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Nélia
*Bien arrivés à Deauville. Kaïs rentre lundi. Antoine a rempli le frigo pour vous. On t’embrasse.*
Le message de ma mère arrive pendant que je hisse ma dernière valise sur le lit.
Une photo suit. Maman rit face à la mer, la joue contre l’épaule d’Antoine. Le vent soulève ses cheveux et sa main repose sur le bras de son mari, avec cette confiance que je lui ai connue seulement sur les anciennes photos de mon père.
Papa est mort lorsque j’avais neuf ans. Après l’enterrement, ma mère a rangé ses costumes, repris son travail et appris à réparer seule le robinet de la cuisine. Elle préparait encore deux tasses de café chaque matin. La seconde refroidissait sur le plan de travail jusqu’à mon départ pour l’école.
Pendant des années, nous avons vécu à deux. Je remplissais les silences, elle disait que ma présence lui suffisait. J’ai fini par comprendre ce que cette phrase lui coûtait le jour où Antoine l’a fait rire dans notre cuisine. Un vrai rire, tête renversée, main sur la bouche. J’étais restée dans le couloir pour prolonger ce moment.
Onze mois plus tôt, je l’ai conduite jusqu’à l’autel.
Kaïs, le fils de mon beau-père est arrivé quelques minutes avant la cérémonie.
Je me trouvais près de ma mère lorsque l’agitation a gagné les derniers rangs. Toutes femmes se sont retournées pour lui. Même l’organisatrice du mariage a perdu le fil de sa phrase.
Il avançait dans l’allée, une veste noire sur l’épaule. Sa chemise blanche suivait la largeur de son torse et la ligne étroite de sa taille. Le soleil accrochait ses cheveux sombres, sa montre et la cicatrice qui coupait son sourcil gauche. Il possédait déjà ce visage publié dans les magazines financiers, sauf que les photos réduisaient tout : sa taille, ses épaules, la façon dont chaque regard venait naturellement à lui.
Antoine l’a serré contre lui. Kaïs a souri à son père et, durant cette seconde, sa froideur a disparu. Plusieurs femmes autour de moi ont souri aussi.
À vingt-trois ans, il dirigeait déjà la branche hôtelière du groupe Valmont. Il apparaissait aux ouvertures de palaces avec des actrices, des héritières, des mannequins dont les robes tenaient grâce à des miracles invisibles.
Ce jour-là, une grande blonde en satin vert occupait la chaise voisine de la sienne. Elle approchait sa bouche de son oreille chaque fois qu’elle lui parlait.
Après les vœux, le photographe a réuni les familles devant l’orangerie.
— Kaïs, voici Nélia, a dit Antoine.
Le regard de son fils s’est posé sur moi. J’avais choisi une robe rose trop sage, caché mes taches de rousseur sous une couche de fond de teint et attaché mes cheveux moi-même dans les toilettes.
— Je sais.
Sa voix m’a traversée plus sûrement que son sourire aurait pu le faire.
Le photographe nous a rapprochés. Kaïs a posé sa main au creux de mes reins. Sa paume couvrait presque toute la largeur de ma taille. Au moment du flash, j’ai tourné la tête vers lui.
Sur la photo, Kaïs regarde l’objectif. Moi, je le regarde comme toutes les autres femmes présentes ce jour-là.
J’avais rangé ce souvenir avec les choses inaccessibles.
À présent, je vais vivre trois mois dans la maison avec lui, manger à sa table et utiliser une salle de bains reliée à sa chambre. La rénovation de ma résidence universitaire a offert à ma mère un prétexte pour me garder près d’elle avant mon stage. J’ai accepté parce que son visage s’était éclairé. J’accepte beaucoup de choses pour cette lumière-là.
La chaleur accumulée sous les combles finit par rendre mon tee-shirt humide. Mes bras fatiguent, mes cheveux collent à ma nuque et la moitié de mes vêtements couvre encore le lit. J’emporte ma trousse jusqu’à la salle de bains pour me passer de l’eau sur le visage.
La porte reste entrouverte.
Je ralentis. Une respiration vient de l’intérieur.
Ma main pousse le battant.
Kaïs
Il se tient devant le lavabo, dos à moi.
L’eau brille sur ses épaules et descend le long de sa colonne. Son bras droit bouge devant lui. Je comprends seulement lorsque le miroir me rend le reste de son corps.
Ses doigts entourent sa queue.
Le mouvement de son poignet tire la peau sur toute sa longueur. Son ventre se creuse lorsqu’il remonte jusqu’au gland, gonflé et humide dans sa main. Il ferme les yeux. Ses hanches avancent légèrement, comme si son corps réclamait davantage que ce qu’il s’accorde.
Je reste dans l’ouverture.
Chaque détail arrive avec une précision affolante : les muscles de son dos qui roulent sous sa peau, la veine levée sur son avant-bras, ses cuisses puissantes, son sexe si épais que ses doigts le couvrent à peine. Son souffle accroche. Sa main accélère et son autre paume se plaque contre le marbre.
Une chaleur sourde gagne le bas de mon ventre.
Les paupières de aïs se soulèvent.
Ses yeux rencontrent les miens dans le miroir.
Son poignet ralentit. Son souffle continue de gonfler sa poitrine, sa main reste refermée autour de lui. La surprise traverse son visage, suivie d’une attention plus troublante encore. Il regarde mes joues, ma bouche entrouverte, puis le point où mes cuisses se pressent l’une contre l’autre.
Une ombre de sourire touche ses lèvres.
Je recule, heurte le chambranle et ramène la porte. Mon épaule frotte le mur du couloir pendant ma fuite.
Je prends une serviette dans ma chambre et descends jusqu’à la salle d’eau du rez-de-chaussée.
L’eau fraîche glisse sur mon visage, mon cou, mes seins. Le carrelage blanc suffit pourtant à ramener le miroir de l’étage. Son corps apparaît chaque fois que je ferme les paupières. Au bout de quelques minutes, ma peau frissonne tandis que la chaleur entre mes jambes demeure.
Je rejoins la salle à manger au coucher du soleil.
Kaïs occupe le bout de la table, vêtu d’une chemise sombre ouverte au col. Ses cheveux gardent encore une trace d’humidité. Un message s’affiche sur son téléphone : le prénom d’une femme suivi d’un cœur. Il retourne l’appareil avant de lever les yeux vers moi.
Je prends la chaise la plus éloignée. Kaïs attend que je remplisse mon verre.
— Rapproche-toi. J’ai horreur de parler à travers une table.
Je déplace mon assiette de deux places.
— Maman disait que tu rentrais lundi.
Son regard reste sur moi. Je baisse la tête vers mon assiette.
— Regarde-moi quand je te parle, Nélia.
J’obéis avant même d’y penser.
Kaïs observe ma réaction, puis s’appuie contre le dossier de sa chaise. Quelque chose vient de retenir son attention.
— Pour la salle de bains, frappe la prochaine fois.
Mes joues prennent feu.
— Pardon.
— Tu es restée assez longtemps pour rendre les excuses inutiles.
Mon verre manque mes lèvres. Kaïs récupère son téléphone et consulte le nouveau message qui vient d’apparaître. Une femme splendide sourit sur la vignette de profil.
Il ignore la notification.
Son regard revient vers moi.
NéliaJe rêve de l’ancienne cuisine.Le papier peint jaune se décolle encore près de la fenêtre. Mon père est assis à la table, vêtu du pull bleu qu’il portait le dimanche. La lumière traverse les rideaux et retrouve les reflets roux de sa barbe.Je m’agenouille devant lui. Mes mains ont leur taille d’aujourd’hui, mais ma tête arrive à peine à ses genoux.— J’ai fait quelque chose de terrible, papa.Il attend.— Je suis tombée amoureuse de quelqu'un que je n'aurais pas dû aimer. Maman croit que nous formons une famille et je suis en train de tout salir. Si elle l’apprend, elle va encore perdre ce qu’elle aime à cause de moi.Ma voix se brise. J’essaie de lui expliquer le regard de Kaïs, la facilité avec laquelle je l’oublie dès qu’il me touche et la honte qui revient ensuite. Les phrases se mélangent jusqu’à devenir incompréhensibles.Papa garde le silence. Il pose sa grande main sur ma tête et caresse doucement mes cheveux.Sa tendresse rend ma faute encore plus lourde.— Dis quelque
NéliaNoé m’a demandé de venir à Londres. Un week-end pourrait devenir quelques semaines. Je pourrais chercher un poste là-bas, loin des hôtels de Kaïs et de cette facilité honteuse avec laquelle mon corps lui cède.Cette idée m’accompagne lorsque je coupe l’eau.La seconde chemise descend jusqu’au milieu de mes cuisses. Je retrousse les manches et ramasse mes vêtements humides avant de sortir.Kaïs travaille dans la pièce principale.Un ordinateur ouvert, plusieurs pages de chiffres et deux écrans ont remplacé les plans mouillés. Il porte maintenant un pantalon sombre et une chemise grise aux manches remontées. Penché sur un rapport, il annote la marge sans remarquer immédiatement ma présence.Je connais cette version de Kaïs par les pages économiques. Les photographies le montrent quittant un conseil tard dans la nuit ou assis devant des contrats, les manches retroussées et le visage fermé. Les articles parlent de sa discipline, des dossiers qu’il reprend lui-même et des entreprises
NéliaJe me dirige vers l’entrée. Derrière moi, Kaïs ramasse la serviette tombée près de la table. Il l’enroule autour de ses hanches avant de me rejoindre.— Tu vas où ? Il est tard.— Chez moi. Nous sommes à Paris, il y a taxi. — Je ne vais pas laisser une femme traverser la ville seule à cette heure. Encore moins ma petite sœur.Mes cuisses se resserrent sous ma jupe.Quelques minutes plus tôt, Kaïs était entre elles. Sa chaleur coule encore le long de ma peau et il se tient maintenant devant moi avec la dignité d’un frère protecteur. Je remonte le dossier devant ma poitrine et baisse les yeux, incapable de soutenir son sourire.— Laisse tomber ton numéro de gentleman.Je pose la main sur la poignée. Kaïs prend son téléphone.— Camille m’a demandé de veiller sur toi. Je vais lui expliquer que tu préfères rentrer seule avec des vêtements mouillés au minuit..Je me retourne.— Tu ne vas pas appeler ma mère.Il trouve déjà son numéro. Lorsque j’avance pour lui retirer l’appareil, Kaï
NéliaLes mots meurent sur mes lèvres. Je me redresse, mais son bras entoure déjà ma taille. L’eau de sa peau traverse le tissu de mon chemisier.— Je suis venue pour travailler.— Continue.Son souffle glisse sous mon oreille. Je ramène les yeux sur le plan et reprends avec difficulté.— Les appliques seront placées plus près des têtes de lit. La première proposition laissait une zone trop sombre près de…Les lèvres de Kaïs descendent le long de mon cou. Sa main remonte sur mon ventre et trouve le premier bouton de mon chemisier.Je saisis son poignet. Kaïs desserre aussitôt son bras, libérant le passage entre la table et la porte.Je reste face aux plans, les doigts toujours refermés autour de lui.La bouche de Kaïs revient sur ma peau. Cette fois, ma tête s’incline légèrement pour lui offrir plus de place.Il ouvre le premier bouton.Je me retourne brusquement dans ses bras et pose les deux mains sur son torse.— Tu m’as fait venir pour ça.— Tu es venue.Je pousse contre sa poitri
NéliaLa valise de Noé occupe la moitié du lit. Il ouvre les tiroirs, hésite devant chaque chemise et finit par me tendre deux cravates.— La bleue ou la grise ?— La bleue.Il la range avec un sourire, puis reprend son inventaire. Son enthousiasme donne à l’appartement une agitation inhabituelle. Des vêtements apparaissent sur les chaises, les papiers de Londres couvrent la commode.Je plie l’un de ses pulls et le pose dans la valise.— Tu prends beaucoup trop d’affaires.— Je pars dix-huit mois.Le chiffre nous arrête tous les deux. Noé s’assied près de moi et referme une main sur ma cuisse.— Je reviendrai. Londres est à deux heures d’ici et tu pourras venir dès que Noma te laissera respirer.Il parle déjà d’un restaurant qu’il veut me montrer et d’un appartement assez grand pour m’accueillir. Je l’écoute construire cette nouvelle vie autour de nous avec la même facilité qu’il remplit sa valise.— Tu viendras le week-end prochain ?— Je vais essayer.— J’ai besoin d’une réponse un
NéliaNoé accueille la nouvelle avec enthousiasme. Il voit déjà nos emplois réunis sous le même groupe, Londres à quelques heures de train et Kaïs prêt à faciliter les choses parce que nous appartenons désormais à la même famille. En face de moi, Kaïs fait tourner son verre entre ses doigts et écoute les projets que mon compagnon construit autour de décisions prises par un autre homme.Le dessert vient d’être débarrassé lorsqu’une femme entre dans le salon avec une chemise cartonnée. Elle se présente comme la responsable juridique du groupe et s’adresse directement à Noé.— Les documents pour votre mobilité sont prêts. Certaines clauses doivent être validées ce soir pour que Londres puisse lancer la procédure demain matin.Noé consulte l’épaisseur du dossier, partagé entre la surprise et l’excitation. La juriste lui indique un bureau dans le salon voisin.— Ça fait combien de temps ? demande-t-il.— Une quarantaine de minutes, si tout est en ordre.Je propose de partir en avance, il







