LOGINLeïla C'est une petite fête. Loin, très loin du clinquant et des mondanités auxquelles Hicham était habitué, de ces galas ennuyeux où le champagne coulait à flots pour des gens qui se haïssaient en souriant. Je n'en voulais pas. Je ne voulais pas de projecteurs, de journalistes, de discours hypocrites. Je voulais juste la sincérité des visages, la chaleur des cœurs, les quelques âmes qui ont survécu à la tempête avec nous. Hicham a compris. Il a organisé la réception dans un jardin, un simple jardin derrière une auberge de campagne, loin de la ville, loin des regards. Une tonnelle de glycines centenaires, aux grappes mauves qui pendent et embaument l'air sucré. Quelques tables rondes habillées de nappes blanches, des chaises en bois brut, des bouquets champêtres dans des vases dépareillés. Des guirlandes lumineuses accrochées aux branches, qui s'allumeront quand le soir tombera. Rien de grandiose, rien de luxueux. Du vrai, du simple, du
Leïla Je le regarde. Agenouillé là, devant moi, dans ce salon baigné de soleil qui fut le théâtre de nos pires mensonges et qui devient soudain l'écrin de notre vérité. Cet homme. Cet homme incroyable, insupportable, magnifique. Cet homme qui m'a fait vivre l'enfer et le paradis dans la même journée, parfois dans la même heure. Cet homme complexe, orgueilleux, brisé et tellement tendre. Cet homme que j'ai haï et adoré, fui et cherché, maudit et béni. Je le regarde, et je vois tout. Je vois le jeune ambitieux qui a construit un empire à la force du poignet, cachant ses fêlures sous des costumes de prix. Je vois le mari infidèle qui trompait sa femme sans même y penser, comme on respire, comme on boit, par habitude, par vide. Je vois le manipulateur qui a monté ce stratagème odieux pour m'acheter, avec l'argent, avec la villa, avec le poste. Et puis je vois l'homme qui a pleuré dans mes bras. L'homme qui a affronté son ami, ses associés, s
Je m'agenouille. Le geste est fluide, naturel, comme si mes genoux savaient depuis toujours qu'ils étaient destinés à plier devant elle. Elle porte ses mains à sa bouche, ses yeux s'agrandissent, et déjà des perles de cristal scintillent au bord de ses cils. Elle ne s'y attendait pas. Elle ne s'y attendait vraiment pas, malgré la cérémonie des fiançailles, malgré mes mots, malgré tout. Je sors le petit écrin de velours de ma poche. Mes doigts tremblent un peu. Je suis Hicham Al-Mansouri. J'ai négocié des contrats de plusieurs millions, affronté des conseils d'administration hostiles, bâti un empire. Rien de tout cela ne m'a jamais fait trembler. Mais ouvrir cet écrin devant cette femme, c'est offrir mon âme à nu, sans armure, sans défense. L'anneau est simple. Un cercle de platine, un diamant pur, sans fioritures, sans artifices. Je l'ai choisi ainsi parce qu'il lui ressemble. Parce que notre amour, désormais, n'a plus besoin de
Sa voix s'étrangle à son tour, et je devine qu'il pleure, lui aussi. Nous pleurons ensemble, séparés par des kilomètres de câbles et de ville, unis par des années de souvenirs et de douleurs partagées. — Alors vis, Leïla. Vis pleinement, sans te retourner, sans culpabilité, sans remords. Tu es libérée de moi. Non, ce n'est pas ce que je voulais dire. Tu es libérée de nous. De ce que nous étions, de ce que nous sommes devenus, de ce fardeau que nous portions à deux sans jamais réussir à le poser. Je pose le fardeau aujourd'hui. Je te rends ta liberté, non pas comme un maître affranchit un esclave, mais comme un ami rend un cadeau emprunté. Sois heureuse. — Tu ne m'as jamais enchaînée, Youssef, dis-je en reniflant. Je suis restée par amour. Un amour qui s'est transformé, déformé, mais qui était de l'amour quand même. Un amour qui a changé de visage, qui est passé de la passion au soin, du désir à la compassion. Mais de l'amour. — Alor
Hicham me regarde, et son visage dans la clarté matinale est celui d'un homme que je n'ai encore jamais vu. Apaisé. Déterminé. Amoureux. Nous ne sommes plus deux survivants traumatisés, accrochés l'un à l'autre par désespoir. Nous sommes un homme et une femme qui, après avoir traversé l'enfer, ont décidé de vivre. De vivre ensemble. De vivre vraiment. Et dans cette lumière rose et or, je nous imagine, dix ans, vingt ans plus tard, assis sur une terrasse, main dans la main, regardant un coucher de soleil. Cette image n'est plus un rêve impossible. C'est une promesse. Une certitude. Un avenir. Leïla Le téléphone vibre sur la table basse en bois brut. Un bourdonnement discret qui troue le silence matinal. Je pose ma tasse de café fumant, mon regard tombe sur l'écran. Le nom qui s'affiche me percute. Youssef. Mon cœur fait un bond étrange dans ma poitrine, pas un sursaut de peur ou d'angoisse, plutôt une onde de nostalgie profonde, comme on retrouve une vieille lettre au fond d'un t
Je rouvre les yeux. Ma voix est plus ferme que je ne l'aurais cru. — Je veux la paix, Hicham. Le mot résonne, presque étranger dans cette pièce où nous avons tant crié, tant pleuré. — Je ne veux plus me cacher. Je ne veux plus sursauter quand le téléphone sonne, le cœur battant, en me demandant quelle catastrophe, quelle accusation, quel chantage va s'abattre sur nous. Je ne veux plus vérifier derrière moi si quelqu'un me suit dans la rue. Je ne veux plus baisser les yeux sous le poids des regards, des murmures, des jugements. La paix. Un matin où je me réveille, et où ma première pensée n'est pas la peur. Un matin où mon bonheur n'est pas un crime. Je respire. Les mots montent, se bousculent. — Je veux un amour qui ne soit pas une bataille. Nous avons fait la guerre, Hicham. Contre les autres, l'un contre l'autre, contre nous-mêmes. Chaque instant de joie était une tranchée conquise sous les balles. Je suis épuisée de me battre pour t'aimer. Je veux un amour qui soit un refu
LeïlaUn nouveau frisson. Parle-t-il de notre mariage ? Ou de quelque chose d’autre ? A-t-il des soupçons sur la dynamique dans cette maison ? Sur la présence de Karim ? « Sentimental ». Le mot est lâché, empoisonné.— Youssef est un homme d’honneur. Il sait séparer les choses, la voix un peu raide
LeïlaLa voiture s'arrête dans un silence électrique. Le moteur cesse de romonner, et soudain, il n'y a plus que le bruit de ma propre respiration, trop rapide, et le poids du bras de Youssef sur le dossier de mon siège.Je lève les yeux.La villa n'est pas une tour. C'est pire. Une demeure basse,
LeïlaUn besoin viscéral me prend. Meubler. Remplir. Combattre le vide glacé de ces murs lisses avec des objets, des couleurs, des odeurs qui seront miennes. Même si c’est une illusion. Même si tout, ici, lui appartient. Il faut des coussins, des tapis, des plantes vertes qui retiendront un peu de
LeïlaJe choisis des coussins couleur terre, épais, lourds. Quelque chose qui ancre. Des tapis aux motifs berbères, complexes, qui gardent en mémoire des mains anciennes. Des lanternes en métal percé qui projetteront des ombres dansantes, pour brouiller les lignes trop nettes de la villa.Il pousse







