INICIAR SESIÓNJe me souviens. Ma mère brodait des étoffes pour des hommes comme lui. Des hommes riches, puissants, qui ne savaient pas que nous existions. Elle disait : « Un jour, tu porteras du beau linge. » Elle ne savait pas que je finirais ici, dans ce hammam, à laver le corps d'un homme qui ne me regarde même pas.
Mais il me regarde. Le maître me regarde. Il a ouvert les yeux, et il me regarde, et je soutiens son regard une seconde de trop. Puis je baisse les yeux, comme il se doit. Mais il est trop tard. Il a vu ce que je pensais. Il a vu que je pensais à ma mère. Il a vu que j'étais ailleurs. Le maître ne dit rien. Il ne demande rien. Mais je sais qu'il a vu. Et je sais que ce regard pèse sur moi, comme une main posée sur ma nuque. Je reprends le savon. Je fais mousser encore, et je pose mes mains sur sa poitrine. Je savonne son torse, ses pectoraux, la ligne de ses poils. Mes doigts glissent sur sa peau, et je sens les battements de son cœur sous ma paume. Le maître respire plus fort. Sa poitrine se soulève et s'abaisse, et mes mains suivent ce mouvement, comme si elles dansaient. Je descends vers son ventre. La mousse coule, et mes doigts suivent la ligne de ses abdominaux. Le ventre est ferme, tendu, musclé. Je le savonne avec lenteur, avec attention, comme si je dessinais des cercles. Le maître se tend. Ses muscles se contractent sous mes doigts. Je sens son souffle s'accélérer. Je m'arrête. Mes mains sont posées sur son ventre, juste au-dessus de la lisière de ses hanches. Je ne descends pas plus bas. Je n'en ai pas le droit. Pas encore. Le maître ne dit rien, mais je sais que je dois m'arrêter là. Je retire mes mains, et je prends le pot de cuivre. L'eau coule sur le corps du maître, emportant la mousse. L'eau ruisselle sur sa peau, sur son torse, sur son ventre, sur ses cuisses. Elle brille dans la vapeur. Le maître ferme les yeux. L'eau est chaude, apaisante. Elle le lave de toute la mousse, de toute la sueur, de toute la tension. Et moi, je regarde l'eau couler, et je sens mon propre corps se détendre, comme si c'était moi qui recevais cette eau. Le rituel continue. Je ne sais pas encore jusqu'où il nous mènera ce soir. Mais je sais que le maître me regarde, et que son regard ne me quitte pas. Je sais que ses yeux pèsent sur moi, et que je vais devoir porter ce poids. Je sais que ce soir, le silence va se fissurer. La vapeur est plus dense encore. Elle s'accroche aux murs, au plafond, à mes poumons. Je respire, et c'est comme si je buvais de l'eau. Le maître se tient debout, ruisselant, au centre du hammam. Il a fermé les yeux. Son corps est luisant, parfait, offert. Je le regarde, et je sens mon cœur battre dans ma poitrine, fort, trop fort. Je me souviens de ma mère. Elle brodait des étoffes pour des hommes comme lui. Elle ne savait pas que je laverais un jour le corps de ces hommes. Elle ne savait pas que je porterais leur odeur sur mes mains, que je toucherais leur peau, que je frôlerais leurs muscles. Elle ne savait pas que je deviendrais cela. Mais je le sais. Je le sais, et je continue. Parce que je n'ai pas le choix. Parce que c'est cela, être serviteur. Parce que c'est cela, être à lui.Je ne sais pas quoi répondre. Je bois une gorgée de vin. Il est bon, fruité, un peu âpre. Je le fais rouler sur ma langue pour ne pas avoir à parler.Les mezze arrivent. Des petites assiettes, des couleurs, des odeurs. Du houmous, du taboulé, des feuilles de vigne, des boulettes de viande. Levon me sert, sans me demander, comme si c'était naturel. Je le laisse faire. Je regarde ses mains, la façon dont il tient la cuillère, dont il dispose les assiettes. Des mains qui ont tué. Des mains qui me servent à manger.— Tu es troublé, dit-il.— Arrête de me dire ce que je ressens.— D'accord. Pardon.Il mange. Je mange. Nous mangeons en silence, mais ce n'est pas un silence vide. C'est un silence qui se remplit peu à peu, de tout ce qu'on ne dit pas, de tout ce qu'on n'ose pas.— Aram.Je lève les yeux.— Tu sais que ce n'est pas un piège, hein ?— Je sais.— Non, tu ne sais pas. Tu attends
Au coin de la rue, il s'arrête. Il me fait face. La lumière du réverbère tombe sur son visage, accuse ses traits, la ligne de sa mâchoire, la courbe de ses lèvres. Il lève la main, la pose sur ma joue. Sa paume est chaude, rugueuse. Il se penche. Le baiser est maladroit, d'abord. Nos nez se cognent, je m'écarte, il rit, un rire bas qui résonne dans sa poitrine. Puis il essaie encore. Sa bouche trouve la mienne, douce, hésitante. Il ne force pas. Il attend que je réponde. Et je réponds. Mes lèvres s'ouvrent, mes mains se posent sur son torse, je sens son cœur battre sous mes doigts, rapide, désordonné. Quand il se recule, j'ai les joues en feu et le souffle court. Il sourit. Un vrai sourire, sans dents, juste les yeux qui plissent. — Voilà, dit-il. — Voilà quoi ? — Voilà nous. Des passants nous contournent. Un homme nous lance un regard en coin. Vahan s'en fiche. Il m'embrasse en
Anoush La voiture s'arrête devant le restaurant et je ne bouge pas. Mes doigts restent crispés sur la poignée de la portière. À travers la vitre, je vois les lumières, les nappes blanches, les silhouettes qui s'agitent à l'intérieur. Un endroit où les gens viennent pour célébrer des anniversaires, des promotions, des demandes en mariage. Pas pour surveiller un otage. Vahan coupe le moteur. Le silence tombe d'un coup, épais, et je l'entends respirer à côté de moi. Il ne dit rien pendant un moment. Il attend. Sa main se pose sur la mienne, tiède, et je sursaute comme si je m'étais brûlée. — Tu n'as pas envie d'entrer ? Sa voix est basse, sans accusation. Je hausse les épaules, un geste ridicule, enfantin. Je ne sais pas quoi faire de mes mains, de mon corps, de cette robe qu'il m'a fait porter. Une robe qui n'est pas à moi. Ou peut-être qu'elle est à moi, maintenant. Je ne sais plus. — Ce n'est
Anoush Je suis assise en face de lui, dans la cuisine, la table est petite, nos genoux se touchent presque, et je le regarde, il a les yeux baissés, il tourne une cuillère dans son thé, et je prends une grande inspiration, et je dis : — Vahan, je dois te dire quelque chose. Et il lève les yeux, ces yeux sombres qui me fouillent, et il attend, et je continue : — Ce n'est pas seulement physique, ce n'est pas seulement le désir, ce n'est pas parce que tu es là et que je suis seule, non, c'est toi, c'est toi que j'aime, profondément, je t'aime d'une manière qui me fait peur, je t'aime comme je n'ai jamais aimé personne, et je sais que ça ne change rien pour toi, je sais que tu vas peut-être partir, mais je devais te le dire, parce que je ne peux plus le garder. Et je m'arrête, j'ai la gorge sèche, les mains tremblantes, et je le regarde, et son visage change, il se passe quelque chose, une fissure, une ouverture, et il pose sa
AramIl me ramène dans la chambre, il ne dit rien, il me guide par le bras, et j'ai l'impression d'être un enfant qu'on punit, et il me couche sur le lit, il enlève mes chaussures, il tire les draps sur moi, et je me laisse faire, je suis vide, je suis épuisé, et il s'allonge près de moi, il me prend dans ses bras, il me serre contre sa poitrine, et je sens son cœur battre contre mon dos, un battement fort, régulier, et il dit :— Je t'aime aussi.Et ces mots, ces trois mots que j'attendais depuis des jours, des semaines, peut-être des années, ces mots me tombent dessus comme une pluie chaude, et je sens quelque chose se briser en moi, une digue qui cède, et je pleure, je pleure sans retenue, les sanglots me secouent, et il me serre plus fort, il pose sa joue contre mes cheveux, et je dis :— Je t'ai attendu.Et il dit :— Je sais.Et je pleure encore, et je pleure de soulagement, de joie, de tristesse aussi, parce que je sais que rien ne sera facile
AnoushJe décide de partir, je décide que cette maison est un tombeau, que ces murs sont des murs de prison, et j'attends qu'ils soient tous occupés, qu'ils oublient ma présence, et je profite d'un moment d'inattention, je me glisse dehors, je cours, mes pieds frappent le sol dur, et j'atteins la grille, je la secoue, elle est fermée, évidemment, mais je continue à la secouer, comme si je pouvais la briser par la seule force de mon désespoir, et je m'arrête, essoufflée, et je lève les yeux, et il est là, de l'autre côté de la grille, non, de ce côté, il est là, debout, il m'attendait, et je dis :— Tu savais que je partirais.Et il répond :— Oui.Et je sens les larmes monter, je sens la colère aussi, une colère froide qui me serre les poings, et je dis :— Pourquoi tu ne m'as pas arrêtée.Et il dit :— Parce que je voulais voir si tu reviendrais.Et ces mots me frappent en pleine poitrine, et je reste là, tremblante, et il ouvre la grille, non, i







