LOGINEt c'est tout, c'est assez. Le lendemain, il m'apporte un café. Et les autres suivent, ils m'apportent des cafés, ils me demandent mon avis, ils m'écoutent. Et je ne suis plus l'otage, je ne suis plus l'ennemi. Je suis un partenaire, je suis celui qui a survécu, celui qui a appris, celui qui sait. Et Levon me regarde faire, il est fier, je le vois à sa façon de se tenir, à sa façon de sourire. Et le soir, quand on rentre, il me dit :
— Tu as vu ? Ils te respectent.LevonOn s'est réunis, Vahan et moi, dans la vieille maison, la maison des affaires, la maison des décisions, la maison où on avait signé la trêve, la maison où on avait pleuré, la maison où on avait pardonné. Anoush était là, Aram aussi. Ils étaient assis, ils écoutaient, ils attendaient. Ils avaient le visage fermé, les yeux durs, les mâchoires serrées. Ils avaient peur, non, ils n'avaient pas peur, ils avaient mal, ils avaient été touchés, ils avaient été meurtris, et ils voulaient justice. Et Vahan a parlé le premier.— Les Petrosian sont une plaie. Une plaie qu'il faut brûler.— Je suis d'accord.— On les attaque ensemble. Toutes nos forces. Tous nos hommes. Toutes nos armes.— Ensemble.— Ensemble.Et on a préparé. On a réuni nos hommes, on leur a parlé, on leur a dit ce qu'on attendait d'eux. Ils étaient prêts, ils étaient fidèles, ils étaient en colère. On a cartographié le territoire des Petrosian, on
Les heures qui ont suivi ont été les plus longues de ma vie. J'ai appelé tous mes hommes, tous mes contacts, tous les réseaux. J'ai remué ciel et terre. J'ai mobilisé chaque rue, chaque quartier, chaque informateur. J'ai promis de l'argent, j'ai promis des faveurs, j'ai promis tout ce qu'on peut promettre. Je n'ai pas dormi, je n'ai pas mangé. Je regardais mon téléphone, j'attendais, je priais. Je priais un Dieu auquel je ne croyais plus depuis longtemps, mais je priais quand même, je priais comme un enfant, je priais comme un homme qui n'a plus rien d'autre. Et Vahan était là, à côté, il faisait la même chose, il appelait ses hommes, il remuait les mêmes cieux, il brûlait les mêmes ponts. Et Anoush restait avec nous, elle écoutait, elle notait, elle analysait, elle tissait la toile, elle construisait le piège. Elle était notre cerveau, notre calme, notre force. Et enfin, après trois jours, trois jours qui ont duré trois siècles, trois jours qui m'ont vieilli de dix ans, un appel. U
LevonLa nuit était calme, trop calme, et j'aurais dû me méfier. J'aurais dû sentir que quelque chose se préparait, que l'air était trop lourd, que le silence était trop épais, que même les cigales s'étaient tues, comme si la ville elle-même retenait son souffle, comme si les murs eux-mêmes savaient ce qui allait arriver. Mais je ne sentais rien. J'étais heureux, simplement heureux, et le bonheur rend aveugle. Aram dormait à côté de moi, sa main posée sur mon torse, sa respiration régulière, chaude, vivante. Je sentais le poids de sa tête sur mon épaule, le souffle léger de ses lèvres contre ma peau, et je regardais le plafond en pensant à demain, à l'affaire, aux enfants, à tout ce qu'on avait construit, à tout ce qu'on avait gagné, à tout ce qu'on avait failli perdre. Je pensais à la trêve, à la réconciliation, aux larmes de Vahan sur le parquet, aux mains d'Anoush sur mes joues, à tout ce chemin parcouru, à tout le sang versé, à toutes les nuits blanches, et je
Il ferme les yeux, il respire. Et je le laisse, je ne dis rien, je le laisse réfléchir. Et après un long moment, il les rouvre. — Un orphelin. — Oui. — Un enfant qui n'a personne. — Oui. — Arménien. — Oui. Et il hoche la tête, il dit : — Alors on le fait. Et je le prends dans mes bras, je le serre, je l'embrasse. Et il rit, il dit : — Tu es fou. — Je suis amoureux. Et les mois passent, les papiers, les rendez-vous, l'attente. Et un jour, on nous appelle. Il y a un petit garçon, trois ans, ses parents sont morts dans un accident, il n'a personne. On va le chercher, il est dans un orphelinat à la périphérie, une vieille bâtisse grise. Et on entre. Et il est là, dans un coin, il joue avec une voiture cassée. Il lève la tête, ses yeux sont immenses, ses yeux sont tristes. Et je m'agenouille, je dis :
Et c'est tout, c'est assez. Le lendemain, il m'apporte un café. Et les autres suivent, ils m'apportent des cafés, ils me demandent mon avis, ils m'écoutent. Et je ne suis plus l'otage, je ne suis plus l'ennemi. Je suis un partenaire, je suis celui qui a survécu, celui qui a appris, celui qui sait. Et Levon me regarde faire, il est fier, je le vois à sa façon de se tenir, à sa façon de sourire. Et le soir, quand on rentre, il me dit : — Tu as vu ? Ils te respectent. — Ils respectent le travail. — Ils respectent l'homme. Et je m'assois, je suis fatigué, mais c'est une bonne fatigue, une fatigue de travail, pas une fatigue de peur. Et il s'assoit à côté de moi, il pose sa main sur ma cuisse. — Tu es heureux ? — Oui. — Vraiment ? — Vraiment. Et de l'autre côté de la ville, dans une autre maison, Anoush range ses affaires dans la chambre de Vahan. Elle pl
Il sort, il revient avec Anoush. Elle est trempée elle aussi, elle a les cheveux collés, elle a les yeux rouges, elle a pleuré. Et elle me regarde, et je la regarde. Et il y a tant de choses entre nous, tant d'années, tant de silence. Et elle dit :— Aram.— Anoush.Et elle traverse la pièce, elle me prend dans ses bras. Elle est petite, elle est menue, mais elle serre fort, elle serre comme si elle voulait me briser. Et elle dit dans mon cou :— Je suis désolée. Je suis tellement désolée.— Moi aussi.Et Vahan nous regarde, il sourit, il pleure encore. Et à ce moment, la porte s'ouvre, et Levon entre. Il a son manteau, il a l'air d'un homme qui va sortir. Et il regarde Anoush, et Anoush le regarde. Et il dit :— Anoush, je suis désolé.Elle se retourne, elle le regarde, elle ne dit rien. Et il continue :— Pour tout. Pour les années, pour ce que j'ai fait, pour ce que je n'ai pas fait, pour t'avoir lai







