Masuk
La pluie est un linceul glacé qui s'abat sur mes épaules depuis des heures. Chaque pas dans cette forêt hostile est une torture, mes pieds nus lacérés par les racines et les pierres que je ne prends plus la peine d'éviter. Je cours depuis si longtemps que le temps n'a plus de sens. Depuis la ville, depuis cette dernière planque où l'odeur du sang a tout trahi.
Les sapins défilent, cathédrale sombre et indifférente à ma fuite. La boue colle à mes chevilles, aspire mes forces. Je glisse, me rattrape à une branche qui écorche ma paume, et repars aussitôt. Mon souffle brûle dans ma poitrine. Une crampe me cisaille le flanc. Je ne peux pas m'arrêter. Pas maintenant. Pas quand je sais ce qui se cache derrière moi depuis la tombée du jour.
Une présence. Non, deux. Deux ombres qui se déplacent entre les arbres avec une fluidité qui n'a rien d'humain. La forêt elle-même retient son souffle. Plus aucun oiseau ne chante, plus aucun insecte ne bruisse. Juste le martèlement de la pluie et le battement affolé de mon cœur.
Je sens leur attention sur moi comme une pression physique. Une chaleur qui s'insinue sous ma peau malgré le froid, qui descend le long de ma colonne vertébrale, qui éveille des frissons que je ne devrais pas ressentir. Deux regards différents qui me transpercent la chair. L'un brûle d'une intensité qui me donne envie de me rouler en boule sur le sol, une chaleur animale qui réveille quelque chose d'enfoui dans mon ventre. L'autre est glacial, calculateur, comme s'il pouvait déjà voir chacun de mes mouvements avant même que je ne les accomplisse, et pourtant... pourtant il y a dans ce froid une promesse qui fait trembler mes cuisses.
Cette sensation me déchire de l'intérieur. Quelque chose en moi s'agite, se débat contre mes côtes. Une chaleur qui n'a rien à voir avec la course, une énergie que j'ai passé toute ma vie à réprimer. Depuis l'enfance, depuis l'incendie, depuis cette première fois où j'ai compris que je n'étais pas comme les autres. Une Source. C'est le mot que ma grand-mère avait murmuré avant de mourir, ses doigts ridés serrant ma main avec une force que je ne lui connaissais plus. Une Source ne doit jamais être trouvée, avait-elle soufflé dans un dernier souffle. Une Source appartient au vent, au secret, à la fuite. Si les loups te trouvent, ils ne te lâcheront plus jamais.
Les arbres s'espacent soudain. Une clairière. Le piège parfait. Je freine, manque de tomber, mais il est trop tard pour faire demi-tour. Une ombre se détache des ténèbres devant moi. Un loup. Non, quelque chose de bien plus grand, de bien plus terrifiant qu'un simple loup. Un mâle au pelage sombre comme la nuit, aux yeux d'ambre qui luisent sous la pluie comme deux braises vivantes. Il me regarde avec une intensité qui me cloue sur place, une faim si brute, si viscérale, que mes genoux menacent de se dérober. Ce n'est pas la faim du chasseur pour sa proie. C'est autre chose. Quelque chose de plus profond, de plus trouble. Une faim qui parle à la mienne, à cette solitude qui me ronge depuis des années, à ce vide dans ma poitrine que rien n'a jamais pu combler.
Je pivote pour fuir par où je suis venue. Une deuxième silhouette bloque le passage. Celui-ci est légèrement plus petit, mais son regard gris acier est bien plus terrifiant. Il ne montre pas les crocs comme le premier, il attend simplement. Il observe. Il sait déjà que je suis à bout, et dans ses yeux je lis une satisfaction tranquille qui me glace le sang tout en faisant battre mon cœur plus vite. Il me détaille comme on détaille une œuvre d'art, avec une lenteur délibérée, et je me sens nue sous ce regard. Plus que nue. Mise à vif.
La panique m'inonde, viscérale, primitive. Ma nature secrète pulse sous ma peau, menace de se libérer. Pas maintenant. Surtout pas maintenant. Je pose une main sur ma poitrine, comme si je pouvais contenir cette force qui ne demande qu'à exploser. Sous mes doigts, mon cœur cogne comme un oiseau fou contre les barreaux de sa cage.
Je lève les yeux vers les deux prédateurs qui m'encerclent. La pluie coule sur mon visage, se mêle aux larmes que je ne peux plus retenir. Je suis piégée. Après toutes ces années de fuite, tous ces sacrifices, ils m'ont trouvée. Pas les chasseurs que je craignais, pas les scientifiques sans scrupules, mais quelque chose de pire. Quelque chose qui me regarde avec des yeux de bête et qui me donne l'impression d'être déjà dévorée. Et le pire dans tout ça, la vérité qui me fait honte jusqu'au plus profond de mon âme, c'est que mon corps réagit à leur présence d'une façon qui n'a rien à voir avec la peur. Une chaleur coupable se répand dans mon bas-ventre, mes seins se tendent douloureusement sous mes haillons, et entre mes cuisses, une pulsation humide répond à leurs regards.
Un craquement de branche. Le loup brun fait un pas vers moi. Un grondement sourd, profond, qui fait trembler la terre sous mes pieds et résonne jusque dans mes os. Ce grondement vibre en moi comme une caresse interdite, et je me déteste pour le frisson qui parcourt mon échine. Je recule, trébuche, tombe à genoux dans la boue. L'autre, le gris, incline la tête comme s'il étudiait un spécimen particulièrement intéressant, et l'ombre d'un sourire flotte sur son visage. Il a senti mon trouble. Il sait.
Je suis cernée , sans issue. Et cette force en moi, cette chose qui ne m'a jamais appartenu, qui pulse et qui brûle et qui hurle pour se libérer, cette force ne me sauvera pas. Elle ne fera que précipiter ma perte. Elle ne fera que les attirer davantage, comme un phare dans la nuit, comme une promesse de pouvoir et de possession éternelle.
Maëlys Des siècles ont passé. Tant de siècles que j'en ai perdu le compte, que les chiffres n'ont plus de sens, que les années se sont fondues en décennies puis en centenaires comme les ruisseaux se fondent en rivières. Le temps, pour les immortels, n'a pas la même signification que pour les humains. Il ne nous presse pas, ne nous menace pas, ne nous rappelle pas à chaque instant notre propre mortalité. Les années deviennent des décennies, les décennies des siècles, et les siècles s'écoulent comme des rivières paisibles, sans hâte, sans heurt, sans fin. Un jour, j'ai cessé de compter les printemps ou ce qui en tient lieu, dans ce royaume où le soleil ne brille jamais. Et cela n'a plus d'importance. Val-Sang est devenue une cité prospère et pacifique, la plus grande du monde connu, la fierté de notre royaume, le joyau de notre couronne. Ses tours de marbre blanc s'élèvent vers le ciel étoilé comme des prières figées dans la pierre. Ses jardins suspendus, irrigués par cet aqueduc
Maëlys Un an. Un an déjà depuis le rituel de transformation, depuis cette nuit où je suis morte en humaine et renaissante en vampire, où mon sang humain a été remplacé par le sang immortel de Draven, où mon cœur s'est arrêté de battre pour ne plus jamais connaître le repos. Un an depuis que Draven et moi sommes unis par le Lien de Sang, par l'amour, par le destin. Un an de bonheur , d'un bonheur que je n'aurais jamais cru possible quand j'étais une orpheline misérable dans un village qui me haïssait , de défis car gouverner n'est pas une sinécure, et construire une cité est une tâche titanesque , de construction, de passion, d'apprentissage. Et ce soir, nous allons célébrer cet anniversaire comme il se doit, devant la cour assemblée, devant nos alliés, devant le monde entier. La cérémonie du Sang est une tradition ancienne, presque oubliée, que Draven a ressuscitée pour l'occasion après des semaines de recherches dans les archives poussiéreuses du château. Une cérémonie où les épou
Les négociations durent trois jours. Trois jours de discussions âpres, de compromis difficiles, de concessions mutuelles, de nuits blanches passées à peser chaque mot, chaque clause, chaque virgule des traités. Les humains demandent des garanties , des lois écrites, des juges impartiaux, des territoires réservés où ils pourront vivre sans crainte d'être chassés. Les vampires exigent le respect de leurs traditions, le droit de chasser sur les terres communes (uniquement les animaux, pas les humains , c'est la première concession que j'obtiens d'eux), l'interdiction des armes anti-vampires sur le territoire de Val-Sang. Et moi, je suis au milieu, le pont entre les deux mondes, l'ancienne humaine devenue vampire, la Princesse qui comprend les deux cultures, qui a souffert des deux côtés, qui a aimé des deux côtés. Je parle avec éloquence, avec passion, avec empathie. Je raconte mon histoire , comment j'ai été sacrifiée par les miens, jetée en pâture aux ténèbres, comment j'ai trouvé l'
Nous faisons l'amour contre le mur, sur le sol, sur la table, dans le fauteuil, sur le tapis, et finalement sur le lit, où nous nous effondrons, épuisés, haletants, couverts de sueur et de sang, de griffures et de morsures. Nos corps portent les marques de notre passion , des bleus, des écorchures, des traces de crocs et ces marques sont les plus beaux des bijoux. Et quand nous atteignons le sommet ensemble, dans un cri qui résonne contre les murs de pierre du château, un cri qui doit s'entendre jusqu'aux cuisines, jusqu'aux écuries, jusqu'aux cachots, Draven murmure contre mon oreille, la voix brisée par l'extase : — Tu es mienne. Pour toujours. Et personne , ni Lysandra, ni aucun ennemi, ni aucune force en ce monde , ne pourra jamais nous séparer. — Pour toujours, je réponds en mordant sa gorge une dernière fois, goûtant son sang sur ma langue, scellant notre pacte dans la chair et le sang. Et cette nuit-là, dans notre chambre ravagée par notre passion, nous nous endormons enla
Lysandra se redresse, et un filet de sang , noir, épais, presque brillant , coule de sa lèvre fendue. Elle passe sa langue dessus, goûte son propre sang, et elle me regarde avec un mélange de peur et de défi. Elle est ancienne, puissante, elle a survécu à des siècles d'intrigues et de combats. Mais elle n'a jamais affronté une vampire liée par le Lien de Sang à un Prince Noctaris. Elle ne sait pas de quoi je suis capable. Elle ne sait pas que le Lien décuple mes forces, qu'il me relie à Draven d'une manière qui défie toutes les lois de la magie, qu'il me rend aussi puissante que lui , peut-être plus, quand ma colère s'enflamme. — Tu crois me faire peur, petite humaine ? crache-t-elle en retrouvant son arrogance, sa voix sifflante comme celle d'un serpent. Tu n'es qu'une parvenue, une usurpatrice, une moins que rien. Une humaine qui a eu la chance de se faire transformer, et qui joue à la princesse dans son château de pacotille. Draven aurait dû m'épouser, moi, il y a des siècles. J'
Maëlys Les travaux de Val-Sang occupent la plupart de mon temps, mais je n'en néglige pas pour autant mes devoirs de Princesse. La cour est un écosystème complexe, un marécage d'intrigues et de conspirations, peuplé de vampires séculaires aux ambitions obscures, et il faut une vigilance de chaque instant pour maintenir l'équilibre des pouvoirs. Un faux pas, un mot de travers, une faveur accordée à la mauvaise personne, et c'est tout l'édifice qui s'effondre. Draven m'a appris à lire les intrigues comme on lit un livre ouvert, à déchiffrer les alliances secrètes dans un regard échangé, à anticiper les trahisons avant même qu'elles ne se concrétisent. Et j'apprends vite. Très vite. L'ancienne humaine naïve que j'étais a laissé place à une stratège avisée, une politicienne redoutable, une Princesse qui sait que le pouvoir ne se donne pas , il se gagne, il se défend, il se conserve. Mais il est une chose pour laquelle je n'étais pas préparée. Une chose que Draven, dans sa naïveté mascu
ColeElle supplie. Le son de sa voix brise quelque chose en moi que je ne savais même pas avoir. Pitié. Le mot résonne dans ma tête pendant que je m'approche, le corps encore vibrant de la traque, mon sexe toujours douloureusement dur contre ma cuisse. Elle est là, à genoux dans la boue, les cheveu
AvaLa respiration bloquée dans la gorge, je les regarde. Debout sous la pluie, nus, insensibles au froid. Deux hommes qui ne sont pas des hommes. Deux loups. Et ils ne se battent plus. Ils se parlent, les yeux dans les yeux, et même à cette distance je devine que le sujet de leur conversation, c'e
MaddoxLa haine dans les yeux de Cole est un spectacle fascinant. Je l'observe depuis l'autre côté de la clairière, ce colosse tremblant de rage contenue, et je sais que je marche sur une corde raide au-dessus d'un précipice. Un mot de travers et il m'égorge. Un geste brusque et il oublie la fille
ColeL'odeur...cette putain d'odeur qui me rend fou depuis des kilomètres. Je ne sais pas ce que c'est, je ne sais pas pourquoi, mais chaque molécule de mon être hurle pour s'en approcher. Du miel et de la cannelle, avec quelque chose en dessous. Quelque chose de plus sombre, de plus puissant, qui







