تسجيل الدخولQuelques heures plus tard, je suis encore à l'hôpital. Manon va mieux, elle se repose. Moi, je ne peux pas partir. Je rôde dans les couloirs comme une âme en peine, habité par la caresse de sa paume, par la vibration de son pouls sous mes doigts. La sensation est si prégnante que j'en ai des vertiges. Je cherche un café, un coin sombre, un peu de solitude pour savourer ma victoire.Je m'engage dans un couloir latéral, mal éclairé, qui mène à une zone de stockage temporaire. Des chariots de linge sale, des piles de draps, une odeur de lessive et de renfermé. Et soudain, je le vois.Raphaël est là, adossé au mur, à moitié caché par un chariot de produits ménagers. Il a sa blouse froissée, sa cravate de travers. Il tient le pinceau dans sa main droite, et il le regarde fixement, comme hypnotisé. Il ne m'a pas vu arriver. Il est perdu dans sa contemplation, vulnérable, loin du monde. Un prédateur tapi, mais un prédateur blessé, qui lèche ses plaies.
LéandreL'atelier sent la térébenthine, la cire d'abeille et la poussière. La grande baie vitrée est ouverte sur la nuit, laissant entrer l'air froid et le bruit lointain de la ville. Je suis au milieu de la pièce, cerné par mes toiles, mes fantômes. L'Homme de Marbre a été décroché du hall ce matin, renvoyé chez moi comme un colis encombrant. Il est là, posé contre le mur du fond, recouvert d'un drap blanc. Mais je ne le regarde pas. Je tiens dans mes mains un objet infiniment plus précieux.Un pinceau.Un pinceau ancien, hérité de mon grand-père maternel, le seul peintre de la famille avant moi. Un pinceau en martre Kolinsky, à la hampe en bois d'ébène poli par des décennies d'usage, à la virole en argent ciselé. La pointe est encore parfaite, fine comme une aiguille, capable de tracer le trait le plus délicat, le détail le plus infime. Mon grand-père l'appelait « l'Âme du Geste ». Il disait que ce pinceau ne peignait pas la surface, mais la vé
JulesLe distributeur de café crépite dans le silence du couloir désert. Il est trois heures du matin. L'heure des fantômes et des mauvaises intentions. Je tiens le gobelet brûlant entre mes doigts, sans boire. La vapeur monte vers mon visage, mais je ne sens rien. Je ne sens plus que cette bile froide qui me ronge le ventre depuis que j'ai vu cette étreinte. Depuis que j'ai vu les mains de Delcourt sur Léandre.Léandre. Mon Léandre. Mon ami d'enfance, mon frère, mon amour secret et impossible. Je l'aime depuis le jour où il m'a défendu dans la cour de récréation, avec ses poings serrés et son écharpe démesurée qui volait au vent. Depuis, je suis son ombre. Son roc. Celui qui le console de ses amours ratées, qui l'écoute parler de ses passions incandescentes, qui le regarde se consumer pour des hommes qui ne le méritent jamais. Et cette fois, c'est pire que tout. Cette fois, ce n'est pas un artiste bohème ou un musicien égocentrique. C'est un monstre. Un
RaphaëlJe n'ai jamais raconté cette histoire à personne. Elle est une crypte au fond de mon crâne, une cavité scellée dont je tiens la porte fermée depuis quinze ans. Mais ce soir, après la visite de Léandre, après la brûlure de ses doigts sur ma main, la crypte s'ouvre d'elle-même, comme une plaie qui se rouvre sous la pression d'un sepsis trop longtemps contenu.Je ne dors pas. Allongé sur le lit étroit de mon appartement, les yeux ouverts sur le plafond sombre, je vois défiler les images. J'ai vingt-deux ans. Vingt-deux ans, et je suis un étudiant en médecine brillant, acharné, mais encore capable d'émotions. Je n'ai pas encore construit le bunker. Je suis un jeune homme maigre, intense, avide d'absolu et de reconnaissance. Et il y a lui. Matthias.Matthias Delaunay. Trente-sept ans. Chirurgien cardiaque déjà renommé. Mon mentor. Mon maître de stage, mon idole. Une réputation d'excellence et de charisme magnétique. Un homme aux tempes argenté
Vingt minutes plus tard, je suis dans mon bureau. La pièce est froide, ordonnée. Mon refuge. L'écran d'ordinateur est éteint. Je ne veux plus voir cette toile. Je ne veux plus voir son site. J'ai convoqué Léandre. Par un message lapidaire, transmis par l'infirmière en chef. Ma main n'a pas tremblé en écrivant les mots, mais elle tremblait encore sous la douche. J'attends, assis derrière mon bureau, les mains à plat sur le sous-main de cuir. La position du juge. Du médecin. De l'homme qui va régler le problème.On frappe. Deux coups brefs. Ma mâchoire se crispe.— Entrez.La porte s'ouvre. Il entre. Et le simple fait de le voir fait vaciller toute ma résolution. Léandre. Il porte un pull à col roulé d'un noir profond qui fait ressortir la pâleur de son teint et l'incandescence de ses yeux. Ses cheveux sont en bataille, comme toujours, une crinière de jais. Il a l'air épuisé, les cernes violets, mais il y a dans sa posture une tension électrique, un défi muet. Il tient sa tête haute, le
RaphaëlLa salle de garde est un sanctuaire de fonctionnalité froide. Des casiers en métal gris, une banquette en skaï noir zébrée de sparadrap, une odeur de café froid et de désinfectant qui stagne dans l'air immobile. Le néon du plafond bourdonne comme un insecte agonisant. Mais ce n'est pas pour le repos que je suis ici. Je suis ici parce que c'est le seul endroit où la pression peut s'échapper sans témoin. Le seul sas de décompression avant que je n'explose au milieu du hall, réduisant à néant vingt ans de discipline.La porte se referme derrière moi avec le claquement sec du verrou. Mes doigts tremblent en tournant la clé. Mes doigts. Mes doigts de chirurgien. Ils tremblent. Depuis le hall, depuis la toile, depuis cette vision obscène de mon propre corps érigé en idole païenne par son pinceau, je ne contrôle plus rien. La bête est sortie de sa cage. Elle rugit sous ma peau, elle lacère l'intérieur de ma cage thoracique. Je l'ai vue. Cette toile monumentale. L'Homme de Marbre. Moi







