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Chapitre 4 — La nuque

Author: Déesse
last update publish date: 2026-09-02 17:53:28

Je me souviens. Ma mère brodait des étoffes pour des hommes comme lui. Des hommes riches, puissants, qui ne savaient pas que nous existions. Elle disait : « Un jour, tu porteras du beau linge. » Elle ne savait pas que je finirais ici, dans ce hammam, à laver le corps d'un homme qui ne me regarde même pas.

Mais il me regarde. Le maître me regarde. Il a ouvert les yeux, et il me regarde, et je soutiens son regard une seconde de trop. Puis je baisse les yeux, comme il se doit. Mais il est trop tard. Il a vu ce que je pensais. Il a vu que je pensais à ma mère. Il a vu que j'étais ailleurs.

Le maître ne dit rien. Il ne demande rien. Mais je sais qu'il a vu. Et je sais que ce regard pèse sur moi, comme une main posée sur ma nuque.

Je reprends le savon. Je fais mousser encore, et je pose mes mains sur sa poitrine. Je savonne son torse, ses pectoraux, la ligne de ses poils. Mes doigts glissent sur sa peau, et je sens les battements de son cœur sous ma paume. Le maître respire plus fort. Sa poitrine se soulève et s'abaisse, et mes mains suivent ce mouvement, comme si elles dansaient.

Je descends vers son ventre. La mousse coule, et mes doigts suivent la ligne de ses abdominaux. Le ventre est ferme, tendu, musclé. Je le savonne avec lenteur, avec attention, comme si je dessinais des cercles. Le maître se tend. Ses muscles se contractent sous mes doigts. Je sens son souffle s'accélérer.

Je m'arrête. Mes mains sont posées sur son ventre, juste au-dessus de la lisière de ses hanches. Je ne descends pas plus bas. Je n'en ai pas le droit. Pas encore. Le maître ne dit rien, mais je sais que je dois m'arrêter là. Je retire mes mains, et je prends le pot de cuivre.

L'eau coule sur le corps du maître, emportant la mousse. L'eau ruisselle sur sa peau, sur son torse, sur son ventre, sur ses cuisses. Elle brille dans la vapeur. Le maître ferme les yeux. L'eau est chaude, apaisante. Elle le lave de toute la mousse, de toute la sueur, de toute la tension. Et moi, je regarde l'eau couler, et je sens mon propre corps se détendre, comme si c'était moi qui recevais cette eau.

Le rituel continue. Je ne sais pas encore jusqu'où il nous mènera ce soir. Mais je sais que le maître me regarde, et que son regard ne me quitte pas. Je sais que ses yeux pèsent sur moi, et que je vais devoir porter ce poids.

Je sais que ce soir, le silence va se fissurer.

La vapeur est plus dense encore. Elle s'accroche aux murs, au plafond, à mes poumons. Je respire, et c'est comme si je buvais de l'eau. Le maître se tient debout, ruisselant, au centre du hammam. Il a fermé les yeux. Son corps est luisant, parfait, offert. Je le regarde, et je sens mon cœur battre dans ma poitrine, fort, trop fort.

Je me souviens de ma mère. Elle brodait des étoffes pour des hommes comme lui. Elle ne savait pas que je laverais un jour le corps de ces hommes. Elle ne savait pas que je porterais leur odeur sur mes mains, que je toucherais leur peau, que je frôlerais leurs muscles. Elle ne savait pas que je deviendrais cela.

Mais je le sais. Je le sais, et je continue.

Parce que je n'ai pas le choix.

Parce que c'est cela, être serviteur.

Parce que c'est cela, être à lui.

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