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Chapitre 6 : L'armure et l'espion 2

作者: Déesse
last update 公開日: 2026-06-22 03:56:15

Il pose sa tasse dans l'évier, essuie ses mains sur sa blouse, et se dirige vers la porte. Mais avant de sortir, il se retourne, et son regard a changé. Ce n'est plus l'amusement narquois, c'est autre chose. De l'intérêt. De la curiosité malveillante.

— Méfiez-vous, Delcourt. Un exalté qui confond reconnaissance et sentiment, c'est pathétique. Mais un chirurgien qui se laisse troubler par ce genre d'attention, c'est dangereux. Pour tout le monde.

Il sort sans attendre ma réponse. La porte se referme avec un chuintement pneumatique, et le silence retombe, seulement troublé par le bourdonnement des néons et les battements de mon cœur.

Je reste immobile, la tasse de café serrée dans ma main, le liquide refroidi oublié contre ma paume. La rage monte lentement, une rage froide, contrôlée, une rage qui ne se manifestera jamais en public mais qui me ronge de l'intérieur comme un acide.

Il a raison. Moreau a raison, et c'est ça le pire.

Un chirurgien qui se laisse troubler est dangereux. Pour ses patients. Pour son équipe. Pour lui-même.

Et je suis troublé.

Je suis troublé depuis que ce jeune homme aux mains tachées de peinture est entré dans mon bureau avec son sourire et son thé et ses yeux qui me regardent comme si j'étais autre chose qu'un bloc de glace. Je suis troublé depuis que j'ai senti l'électricité de ses doigts sur les miens, depuis que j'ai goûté ce thé froid dans mon bureau vide, depuis que je me suis surpris à chercher sa silhouette dans les couloirs.

Cela doit cesser.

Je vide ma tasse dans l'évier d'un geste sec, je la pose sur le plan de travail, et je sors de la salle de repos en refermant la porte derrière moi avec plus de force que nécessaire.

Dans le couloir, je croise Jules.

L'interne est adossé au mur, sa tablette à la main, visiblement en train d'attendre. Il sursaute en me voyant, et une rougeur immédiate envahit ses joues. Jules est un bon interne, appliqué, méticuleux, mais il a une tendance agaçante à se comporter comme un chat effarouché dès que je lui adresse la parole. Il me rappelle moi-même à son âge, et c'est probablement pour ça que je le supporte.

— Docteur Delcourt, je... j'attendais pour la visite de ce matin.

— Commencez sans moi. J'ai un dossier à terminer.

Il hoche la tête, trop vite, trop fort, et ses doigts se crispent sur sa tablette. Je remarque, sans y prêter attention, que son regard s'attarde sur mon visage une seconde de trop, qu'il cherche quelque chose dans mon expression, qu'il semble presque... déçu de ne rien trouver.

Je m'éloigne sans un mot de plus.

Ce que je ne vois pas, ce que je ne peux pas voir, c'est le changement qui s'opère dans le regard de Jules quand j'ai le dos tourné. La rougeur de ses joues s'estompe, remplacée par une pâleur soudaine. Ses doigts se serrent sur la tablette au point que ses jointures blanchissent. Et dans ses yeux, une expression nouvelle apparaît, une expression que je ne lui ai jamais vue.

La jalousie.

Pure. Venimeuse. Dévorante.

Jules sait. Il a vu l'artiste rôder dans les couloirs. Il a vu le gobelet de thé sur mon bureau. Il a vu la façon dont mes yeux ont cherché quelqu'un, hier soir, pendant la tournée.

Et Jules, qui m'aime en silence depuis le premier jour de son internat, Jules qui a accepté l'idée que je sois inaccessible, Jules qui se contentait de m'admirer de loin comme on admire une statue de marbre , Jules vient de comprendre que la statue n'est pas aussi froide qu'elle en a l'air.

Et qu'elle pourrait s'animer pour quelqu'un d'autre que lui.

— Léandre

Le bloc opératoire est un sanctuaire interdit. Je le sais. Je n'ai rien à faire ici, dans ce sas stérile aux murs carrelés de blanc, sous cette lumière crue qui ne laisse aucune ombre, aucun mystère, aucune beauté. L'hôpital a ses règles, ses frontières, ses zones réservées au personnel autorisé, et je les viole délibérément depuis trois jours avec l'innocence feinte d'un artiste distrait.

En réalité, je sais exactement ce que je fais. Je sais exactement pourquoi je me glisse dans les couloirs à des heures improbables, pourquoi je mémorise les codes des portes que les infirmières composent négligemment, pourquoi je repère les angles morts des caméras de surveillance avec une précision qui ferait honneur à un cambrioleur professionnel.

Je cherche Raphaël Delcourt.

Le prénom m'est venu par hasard, ou peut-être par nécessité. Sur la plaque à côté de la porte de son bureau, c'est le Dr. R. Delcourt qui est gravé, froid et anonyme comme une formule mathématique. Mais j'ai surpris une conversation entre deux infirmières à la cafétéria, j'ai entendu le prénom flotter dans l'air comme une note de musique interdite, et depuis, il résonne dans ma tête en boucle.

Raphaël.

Comme l'archange guérisseur. Comme le peintre de la Renaissance. Un prénom qui ne correspond pas à l'homme de glace que j'ai rencontré, et qui pourtant lui va étrangement, comme une promesse secrète cachée sous l'armure.

Aujourd'hui, je suis venu armé. Pas d'un thé, pas d'un sourire. D'un carnet à croquis et d'un fusain. Mes doigts tremblent légèrement — pas de peur, pas d'angoisse, mais de cette excitation fébrile qui précède la création, cette tension électrique qui parcourt les nerfs quand on s'apprête à capturer quelque chose de vrai.

La baie vitrée qui donne sur le bloc opératoire est mon poste d'observation. Elle est située au fond d'un couloir rarement emprunté, derrière une porte coupe-feu qui n'est jamais verrouillée. J'ai découvert cet endroit par hasard, en me perdant dans les méandres de l'hôpital à la recherche de toilettes, et je l'ai immédiatement reconnu pour ce qu'il est : un promontoire, une loge, un balcon sur le théâtre sacré de la médecine.

La vitre est épaisse, probablement blindée, et elle filtre les bruits du bloc en ne laissant passer qu'un murmure étouffé de voix et de bip électroniques. La lumière à l'intérieur est différente de celle des couloirs , plus intense, plus blanche, presque surnaturelle, comme si la pièce tout entière était une toile vierge sur laquelle les chirurgiens peignent avec leurs scalpels.

Et au centre de cette toile, il y a lui.

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