Mag-log inMatteoJe ne dors pas.La nuit a passé, l'aube est venue, la lumière grise du matin traverse les rideaux, et je ne dors pas. Je n'ai pas fermé l'œil. Mon corps est là, allongé sur le lit, immobile, mais ma tête tourne, ma tête crie, ma tête refuse le repos.Sofia dort à côté de moi.Recroquevillée sur elle-même. Les mains sur le ventre. Toujours ce geste. Ce geste qui revient chaque nuit, chaque matin, chaque fois qu'elle s'endort. Les mains en coupe, comme si elle protégeait quelque chose. Comme si elle retenait quelque chose.Je ne comprends pas.Je suis trop fatigué pour comprendre.Je me lève.Je vais à la fenêtre.Je regarde la rue.Déserte, à cette heure. Quelques chiens errants. Un vendeur ambulant qui installe son étal de fruits. Un taxi qui passe, lent, ses phares encore allumés dans le petit matin.Personne d'autre.Personne qui nous cherche.Mais ils viendront.Le frère de Moretti. Ses hommes. Ses tueurs. Ils viendront parce que c'est ce que je ferais si j'étais à leur plac
SofiaLe téléphone vibre.Une fois. Bref. Sec.Je suis dans la chambre d'hôtel, celle de Foz do Iguaçu, celle où nous sommes revenus après les chutes, après la beauté, après ce moment suspendu où j'ai cru que tout pouvait s'arranger. Matteo est dans la salle de bain. J'entends l'eau couler. J'entends ses mains qui frottent son visage, son torse, ses bras.Le téléphone n'est pas le mien.C'est le sien.Un appareil jetable, acheté dans une boutique de la frontière. Un numéro que personne ne connaît. Personne sauf une personne.Je prends le téléphone.L'écran est allumé.Un message. Un seul.Je sais que je ne devrais pas lire. Je sais que les messages de Matteo sont son domaine, son secret, sa guerre qui continue même quand il dort. Mais mes doigts agissent avant ma conscience. Ils appuient sur la touche. Ils ouvrent le message.— Moretti avait un frère.Six mots.Six mots qui changent tout.Je connais ce numéro. Alessandro. Le seul qui écrit à Matteo. Le seul qui sait où nous sommes. Le
Je ne sais plus pleurer.J'ai oublié, à force de retenir. À force de me dire que les larmes sont une faiblesse. À force de me punir chaque fois qu'une larme menaçait de couler.Les larmes, pour moi, sont une faiblesse.Une faiblesse que mes ennemis auraient exploitée.Une faiblesse que mon père aurait punie.Une faiblesse que je me suis interdit.Mais je voudrais pleurer.Je voudrais sentir ce qu'elle sent.Être submergé par la beauté.Perdre le contrôle.Me laisser aller.Je ne peux pas.Je ne sais pas.Alors je fais ce que je peux.Je pose ma main sur la sienne.
Mais quelque chose est là.Quelque chose qui n'existait pas avant.Une vie qui ne demande qu'à continuer.Je ne lui dis rien.Pas tout de suite.Pas encore.Matteo a besoin de guérir.Il a besoin d'apprendre à être autre chose qu'un tueur.Il a besoin de savoir qui il est quand la guerre est finie.Il a besoin de retrouver l'enfant qu'il a été, celui qui pleurait son père, celui qui avait peur du noir, celui qui ne demandait qu'à être aimé.Je sortirai de cette salle de bain.Je m'allongerai contre lui.Je collerai mon dos contre son torse.Sa main, dans son sommeil, viendra se poser sur mon ventre.
Je ferme la porte à clé.Je m'assois sur le bord de la baignoire.La baignoire est ancienne, émaillée, fendue à plusieurs endroits. Des taches de rouille coulent des robinets comme des larmes.Mes mains tremblent.Je sors la boîte.Je l'ouvre.L'intérieur est blanc, immaculé. Un mode d'emploi plié en quatre. Un petit sachet en papier. Une pipette en plastique.Et le bâtonnet.Le bâtonnet blanc.Long, fin, stérile.Une petite fenêtre en plastique à une extrémité.Deux traits invisibles qui attendent de se révéler.Je le prends.Il est léger dans ma
SofiaLa pharmacie est petite.Un comptoir de bois. Des étagères en métal. Une lumière blanche, agressive, celle des néons qui éclairent trop et mal. L'odeur du moisi et des médicaments périmés flotte dans l'air, mélangée à celle du désinfectant bon marché.Une femme est derrière le comptoir.Elle me regarde entrer.Elle me regarde errer entre les rayons.Elle me regarde avec cette curiosité indifférente des gens qui ont vu passer tous les malheurs du monde. Les clientes qui pleurent. Les clients qui tremblent. Les adolescents qui achètent des préservatifs en rougissant. Les vieilles qui viennent chercher leurs pilules pour le cœur.Je suis juste une cliente de
MatteoIl sort les relevés bancaires suisses du coffret.— Il est à toi. Prends-le. Prends Sofia. Disparais. Recommence. Loin. En Amérique du Sud, en Asie. Où tu veux.&mda
AlessandroLa nouvelle nous parvient par bribes, sur les ondes cryptées et les lignes sécurisées. Un carnage à la villa Moretti. Don Vittorio Moretti, mort. Une douzaine de ses hommes, abattus. Les pertes de Matteo sont lourdes aussi, mais il a réussi à fuir.La ville, au petit matin, est silencieu
MatteoLa lune est un œil aveuglant, indifférent, suspendu au-dessus des cyprès qui bordent la propriété. La villa est un monstre de pierre blonde, illuminée de l’intérieur comme un navire de croisière échoué dans les collines.Nous sommes onze. L’équipe la plus fine, la plus silencieuse, la plus m
AlessandroLe message arrive, un mot unique sur l’écran crypté. « Checkmate. » Il brille dans la pénombre de mon bureau, porteur d’un sens qui me glace.Ce n’est pas un cri de victoire. C’est une déclaration d’indépendance. Une notification : la pièce a quitté l’échiquier.— Il a pris la décision,







