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Reine
Le grondement du moteur d'une voiture qui s'arrête devant la maison me fait sursauter. Je m'éloigne de la fenêtre de la cuisine, essuyant mes mains encore humides sur mon jean. Richard a dit qu'il arriverait aujourd'hui. Il a dit « mon fils », avec cette fierté teintée d'une pointe d'inquiétude dans la voix. Il ne m'a pas dit « prépare-toi à un ouragan ».
Je les entends dans l'entrée. La voix douce et chaleureuse de mon mari, et une autre, plus grave, plus tranchante, qui répond par monosyllabes. Mon cœur bat un peu trop vite. Ce n'est que pour l'été, me rappelé-je. Trois mois. Je peux survivre à trois mois.
Quand je les rejoins, la scène est déjà figée. Richard, souriant, un bras tendu vers moi.
— Reine, voici Gabriel. Gabriel, voici Reine.
Le jeune homme se détache de l'encadrement de la porte, et le soleil de juin semble pâlit à côté de l'intensité de son regard. Il a les yeux de son père, cette même couleur noisette, mais là où ceux de Richard sont doux, les siens sont des silex. Il me toise, lentement, des cheveux attachés en désordre jusqu'à mes baskets usées. Je me sens nue, jugée, cataloguée en un instant.
— Enchanté, dit-il.
Sa voix est polie, mais le mot est une arme. Il ne le pense pas. Pas une seconde.
— Bienvenue, Gabriel, dis-je, espérant que ma voix ne tremble pas.
L'été s'étire soudain devant moi, interminable et lourd de menaces.
Les premiers jours sont un champ de mines. Nous vivons une danse étrange, évitant soigneusement tout contact dans les couloirs, nous observant à la dérobée. Gabriel est un spectre silencieux et moqueur. Il est partout. Dans l'odeur de son café trop fort qui envahit la cuisine le matin, dans le bruit de la guitare qu'il gratte le soir sur la terrasse, dans l'espace qu'il occupe, trop grand, trop présent.
Ce soir-là, le dîner est particulièrement tendu. Richard, heureux d'avoir sa petite famille réunie, ne voit rien.
— Et ce nouveau projet au bureau, Reine ? Tu devrais en parler à Gabriel, je suis sûr qu'il trouverait ça passionnant.
Je lance un regard à la dérobée à Gabriel. Il pousse les pois mange-tout dans son assiette avec sa fourchette, un sourire narquois aux lèvres.
— Je doute que cela intéresse qui que ce soit en dehors de nous, Richard.
— Tu as probablement raison, renchérit Gabriel sans me regarder. Les histoires de bureau… ça a tendance à m'endormir.
La pointe est précise, cruelle. Sous la table, je serre les poings. Richard rit, bonhomme.
— Vous deux ! Il va falloir apprendre à vous apprécier !
Le regard de Gabriel croise enfin le mien. Un éclair de défi y danse. Jamais.
Plus tard, alors que Richard s'est endormi devant la télévision, je me réfugie dans la cuisine pour un verre d'eau. La maison est silencieuse, bercée seulement par la respiration du sommeil de mon mari. Je me sens coupable de cette tension, impuissante.
Je sursaute en le voyant debout dans l'embrasure de la porte, appuyé contre le chambranle, un verre à la main. Il ne fait aucun bruit.
— Tu as peur ? demande-t-il, sa voix basse résonnant dans le silence.
— De toi ? Non.
— C'est pourtant ce que je vois dans tes yeux. La peur d'être démasquée.
Je pose mon verre avec un claquement sec.
— Je n'ai rien à cacher, Gabriel.
Il avance d'un pas. La cuisine semble rétrécir.
— Vraiment ? Une femme de quarante ans épouse un homme de soixante, riche et veuf depuis seulement deux ans. Fais-moi confiance, tout le monde voit ce qu'il y a à voir.
La colère monte en moi, chaude et familière.
— Tu ne sais rien de moi. Rien de ce que ton père et moi avons.
— Je sais le genre, rétorque-t-il en me contournant, si près que je sens la chaleur de son corps. Je l'ai vu avant. Tu n'es pas la première à penser que tu étais plus maline que les autres.
Son parfum, un mélange de bois et de quelque chose de sauvage, m'enveloppe. C'est une agression. Une revendication. Je déteste le fait que mon pouls s'emballe. Je déteste la façon dont mon corps réagit à sa proximité, trahissant mon cerveau.
— Tu es odieux, je murmure, le dos collé au plan de travail.
Il se penche, ses lèvres près de mon oreille. Son souffle est chaud sur ma peau.
— Et toi, Reine, tu es transparente.
Il se redresse, un sourire de victoire aux lèvres, et quitte la pièce sans un bruit, me laissant tremblante, humiliée, et étrangement… vivante. Plus vivante que je ne l'ai été depuis des mois. La haine est un feu, et il vient de jeter de l'huile dessus. Je ne sais pas encore que ce même feu peut consumer tout sur son passage, y compris la ligne fragile qui sépare la haine du désir.
DamonAprès une nuit paisible , le lendemain, je suis déjà d'attaque .La salle d’attente du quarante-sixième étage est un espace de silence tendu, presque chirurgical. L’air y est immobile, filtré, d’une température parfaite qui ne parvient pas à masquer la transpiration froide de l’homme assis en face de moi.Jonathan Sterling, PDG de Sterling Holdings. La cinquantaine, costume italien impeccable qui semble aujourd’hui trop large pour lui. Son conseiller juridique, à ses côtés, tripote nerveusement une montre-bracelet.Moi, je suis debout, près de la baie vitrée, tournant le dos à la vue vertigineuse sur la ville. Je les observe sans un mot. J’ai laissé passer les neuf heures pile. Pas une seconde de moins. Laurence les a fait entrer il y a exactement trois minutes.Je laisse le silence s’épaissir, peser. Je vois la pomme d’Adam de Sterling monter et descendre. Il toussote.– Monsieur Delacroix… nous apprécions que vous nous accordiez cette…Je lève une main. Un geste bref, sec. Sa
DamonLa porte s’ouvre sur Antoine Lafont, directeur financier. Son visage habituellement placide est tendu. Il a des cernes.– Damon. Désolé de te sauter dessus si tôt.– Assieds-toi, Antoine. Préoccupé, a dit Laurence.Il s’effondre presque dans le fautail vis-à-vis, passant une main dans ses cheveux clairsemés.– C’est le dossier Sterling. Les due diligence ont mis au jour des irrégularités… importantes. Des dettes masquées. Beaucoup plus que ce que leur direction nous a présenté.Il pose une liasse de documents sur mon bureau. Des chiffres s’alignent, rouges, agressifs. Une faille dans la façade. Une proie qui a tenté de tromper le chasseur.Un frémissement parcourt mes muscles. Pas d’anxiété. De l’excitation. La même que quand Cassandra a arraché le col de ma chemise. Un défi. Un territoire à reprendre, à dominer.– Explique-moi.Ma voix est calme, mais elle a une arête qui le fait se redresser. Il se lance dans des explications techniques, des montants, des sociétés écrans. J’éc
DamonLa nuit est un puits de plomb dans lequel je plonge sans rêves. Pas de souvenirs qui s’accrochent, pas de visages qui flottent. Juste l’anéantissement profond, réparateur, d’une machine éteinte. Un sommeil de prédateur repu, où même l’inconscient se tait, respectant la satiété du corps.Le réveil est une transition brutale et efficace. La lumière filtrant à travers les stores automatiques s’intensifie par paliers, simulant une aube qui ne me surprend jamais. Mes yeux s’ouvrent sur le plafond blanc. Aucune hésitation. Aucun moment de flottement où les remords ou les désirs de la veille pourraient s’infiltrer. Il y a juste l’instant présent. Le corps est reposé. L’esprit est clair, dégagé des brumes de la fatigue ou de l’excès. L’étreinte avec Cassandra est un souvenir cinématographique, net, coupant, dépourvu de charge émotionnelle. Une scène bien jouée. Rien de plus.Je me lève. La routine est un rituel. Douche glacée pour achever de réveiller la chair, pour raffermir la peau so
DamonL’aube est un menton bleuâtre qui se lève sur la ville. Je marche, et chaque pas sur le trottoir me rappelle que je suis solide, que je prends de la place. L’air froid qui mordait tout à l’heure caresse maintenant ma peau comme un baume. Il nettoie. Il emporte l’odeur de sueur salée, de parfum altéré, l’odeur de la transaction. Il ne reste que celle, propre et métallique, du matin.Je rentre chez moi.Les rues se remplissent, mais je les traverse comme un navire fendant des eaux dociles. Les visages des passants sont flous, insignifiants. Mon esprit n’est pas avec eux. Il est encore dans la chambre blanche, à revivre chaque instant non pas comme un souvenir tendre, mais comme une preuve. Une preuve de puissance. La violence de l’acte, son absence totale de sentimentalité, sa pureté mécanique… c’était un exorcisme. J’ai chassé quelque chose. Le doute, peut-être. La faiblesse que l’autre , celle du matin avait tenté de semer en moi avec son accusation tremblante.Monstre.Le mot r
DamonD'un mouvement brusque, elle attrape le col et tire. Le tissu déchiré grésit. La fraîcheur de l'air sur ma peau nue est un électrochoc. Je la pousse contre la baie vitrée. La surface est glacée contre son dos, contre mes avant-bras qui l'encadrent. Son souffle forme une buée éphémère sur le verre. Nos reflets sont des ombres déformées, entremêlées dans le paysage lumineux de la ville.Il n'y a pas de lenteur, pas de tendresse exploratoire. C'est une guerre de territoires. Je défais la fermeture éclair de sa robe, elle arrache ma ceinture. Les vêtements tombent, non pas retirés avec soin, mais arrachés, jetés sur le béton froid. La peau contre la peau n'est pas une caresse, c'est un frottement brûlant, presque douloureux. Elle se cambre, non pour s'offrir, mais pour mieux s'arc-bouter, pour opposer la résistance de tout son corps. Chaque muscle est tendu, chaque tendon saillant sous la peau. Je la soulève, et elle s'enroule autour de moi, ses jambes serrant mes hanches avec une f
DamonLa porte de la chambre s'est refermée sur un silence qui sonne comme un verdict. Le bois lisse et froid sous ma paume est la dernière frontière entre le théâtre de la nuit et la réalité du jour. Je descends l'escalier, et chaque marche résonne dans le vide de la maison comme un coup de marteau sur le cercueil de quelque chose que je refuse de nommer. La paix que je revendique, ce vide intérieur ciselé à coups de cynisme, se fissure. À sa place : un grondement. Une faim.Ce n'est pas une faim d'estomac. C'est une pulsion sourde, profonde, qui naît dans le creux des reins et irradie dans chaque nerf, chaque muscle. Une tension électrique qui crispe les mâchoires, fait trembler le bout des doigts. Elle exige d'être apaisée, noyée, crucifiée sur l'autel d'une chair consentante. La sentimentalité ? Je viens de la piétiner, de la réduire en poussière sous le talon de mes bottines. Ce qu'il me faut maintenant, c'est l'antithèse absolue. Du tangible. De l'immédiat. Une conquête physique







