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Chapitre 6 : Le Masque

Auteur: Déesse
last update Date de publication: 2026-06-08 22:47:23

Raphaël Delacroix

Ce mot. Ce simple mot de trois lettres, prononcé doucement, sans défi, sans arrogance. Juste un constat. Une évidence. Je n'ai pas envie de fermer les yeux. Je veux vous voir. Et soudain, c'est moi qui ai envie de détourner le regard, de me cacher, de fuir. Parce que ce qu'il cherche dans mes yeux, cette chose que j'ai enterrée il y a quatre ans, cette vérité nue que je refuse d'affronter, je ne suis pas sûr de pouvoir la cacher plus longtemps.

Ma main descend plus bas. Elle se referme sur son sexe, et le contact m'arrache un grognement sourd. Il est dur, incroyablement dur, chaud et palpitant dans ma paume comme un animal captif. Il émet un son rauque, une plainte retenue qui vibre dans le silence et m'électrise de la nuque aux reins. Sa peau est douce et brûlante, tendue sur l'acier de son érection. Je commence à le caresser avec des gestes lents, calculés, ceux que j'ai perfectionnés au fil des nuits et des corps interchangeables. Mais ce corps n'est pas interchangeable. Ce corps réagit différemment, répond à chaque pression, devance chaque caresse. Il ne se contente pas de subir, il répond avec une générosité qui me sidère. Ses hanches ondulent imperceptiblement, son dos se creuse, sa tête s'enfonce dans l'oreiller. Ses doigts se tendent vers moi mais ne me touchent pas encore, comme s'il attendait une permission que je ne lui ai pas donnée, comme s'il respectait encore une frontière invisible.

— Touchez-moi, dis-je, et ma voix n'est plus qu'un souffle rauque, un râle de désir pur.

Ses mains se posent sur mes épaules, et c'est comme une décharge électrique. Elles sont chaudes, incroyablement chaudes. Elles sont douces malgré les cals laissés par les pinceaux. Elles sont couvertes de traces de peinture qui n'ont pas disparu malgré le frottement au white spirit, du bleu outremer, du rouge carmin, du jaune ocre. Les couleurs de la vie, de la création, de l'art qui maculent ses doigts et qui, en me touchant, transfèrent un peu de cette vie sur ma peau. Ses paumes glissent sur mes bras, sur mon torse, sur mon ventre avec une lenteur exploratrice. Il me caresse comme on caresse une sculpture, cherchant la forme sous la surface, la vérité sous le marbre. On dirait un aveugle qui découvre un visage pour la première fois, un sculpteur qui évalue un bloc de pierre avant de le tailler.

— Vous êtes beau, murmure-t-il, et sa voix est pleine d'une sincérité qui me foudroie.

Je me fige. Personne ne me dit ça. Pas de cette façon. Pas avec cette sincérité brute qui ne demande rien en retour, qui ne quémande pas un compliment miroir. Les autres me flattent, me complimentent, me couvrent d'adjectifs appris par cœur dans les manuels de l'agence, des "vous êtes magnifique" et des "quel corps de rêve" qui sonnent faux comme des pièces de monnaie contrefaites. Mais lui, il constate. Comme on constate que le ciel est bleu ou que la mer est salée. Une vérité évidente qui ne requiert pas de réponse, qui s'impose d'elle-même.

Je me penche vers lui, attiré par une force irrésistible. Nos souffles se mêlent dans l'espace étroit qui sépare nos visages. Ma bouche est à quelques centimètres de la sienne, si proche que je sens la chaleur de ses lèvres, que je devine leur goût sucré. Mais je ne l'embrasse pas. C'est la règle. La règle la plus importante, la règle sacrée, la seule qui me protège encore. Jamais de baiser. Le baiser, c'est l'intimité. Le baiser, c'est la porte que je ne peux plus franchir sans m'effondrer. Alors je détourne la tête au dernier moment, lâche, et je pose mes lèvres sur son cou, sur cette peau tendre juste sous l'oreille.

Il gémit. Un son pur, sincère, primal qui vibre contre ma bouche et se répercute dans tout mon corps. Je suce sa peau, je la mordille doucement, je sens le pouls qui bat sous ma langue. Ma main continue son œuvre sur son sexe, alternant les pressions lentes et les caresses légères, mon pouce effleurant le gland à chaque mouvement. Son corps se tend sous le mien comme un arc, son dos s'arque, ses ongles se plantent dans mes épaules avec une force qui m'excite plus que je ne voudrais l'admettre. Il est proche, je le sens à la façon dont son souffle se bloque, à la façon dont ses muscles se contractent par vagues, à la façon dont ses testicules se resserrent contre mon poignet. Et pourtant ses yeux restent ouverts, obstinément ouverts, plongés dans les miens comme s'il refusait de manquer une seule seconde de ce spectacle.

— Laissez-vous aller, dis-je contre sa peau, la voix rauque.

— Vous d'abord, répond-il dans un souffle.

Encore. Encore cette façon de tout inverser, de faire de moi l'objet de l'attention, de refuser de n'être qu'un réceptacle passif. Mon sexe est dur comme du marbre contre sa cuisse, je n'ai même pas remarqué à quel moment il a commencé à frotter contre sa peau. C'est lui qui bouge maintenant, lui qui guide le rythme, lui qui m'entraîne dans une danse dont je ne suis plus le chorégraphe. Sa main libre glisse entre nos corps, ses doigts se referment sur moi avec une fermeté qui m'arrache un cri étouffé. Et soudain, c'est lui qui me caresse, lui qui me guide, lui qui prend le contrôle sans que je puisse ni veuille l'en empêcher.

Le monde bascule. L'orgasme me prend par surprise, monte du plus profond de mes entrailles comme une vague noire et brutale qui emporte tout sur son passage. Je jouis dans sa main, contre sa cuisse, dans un cri que je retiens en mordant son épaule avec une violence désespérée. Mon corps entier est secoué de spasmes incontrôlables, ma vision se brouille, mon cœur explose. Il suit quelques secondes plus tard, son corps entier se tendant comme un arc avant de se briser, son visage renversé en arrière, sa bouche ouverte sur un gémissement long et déchirant que je bois sur sa peau sans le toucher, sans oser l'embrasser.

Nous restons immobiles, enchevêtrés l'un dans l'autre, haletants comme des naufragés qui viennent d'échapper à la noyade. Ma tête repose dans le creux de son cou, mon nez enfoui dans son odeur, un mélange de savon simple, de peinture à l'huile et de transpiration fraîche. Son cœur bat contre ma tempe, au même rythme que le mien. Ses doigts sont toujours dans mes cheveux, caressant doucement ma nuque, apaisant la tempête qui vient de nous traverser.

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