LOGINYûsuf
— Lave-moi la nuque. La voix du maître est basse, sourde, presque un murmure. Elle traverse la vapeur et vient se poser sur moi, comme une main. Je n'ai pas besoin d'en entendre plus. Je sais ce qu'il veut. Je sais ce qu'il attend. Je sais ce que je dois faire. Je prends le savon noir et je le fais mousser entre mes paumes. La mousse est dense, onctueuse, parfumée. Je la regarde monter, blanche et légère, et je sens l'odeur de l'olive et du laurier envahir mes narines. Puis je pose mes mains sur la nuque du maître. Sa peau est chaude. Elle est chaude et lisse sous mes doigts. Je sens les muscles de sa nuque, les tendons, les vertèbres. Je sens son pouls battre, lent, régulier, comme une machine parfaite. Je sens la chaleur monter de lui, envahir mes mains, remonter le long de mes bras. C'est une chaleur qui n'a rien à voir avec celle du hammam. C'est une chaleur qui vient de lui, de sa chair, de son sang. Je savonne lentement, avec attention, en prenant soin de bien répartir la mousse. Mes doigts s'enfoncent dans les muscles, pétrissent, appuient, relâchent. Le maître penche légèrement la tête en avant. C'est un geste infime, presque imperceptible. Mais je le connais. C'est le geste qu'il fait quand il s'abandonne, quand il me laisse le toucher, quand il m'autorise à commencer. Je me souviens. La main de mon oncle sur ma nuque. Le jour du départ. Il m'avait attrapé par la nuque, comme on attrape un chien, et il m'avait poussé en avant. Il avait dit : « Tu vas avec eux. C'est mieux pour toi. » Il avait menti. Il m'avait vendu. Il avait vendu ma peau, mes mains, mon travail. Il avait vendu ma vie pour payer ses dettes. Je me souviens de cette main. Elle était dure, sèche, impatiente. Elle m'avait serré la nuque si fort que j'en avais eu des bleus. J'avais quatorze ans. Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. Je ne comprenais pas pourquoi je devais partir, pourquoi je devais quitter ma mère, mon village, la mer. Je ne comprenais pas pourquoi on m'emmenait. Aujourd'hui, c'est ma main à moi qui tient la nuque du maître. C'est ma main qui pétrit, qui masse, qui savonne. C'est ma main qui a le pouvoir, l'espace d'un instant, l'espace d'un geste. Je sens les muscles du maître se détendre sous mes paumes. Je sens la tension s'échapper de son corps. Je sens qu'il s'abandonne, qu'il me fait confiance, qu'il me laisse faire. Et j'ai envie de serrer. Juste un peu. J'ai envie de serrer, pour qu'il comprenne que je ne suis pas seulement un serviteur. Pour qu'il comprenne que je ne suis pas seulement une paire de mains. Pour qu'il comprenne que je suis un homme, moi aussi, avec des désirs, des colères, des envies. Mais je ne le fais pas. Je ne serre pas. Je continue de masser, lentement, régulièrement, avec la précision que j'ai apprise. Mes doigts s'enfoncent dans les muscles, trouvent les nœuds, les dénouent. Le maître soupire. Un soupir léger, à peine audible. Mais je l'entends. Et ce soupir me traverse, de la nuque jusqu'au bas du ventre. La vapeur est plus dense. Elle s'accroche à ma peau, à mes cheveux, à mes cils. Je transpire maintenant. La sueur coule le long de mon dos, entre mes omoplates, sur mes tempes. Je la sens perler sur mon front, glisser sur mes joues. Ce n'est pas seulement la chaleur. C'est lui. C'est sa nuque sous mes doigts, sa chair vivante, son abandon. Je continue de masser. Mes mains remontent vers sa nuque, puis redescendent vers ses épaules. Je pétris, j'appuie, je relâche. Le maître respire plus fort. Sa poitrine se soulève et s'abaisse, et mes mains suivent ce mouvement, comme si elles dansaient. — Continue. La voix du maître est à peine un souffle. Mais je l'entends. Et je continue. Je continue de masser, sans m'arrêter, sans réfléchir. Mes doigts s'enfoncent dans sa chair, trouvent les points de tension, les effacent. Le maître penche la tête en avant, encore plus, et sa nuque s'offre à moi, vulnérable, exposée. Je la regarde, cette nuque. Je la regarde, et je sens mon souffle s'accélérer. La nuque du maître est large, puissante, musclée. Elle est couverte d'une peau lisse, halée, légèrement ambrée. Je la touche, et je sens la chaleur, la force, la vie. Je sens aussi quelque chose d'autre, quelque chose de plus sombre, de plus animal. J'ai envie de poser mes lèvres sur cette nuque. J'ai envie de la mordre, de la marquer, de la posséder. Mais je ne le fais pas. Je ne le fais pas, parce que je suis un serviteur. Parce que je suis à sa place, dans ce hammam, pour le laver, pas pour le désirer. Parce que je dois oublier que je suis un homme, que j'ai des envies, que mon corps réagit. Mais mon corps réagit. Je le sens. Mon sexe se tend sous ma tunique, dur, douloureux, insupportable. Je le sens, et je n'y peux rien. Je le sens, et je continue de masser la nuque du maître, comme si de rien n'était. Le maître ne dit rien. Il ne bouge pas. Il se tient debout, immobile, la tête penchée, et il se laisse masser. Il sent peut-être mon trouble. Il sent peut-être que mes doigts tremblent, que ma respiration est courte, que mon corps est en feu. Mais il ne dit rien. Il attend. Et c'est cela, le pire. C'est qu'il attend. Il attend que je cède, que je m'effondre, que je trahisse mon désir. Il attend que je pose mes lèvres sur sa nuque, que je le morde, que je le supplie. Il attend, et il ne dit rien, et ce silence est pire que tous les mots. Je me souviens de mon oncle. Il ne disait rien, lui aussi, quand il m'a vendu. Il a attrapé ma nuque, il m'a poussé en avant, et il n'a rien dit. Il a pris l'argent, il l'a compté, il l'a empoché, et il n'a rien dit. Il n'a pas dit au revoir. Il n'a pas dit pardon. Il n'a pas dit qu'il m'aimait. Aujourd'hui, c'est moi qui tiens la nuque du maître. C'est moi qui ai le pouvoir, l'espace d'un geste. Et je ne dis rien, moi non plus. Parce que je ne sais pas quoi dire. Parce que je ne sais pas si je dois le remercier ou le haïr. Parce que je ne sais pas si je suis en train de le laver ou de me venger.Je ne sais pas quoi répondre. Je bois une gorgée de vin. Il est bon, fruité, un peu âpre. Je le fais rouler sur ma langue pour ne pas avoir à parler.Les mezze arrivent. Des petites assiettes, des couleurs, des odeurs. Du houmous, du taboulé, des feuilles de vigne, des boulettes de viande. Levon me sert, sans me demander, comme si c'était naturel. Je le laisse faire. Je regarde ses mains, la façon dont il tient la cuillère, dont il dispose les assiettes. Des mains qui ont tué. Des mains qui me servent à manger.— Tu es troublé, dit-il.— Arrête de me dire ce que je ressens.— D'accord. Pardon.Il mange. Je mange. Nous mangeons en silence, mais ce n'est pas un silence vide. C'est un silence qui se remplit peu à peu, de tout ce qu'on ne dit pas, de tout ce qu'on n'ose pas.— Aram.Je lève les yeux.— Tu sais que ce n'est pas un piège, hein ?— Je sais.— Non, tu ne sais pas. Tu attends
Au coin de la rue, il s'arrête. Il me fait face. La lumière du réverbère tombe sur son visage, accuse ses traits, la ligne de sa mâchoire, la courbe de ses lèvres. Il lève la main, la pose sur ma joue. Sa paume est chaude, rugueuse. Il se penche. Le baiser est maladroit, d'abord. Nos nez se cognent, je m'écarte, il rit, un rire bas qui résonne dans sa poitrine. Puis il essaie encore. Sa bouche trouve la mienne, douce, hésitante. Il ne force pas. Il attend que je réponde. Et je réponds. Mes lèvres s'ouvrent, mes mains se posent sur son torse, je sens son cœur battre sous mes doigts, rapide, désordonné. Quand il se recule, j'ai les joues en feu et le souffle court. Il sourit. Un vrai sourire, sans dents, juste les yeux qui plissent. — Voilà, dit-il. — Voilà quoi ? — Voilà nous. Des passants nous contournent. Un homme nous lance un regard en coin. Vahan s'en fiche. Il m'embrasse en
Anoush La voiture s'arrête devant le restaurant et je ne bouge pas. Mes doigts restent crispés sur la poignée de la portière. À travers la vitre, je vois les lumières, les nappes blanches, les silhouettes qui s'agitent à l'intérieur. Un endroit où les gens viennent pour célébrer des anniversaires, des promotions, des demandes en mariage. Pas pour surveiller un otage. Vahan coupe le moteur. Le silence tombe d'un coup, épais, et je l'entends respirer à côté de moi. Il ne dit rien pendant un moment. Il attend. Sa main se pose sur la mienne, tiède, et je sursaute comme si je m'étais brûlée. — Tu n'as pas envie d'entrer ? Sa voix est basse, sans accusation. Je hausse les épaules, un geste ridicule, enfantin. Je ne sais pas quoi faire de mes mains, de mon corps, de cette robe qu'il m'a fait porter. Une robe qui n'est pas à moi. Ou peut-être qu'elle est à moi, maintenant. Je ne sais plus. — Ce n'est
Anoush Je suis assise en face de lui, dans la cuisine, la table est petite, nos genoux se touchent presque, et je le regarde, il a les yeux baissés, il tourne une cuillère dans son thé, et je prends une grande inspiration, et je dis : — Vahan, je dois te dire quelque chose. Et il lève les yeux, ces yeux sombres qui me fouillent, et il attend, et je continue : — Ce n'est pas seulement physique, ce n'est pas seulement le désir, ce n'est pas parce que tu es là et que je suis seule, non, c'est toi, c'est toi que j'aime, profondément, je t'aime d'une manière qui me fait peur, je t'aime comme je n'ai jamais aimé personne, et je sais que ça ne change rien pour toi, je sais que tu vas peut-être partir, mais je devais te le dire, parce que je ne peux plus le garder. Et je m'arrête, j'ai la gorge sèche, les mains tremblantes, et je le regarde, et son visage change, il se passe quelque chose, une fissure, une ouverture, et il pose sa
AramIl me ramène dans la chambre, il ne dit rien, il me guide par le bras, et j'ai l'impression d'être un enfant qu'on punit, et il me couche sur le lit, il enlève mes chaussures, il tire les draps sur moi, et je me laisse faire, je suis vide, je suis épuisé, et il s'allonge près de moi, il me prend dans ses bras, il me serre contre sa poitrine, et je sens son cœur battre contre mon dos, un battement fort, régulier, et il dit :— Je t'aime aussi.Et ces mots, ces trois mots que j'attendais depuis des jours, des semaines, peut-être des années, ces mots me tombent dessus comme une pluie chaude, et je sens quelque chose se briser en moi, une digue qui cède, et je pleure, je pleure sans retenue, les sanglots me secouent, et il me serre plus fort, il pose sa joue contre mes cheveux, et je dis :— Je t'ai attendu.Et il dit :— Je sais.Et je pleure encore, et je pleure de soulagement, de joie, de tristesse aussi, parce que je sais que rien ne sera facile
AnoushJe décide de partir, je décide que cette maison est un tombeau, que ces murs sont des murs de prison, et j'attends qu'ils soient tous occupés, qu'ils oublient ma présence, et je profite d'un moment d'inattention, je me glisse dehors, je cours, mes pieds frappent le sol dur, et j'atteins la grille, je la secoue, elle est fermée, évidemment, mais je continue à la secouer, comme si je pouvais la briser par la seule force de mon désespoir, et je m'arrête, essoufflée, et je lève les yeux, et il est là, de l'autre côté de la grille, non, de ce côté, il est là, debout, il m'attendait, et je dis :— Tu savais que je partirais.Et il répond :— Oui.Et je sens les larmes monter, je sens la colère aussi, une colère froide qui me serre les poings, et je dis :— Pourquoi tu ne m'as pas arrêtée.Et il dit :— Parce que je voulais voir si tu reviendrais.Et ces mots me frappent en pleine poitrine, et je reste là, tremblante, et il ouvre la grille, non, i







