MasukMatteoLe ranch est une tache blanche au milieu du vert.Je regarde par la vitre de la camionnette qui nous a déposés. La piste en terre battue s'arrête là, devant un portail de fer rouillé. Au-delà, la route n'existe plus. Il n'y a que la terre, l'herbe, les arbres, et cette maison blanche qui semble avoir poussé là comme un champignon après la pluie.Nous avons atterri il y a trois heures.Un avion plus petit, plus bruyant, plus inquiétant que le cargo. Un bimoteur qui sentait l'essence et la peur. Les pilotes étaient deux hommes silencieux, des mercenaires paraguayens, le genre de types qui transportent tout et n'importe quoi pour tout et n'importe qui.Ils nous ont déposés sans un mot.À peine un regard.
Sofia— Papa... ne me frappe pas...Sa voix n'est plus la sienne.Je veux dire, ce n'est pas la voix de Matteo. Ce n'est pas cette voix grave, posée, contrôlée, celle qu'il utilise pour donner des ordres, pour parler aux hommes, pour me dire qu'il m'aime. C'est une autre voix. Une voix plus aiguë, plus fragile, plus cassée. Une voix d'enfant. Une voix qui a été brisée avant d'avoir eu le temps de devenir adulte.— Papa, je serai sage...Les mots sortent de sa bouche comme d'une blessure. Lentement, douloureusement, comme s'ils étaient déchirés de quelque part très profond en lui, un endroit qu'il a condamné, muré, oublié volontairement.— Je serai fort... je ferai tout ce que tu veux...
SofiaL'avion vibre.Ce n'est pas une vibration ordinaire, pas ce léger tremblement qu'on sent dans les vols commerciaux, celui qui berce et endort. C'est une vibration profonde, viscérale, qui monte du plancher métallique et traverse tout mon corps, mes os, mes dents, mon crâne. Une vibration qui dit que cet appareil n'a jamais été conçu pour le confort, jamais conçu pour des passagers, jamais conçu pour autre chose que transporter la mort d'un point à un autre.Quatorze heures.Quatorze heures dans ce ventre.Les parois sont nues, sales, marquées par des années de cargaisons illégales. Des traces de rouille. Des tags indéchiffrables. Des numéros de série barbouillés au marqueur noir. La lumière des ampoules suspendues au plafond est jaune, malade, elle vacille sans jamais s'éteindre complètement, comme si elle hésitait entre la vie et la mort.L'odeur.L'odeur est partout.Kérosène, bien sûr. L'essence d'avion qui imprègne chaque fibre de mes vêtements, chaque pore de ma peau, chaqu
Elle s'allonge sur moi.Son poids est léger, mais présent. Ses seins contre ma poitrine. Son ventre contre le mien. Ses jambes qui s'entrelacent avec les miennes. Sa peau est chaude maintenant, brûlante presque, comme si la fièvre qui m'a quitté était passée en elle.Elle m'embrasse.Ce baiser est différent de celui du bateau. Il n'est pas désespéré. Il est lent, profond, explorateur. Sa langue entre dans ma bouche comme on entre dans une maison abandonnée — avec curiosité, avec respect, avec le désir d'y rester.Mes mains remontent le long de son dos. Je sens chaque vertèbre s
Il a sauté dans l'eau peu profonde, a tiré le bateau sur la plage de galets. Nous sommes descendus à notre tour. L'eau était froide, plus froide que ce que laissait supposer sa couleur turquoise. Nos pieds se sont enfoncés dans le sable.Kovac a poussé le bateau. Il est remonté à bord. Le moteur a toussé, craché, puis a démarré.— Trois jours, a-t-il répété. Pas un de plus. Pas un de moins. Soyez là.Puis il est parti.Le bateau s'est éloigné, est devenu un point noir sur l'eau brillante, puis a disparu derrière la pointe de la falaise.
Elle se dégage une seconde.Juste une seconde.Le temps de reprendre son souffle. Le temps de planter ses yeux dans les miens.— Je ne veux pas mourir sans t'avoir aimé, dit-elle.Sa voix est brisée par le vent, par la peur, par le désir.— Tu ne vas pas mourir.— Promets-le.— Je te le promets.— Promets-le sur ce que tu as de plus sacré.
MatteoIl sort les relevés bancaires suisses du coffret.— Il est à toi. Prends-le. Prends Sofia. Disparais. Recommence. Loin. En Amérique du Sud, en Asie. Où tu veux.&mda
AlessandroLa nouvelle nous parvient par bribes, sur les ondes cryptées et les lignes sécurisées. Un carnage à la villa Moretti. Don Vittorio Moretti, mort. Une douzaine de ses hommes, abattus. Les pertes de Matteo sont lourdes aussi, mais il a réussi à fuir.La ville, au petit matin, est silencieu
MatteoLa lune est un œil aveuglant, indifférent, suspendu au-dessus des cyprès qui bordent la propriété. La villa est un monstre de pierre blonde, illuminée de l’intérieur comme un navire de croisière échoué dans les collines.Nous sommes onze. L’équipe la plus fine, la plus silencieuse, la plus m
AlessandroLe message arrive, un mot unique sur l’écran crypté. « Checkmate. » Il brille dans la pénombre de mon bureau, porteur d’un sens qui me glace.Ce n’est pas un cri de victoire. C’est une déclaration d’indépendance. Une notification : la pièce a quitté l’échiquier.— Il a pris la décision,







