mon corps s'était tarie.—Cela fait cinq
SofiaLes funérailles ont eu lieu un mardi, sous un ciel bas et gris qui ne ressemblait pas au Brésil. Matteo est enterré dans le petit cimetière de Santa Luzia, sur la colline, face aux montagnes qu'il aimait. Je n'ai pas pleuré pendant la cérémonie. J'avais épuisé toutes mes larmes dans la chambre d'hôpital, dans le couloir, sous la douche. Je suis restée droite, immobile, les yeux secs, la main de Luisa dans la mienne.Alessandro était là. Il n'est pas reparti tout de suite. Il a prolongé son séjour, m'a aidée pour les papiers, les démarches, les décisions que les veuves doivent prendre. Il a dormi dans la chambre d'amis, a préparé le café le matin, a parlé à Luisa quand je n'avais plus la force de parler.Cela fait maintenant un an.Un an sans Matteo. Un an de nuits vides et de draps froids. Un an à regarder Luisa grandir, à lui raconter des histoires sur son père, à inventer une suite à une vie qui s'est arrêtée.Alessandro est revenu. Pour les six mois, pour le premier anniversa
MatteoLe médecin a dit six mois. C'était il y a cinq mois et vingt jours. Je les ai comptés. Chaque matin, au réveil, je regarde le calendrier et je me dis : encore un. Encore un jour de gagné sur le cancer.Aujourd'hui, je ne me lèverai pas.Le lit est mon royaume maintenant. Un lit d'hôpital, à Rio de Janeiro, avec des draps blancs trop râpeux et une fenêtre qui donne sur la mer. Je vois l'Atlantique de mon oreiller. C'est un luxe auquel je ne m'attendais pas. Mourir avec vue sur la mer.Sofia est à mon chevet. Elle tient ma main. Ses yeux gris sont rouges, gonflés, épuisés. Elle ne pleure pas devant moi. Elle attend d'être dans le couloir, ou dans la voiture, ou sous la douche. Mais je sais qu'elle pleure. Je la connais. Je connais chaque recoin de son âme depuis vingt-cinq ans.Luisa est à l'école. On ne lui a pas dit que c'était la fin. On lui a dit que papa était fatigué, qu'il avait besoin de repos, qu'il irait mieux. Des mensonges d'adultes. Des mensonges d'amour.— Tu veux q
ClaraLa porte s'ouvre. Il est là.Son visage est fatigué, creusé par le décalage horaire et les nuits sans sommeil. Ses yeux gris sont rougis, cernés, mais ils brillent d'une lumière que je ne leur ai jamais vue. Une lumière de paix. Il pose sa valise dans l'entrée. Il me regarde. Il ne dit rien.— Tu es rentré, dis-je.— Je suis rentré.Enzo dort déjà. La maison est silencieuse. Le poêle crépite dans le salon. Dehors, les oliviers bruissent sous le vent de la nuit calabraise. Je suis debout dans la cuisine, un torchon à la main, exactement comme le jour où il est sorti de prison. Comme si toutes les retrouvailles se ressemblaient. Comme si chaque retour était le même retour.Il s'approche. Il s'arrête devant moi. Il lève une main, touche mon visage.— Tu m'as manqué, dit-il.— Toi aussi.— Clara, je dois te dire quelque chose.Mon cœur se serre. Je sais ce regard. Ce regard grave, intense, douloureux. Le même que le jour où il m'a avoué pour Sofia. Le même que le jour où il m'a mont
Alessandro—La nuit brésilienne est plus épaisse que la nuit italienne. Elle a un poids, une texture, une odeur de terre rouge et de fleurs inconnues dont je ne sais pas le nom. La maison de Matteo et Sofia est simple, une bâtisse coloniale aux murs blancs, aux volets bleus, posée sur une colline du Minas Gerais. La véranda donne sur les montagnes. Le ciel est rempli d'étoiles que je ne reconnais pas, des constellations de l'hémisphère sud, étrangères et magnifiques.Je suis ici depuis trois jours.Trois jours à regarder ma sœur vivre. À la regarder être mère, être épouse, être heureuse. Elle a changé. Ses gestes sont plus lents, plus sûrs. Sa voix a pris une gravité que je ne lui connaissais pas. Ses yeux gris, nos yeux, sont les mêmes. Mais la lumière qui les habite est nouvelle. Une lumière douce, apaisée, qui parle de paix intérieure.Je ne la désire plus.C'est ce que je me répète depuis trois jours. Je ne la désire plus. J'ai enterré cette ombre dans les braises du poêle, en Ca
Alessandro—L'enveloppe est épaisse, lourde, timbrée du Brésil. Je la reconnais tout de suite. L'écriture de Matteo.Elle est arrivée ce matin. Je l'ai posée sur la table, devant mon café, sans l'ouvrir. Clara est à côté de moi. Enzo est à l'école. La cuisine est silencieuse, baignée de la lumière douce des collines calabraises.— Tu ne l'ouvres pas ? demande Clara.— Si. J'attends.— Tu attends quoi ?— Le courage.Elle ne dit rien. Elle pose sa main sur la mienne. Elle sait. Elle sait ce que contient cette lettre. On en a parlé cent fois depuis que Matteo nous a envoyé la photo de Luisa. Depuis que j'ai écrit que peut-être, un jour, je viendrais.Ce jour est arrivé.Je déchire l'enveloppe. Une carte s'en échappe. Une carte d'invitation. Pas un faire-part luxueux, pas de la papeterie chère. Du papier cartonné, fait main, avec des fleurs séchées collées dessus.Nous vous invitons au baptême de Luisa.Le 15 septembre, en l'église de Santa Luzia, Minas Gerais, Brésil.Sofia & MatteoAu
AlessandroLa tension dans la maison est devenue un élément palpable, comme une pression atmosphérique avant l’orage. Clara a rapporté que la rumeur de mon entretien avec Moretti se répand, déformée, amplifiée. Certains disent que je cherche une alliance. D’autres que je me suis prosterné.Peu impo
MatteoLe silence de mon bureau est un cocon de rage contenue. Les documents envoyés par Alessandro Romano sont étalés devant moi sur le bois verni. Des comptes. Des adresses. Des noms. De la vraie chair de son empire.C’est un piège. Cela ne peut être qu’un piège.Et pourtant… chaque vérification,
ClaraJe le regarde sombrer. Alessandro. Chaque heure qui passe creuse un peu plus le vide dans son regard. Le meurtre de Greco l'a changé. Non en un monstre, comme il le craint. Mais en un stratège froid, dont toute chaleur humaine semble s'être retirée pour alimenter la froide machinerie de notre
AlessandroJe vois dans ses yeux le moment où il comprend. Je ne suis pas là pour négocier. Je suis là pour livrer une performance. Pour prouver à mon geôlier invisible que je suis désormais son pantin.— S'il vous plaît… murmure-t-il, des larmes coulant sur ses joues. Mes filles…Le point rouge de







