LOGINMatteoLe silence de mon bureau est un cocon de rage contenue. Les documents envoyés par Alessandro Romano sont étalés devant moi sur le bois verni. Des comptes. Des adresses. Des noms. De la vraie chair de son empire.C’est un piège. Cela ne peut être qu’un piège.Et pourtant… chaque vérification, chaque surveillance discrète menée par mes hommes confirme l’authenticité. Le dépôt portuaire du nord est bien à moi maintenant, ses gardes payés par ma bourse, sa marchandise silencieuse attendant mes ordres. C’est réel.C’est ce qui me met le plus en rage.La soumission ne lui ressemble pas. Alessandro n’est pas son frère, le faible Marco, à plier au premier signe de tempête. Il est le fils de l’homme qui a brûlé ma famille. Il a cette même froideur d’acier, cette même capacité à regarder l’horreur en face sans ciller.Alors pourquoi céder ?Mes doigts tapotent nerveusement sur le dossier. Mon regard est attiré par un détail, une note annexe glissée parmi les rapports financiers. Une ment
AlessandroLe palais milanais est un étalage de marbre blanc et d’or. Des lustres en cristal éclairent une foule d’hommes en smoking et de femmes en robes couture, leurs rires un carillon faux au-dessus de l’orchestre. L’air sent le parfum cher et l’hypocrisie. Je me tiens près d’une colonne, un verre de champagne à la main que je n’ai pas l’intention de boire.Je suis l’invité surprise. L’appât vivant. Ma présence ici, après les récentes attaques et les concessions, est un signal. De faiblesse, pensent certains. De calcul, soupçonnent les plus malins.Riccardo est à l’autre bout de la salle, près du bar, jouant les héritiers insouciants. Lorenzo est dehors, avec la voiture et une équipe discrète prête à tout. Clara est là aussi, dans une robe vert émeraude qui lui vole des regards. Elle discute avec un collectionneur, son sourire un chef-d’œuvre de duplicité.Je cherche des yeux le vrai trophée de la soirée : Don Vittorio Moretti. Le chef des Milanais. L’homme dont le père a commandi
AlessandroLe coffret est ouvert sur la table comme une plaie. L’air est lourd des fantômes que mon père a libérés. Je tourne les pages du carnet. Chaque mot est un clou dans le cercueil de l’homme que je croyais connaître. Chaque ligne confirme la froide équation de sa folie : le sang comme semence, la trahison comme engrais, pour faire pousser un héritier à son image.— Il nous a tous utilisés, je dis, ma voix trop calme dans le silence étouffé. Matteo, moi, vous tous. Nous étions des variables dans son calcul.Clara s’approche, pose une main sur mon épaule. Son toucher est chaud, un ancre dans le présent. Mais je sens sa tension.— Qu’est-ce que tu veux faire, Sandro ?Je lève les yeux vers Lorenzo, puis vers Riccardo. Leurs visages sont des masques tendus, à l’affût d’un ordre, d’une direction.— Nous donnons à Matteo ce qu’il demande. Les livres de comptes, les adresses des entrepôts secondaires, les dossiers sur nos partenaires mineurs. Tout ce qui a l’air vital mais ne touche p
Lorenzo Je m'apprête à partir quand mon regard est attiré par le "berceau". L'église. Une plaque près du portail indique qu'elle a été restaurée, il y a longtemps, grâce à un "généreux donateur anonyme". San Giovanni. Le berceau.Pas la maison. L'église.Je pousse la lourde porte de bois. L'intérieur est sombre, frais, sentant l'encens rance et la poussière. Quelques cierges grésillent faiblement. Je marche sur les dalles usées, scrutant les murs, les bancs. Rien.Puis je vois le confessional. Un vieux box de bois sombre, sculpté. Sur le côté, presque effacée, une inscription : « Don de E.R. pour le salut de son âme. » Enzo Romano.Le salut de son âme. Quel meilleur endroit pour cacher un héritage de péchés ?Je m'approche. Le confessional est verrouillé par une petite grille rouillée. Je force la serrure avec mon couteau – un crissement de métal qui résonne dans la nef vide.À l'intérieur, sur le petit siège du prêtre, il n'y a rien. Mais en tapotant le bois du sol, je perçois un so
ClaraJe le regarde sombrer. Alessandro. Chaque heure qui passe creuse un peu plus le vide dans son regard. Le meurtre de Greco l'a changé. Non en un monstre, comme il le craint. Mais en un stratège froid, dont toute chaleur humaine semble s'être retirée pour alimenter la froide machinerie de notre survie.Il passe ses journées enfermé dans la pièce que nous appelons "les archives" – un caveau humide où s'entassent les reliques pourries de l'empire Romano. Livres de comptes illisibles, contrats jaunis, photographies floues d'hommes qui sont tous morts aujourd'hui. Il les trie, les scanne, les empile pour les livrer à Matteo. Comme un fossoyeur cataloguant ses propres morts.Je lui apporte du café qu'il ne boit pas. De la nourriture qu'il ne touche pas.— Tu dois te reposer, dis-je ce soir, posant une assiette près de lui.Il ne lève même pas les yeux du registre qu'il consulte, une énorme ledger des années 90. La lueur de l'écran portable éclaire son visage en contre-plongée, accentua
AlessandroJe vois dans ses yeux le moment où il comprend. Je ne suis pas là pour négocier. Je suis là pour livrer une performance. Pour prouver à mon geôlier invisible que je suis désormais son pantin.— S'il vous plaît… murmure-t-il, des larmes coulant sur ses joues. Mes filles…Le point rouge de la caméra clignote, insistant. C'est une lentille cyclopéenne qui exige son dû. Je pense à Gia. À Clara. À Riccardo et Lorenzo dans la voiture, ignorant l'horreur de ce que je fais. Je pense au Corbeau, la croix de son viseur peut-être déjà posée sur la tempe de l'un d'eux.L'honneur est un luxe. La survie est une boucherie.— Dis bonjour à tes filles pour moi, dis-je d'une voix que je ne me reconnais pas.Le coup part, étouffé. Un petit bruit sec, comme un os qui craque. Greco s'effondre, les yeux grands ouverts, fixant le plafond où se cache l'œil de Matteo.Je reste immobile un instant, l'arme fumante à la main, le corps de Greco à mes pieds. Le silence qui suit est plus assourdissant qu







