Mag-log inLivio Moretti
Sa voix est grave, profonde, posée. Sans chaleur, mais sans hostilité non plus. Juste un ordre poli. Je franchis le seuil, et il me semble que je franchis bien plus que le seuil d'une suite de luxe. La porte se referme derrière moi avec un claquement sourd qui me fait sursauter. La suite est immense, déployée autour de moi comme un décor de cinéma. Baignée d'une lumière tamisée qui caresse les meubles design, les œuvres d'art abstrait accrochées aux murs, le bar en acajou, le piano à queue dans un coin du salon. Mais je ne vois rien de tout cela. Je ne vois que lui. Il se tient devant moi, les mains dans les poches de son pantalon de costume, la chemise blanche entrouverte sur un torse que je devine puissant, sculpté par des années de sport ou de rage contenue. Il m'observe comme on observe une acquisition, comme on évalue une marchandise, comme on soupèse un tableau avant de l'acheter. Et je déteste ça. Je déteste ce regard qui me réduit à un corps, qui efface tout ce que je suis. Mais je déteste encore plus la façon dont ce regard fait battre mon cœur, la façon dont il fait naître une chaleur au creux de mes reins, la façon dont il me donne envie de lui plaire.
— Vous connaissez les règles, reprend-il en s'éloignant vers le salon, me laissant planté dans l'entrée comme un meuble qu'on n'a pas encore décidé où placer. Pas de questions. Pas de complications. Au matin, l'enveloppe sera sur la console, près de la porte. Vous partirez avant sept heures. Compris ?
Je hoche la tête, incapable de parler. Ma gorge est sèche comme du carton. Mes mots restent coincés quelque part entre ma dignité bafouée et mon désespoir absolu. Il se retourne vers moi, un verre de whisky à la main, et je crois déceler une lueur de curiosité dans ses yeux glacés, une étincelle fugace qui disparaît presque aussitôt.
— Vous êtes plus jeune que sur les photos, dit-il en me dévisageant par-dessus le bord de son verre.
— Vous êtes plus froid, je réponds sans réfléchir, les mots m'échappant avant que j'aie pu les retenir.
Le silence qui suit est terrible, vertigineux, comme si le temps s'était arrêté. Je regrette immédiatement mes paroles, je voudrais les ravaler, les effacer, les enterrer. Je vais me faire renvoyer. Je vais perdre la seule chance de sauver ma mère à cause de ma grande gueule, de mon incapacité chronique à tenir ma langue. Mais il ne me renvoie pas. Il me fixe, simplement, avec une intensité qui me cloue sur place, qui me traverse de part en part comme une décharge électrique. Et puis, pour la première fois, je vois quelque chose bouger dans ses yeux. Un infime craquement dans la glace. Une micro-fissure qui disparaît presque aussitôt, mais que j'ai vue, que j'ai sentie, que j'ai enregistrée dans un coin de mon cerveau.
— Suivez-moi, dit-il en reposant son verre sur le bar.
Il se dirige vers la chambre sans vérifier si je le suis, comme s'il savait que je le suivrais, comme si j'étais déjà à lui. Et je le suis. Mes jambes sont en coton, ma tête en feu, mon ventre noué. Je suis terrifié. Je suis excité. Je ne sais plus qui je suis, ni pourquoi je suis là, ni ce que je vais devenir dans les heures qui viennent. Je sais seulement que cet homme me fait peur et me fascine en proportions égales, et que cette peur et cette fascination sont en train de se mélanger dans mon ventre pour former un désir brut, primal, inattendu. Et je sais, au plus profond de mes entrailles, que cette nuit ne ressemblera à rien de ce que j'avais imaginé.
Léo L'école de natation a ouvert ses portes au printemps, dans un petit bâtiment rénové à deux pas de la plage. J'avais mis toutes mes économies dans ce projet, avec l'aide de Raphaël qui avait investi une partie de son héritage. Une piscine couverte, chauffée, ouverte toute l'année, avec des baies vitrées qui donnaient sur l'océan. Des cours pour les enfants, pour les adultes, pour les personnes âgées. Une philosophie simple : apprendre à nager, bien sûr, mais aussi apprendre à aimer l'eau, à se sentir vivant, à vaincre ses peurs. Le premier élève à s'inscrire, officiellement, a été Raphaël. Je me souviens de ce jour comme si c'était hier. Il est arrivé en short de bain, une serviette sur l'épaule, l'air faussement sérieux. Il avait rempli le formulaire d'inscription avec une application comique, cochant toutes les cases : débutant, ne sait pas nager, a besoin de cours particuliers. — Monsieur Delcourt, ai-je dit en consultant sa fiche d'un air professionnel, vous prétendez
Léo Le jour du départ, le soleil s'est levé sur un jardin transfiguré. Les cyprès étaient nimbés d'une brume légère qui se dissipait lentement, et la rosée scintillait sur l'herbe comme des milliers de diamants. La piscine était calme, immobile, déjà nostalgique. Les déménageurs étaient passés la veille, emportant nos meubles, nos livres, nos tableaux. La villa des Cèdres n'était plus qu'une coquille vide, une maison sans âme, en attente de nouveaux propriétaires. Raphaël et moi avons fait un dernier tour du jardin, main dans la main, pour dire adieu à chaque arbre, chaque fleur, chaque pierre. Nous nous sommes arrêtés au bord de la piscine, là où tout avait commencé, et nous sommes restés un long moment silencieux, les yeux fixés sur l'eau turquoise qui scintillait sous le soleil matinal. — Tu te souviens du premier jour ? ai-je demandé. — Évidemment. Tu portais un short propre et un t-shirt blanc. Tu étais rouge de confusion. Tu n'osais pas me regarder. — Tu étais nu. To
Léo Le silence a duré une éternité. Puis ma mère s'est levée de son fauteuil, lentement, comme si chaque mouvement lui coûtait un effort surhumain. Elle a traversé le salon, s'est approchée de Raphaël, et elle a tendu la main. Une main tremblante, ridée, couverte de taches de vieillesse. La main qui m'avait nourri, soigné, consolé pendant vingt-deux ans. La main qui avait repoussé Raphaël, quelques semaines plus tôt, avec la même violence que mon père. — Je ne comprends pas, a-t-elle murmuré d'une voix brisée. Je ne comprends pas ce qui se passe entre vous, je ne comprends pas comment c'est possible, je ne comprends pas pourquoi. Mais... elle a inspiré profondément, comme si elle s'apprêtait à plonger dans le vide, mais je veux essayer. Pour Léo. Pour mon fils. Je veux essayer de comprendre. Raphaël a pris sa main, doucement, respectueusement. Il ne l'a pas serrée avec force, il ne l'a pas attirée vers lui. Il l'a juste te
Raphaël Après le dîner, nous sommes passés au salon. La gouvernante avait allumé un feu dans la cheminée, disposé des fauteuils autour de la table basse, préparé du café et des digestifs. Une atmosphère feutrée, intime, presque solennelle. Le père s'est assis dans le fauteuil le plus éloigné de moi, les bras croisés, le visage fermé. La mère s'est installée près de la fenêtre, son mouchoir à la main, les yeux rouges. Léo est resté debout près de la cheminée, comme s'il avait besoin de la chaleur des flammes pour se donner du courage. Et moi, j'ai parlé. J'ai parlé comme je ne l'avais jamais fait devant des étrangers. J'ai parlé de mon enfance solitaire, de mes parents absents, de cette grande maison vide où je grandissais sans amour. J'ai parlé de Matthias, de mon premier amour toxique, de l'emprise qu'il avait sur moi, de la honte qu'il m'avait inculquée. J'ai parlé de Clara, de notre rencontre à Berlin, de notre mariage,
Raphaël Deux jours avant notre départ définitif, j'ai pris une décision qui a surpris tout le monde, à commencer par moi-même. J'ai invité les parents de Léo à dîner à la villa. Pas pour les convaincre, pas pour les forcer à m'accepter, pas pour obtenir une bénédiction dont je n'avais que faire. Mais pour leur offrir une dernière chance. Une chance de voir qui j'étais vraiment, qui nous étions vraiment, avant que leur fils ne disparaisse de leur vie, peut-être pour toujours. Léo a d'abord refusé, catégoriquement. Il ne voulait plus jamais les revoir, plus jamais leur parler, plus jamais souffrir à cause d'eux. Mais j'ai insisté, doucement, patiemment, comme je sais le faire quand il est buté. — Tu ne leur parles pas pour toi, Léo. Tu leur parles pour eux. Pour qu'ils n'aient pas de regrets plus tard. Pour qu'ils ne puissent pas dire qu'ils n'ont pas eu leur chance. — Et s'ils la refusent, cette chance ? S'il
Léo La nuit est tombée sur la villa des Cèdres, une nuit sans lune, sans nuages, constellée d'étoiles qui scintillent comme des diamants sur un écrin de velours noir. Les cyprès bordant le jardin se découpent en silhouettes immobiles, sentinelles silencieuses de notre dernière veillée. Demain, nous partirons. Demain, nous quitterons cette maison, cette piscine, ce jardin où tout a commencé. Demain, nous tournerons la page pour écrire un nouveau chapitre de notre histoire. Mais cette nuit, cette dernière nuit, est à nous. Rien qu'à nous. Raphaël m'a pris la main après le dîner, sans un mot, et m'a entraîné à travers le jardin obscur. Ses doigts étaient chauds, fermes, et je les ai suivis sans poser de questions, comme je l'aurais suivi n'importe où, comme je le suivrai toujours. La piscine nous attendait, miroir liquide parfaitement immobile, dont la surface reflétait la voûte céleste avec une fidélité troublante. On aurait dit un morceau
Raphaël DelacroixCe mot. Ce simple mot de trois lettres, prononcé doucement, sans défi, sans arrogance. Juste un constat. Une évidence. Je n'ai pas envie de fermer les yeux. Je veux vous voir. Et soudain, c'est moi qui ai envie de détourner le regard, de me cacher, de fuir. Parce que ce qu'il cher
Raphaël DelacroixLa chambre est plongée dans une semi-obscurité calculée. C'est ainsi que je les préfère, ces corps de passage, ces silhouettes anonymes qui défilent dans mon lit comme des figurants dans un théâtre vide. La pénombre efface les détails, gomme les particularités, transforme chaque v
Raphaël DelacroixLa chambre est prête. Elle est toujours prête. L'éclairage tamisé dessine des ombres mouvantes sur les murs tendus de soie grège. Les draps de satin noir ont été changés il y a une heure, tendus avec une perfection militaire, sans un pli, sans une imperfection, comme si personne n
Raphaël DelacroixLa tablette pèse à peine dans ma main. Un objet si fin, si élégant, si froid, et pourtant il contient l'entièreté de ma décadence, toute ma misère affective compressée dans un écran de verre trempé. Je fais défiler les profils d'un geste lent, presque désinvolte, comme si je feuil







