Mag-log inLivio Moretti
Mais une autre partie de moi, une partie que je refuse d'écouter parce qu'elle est dangereuse et stupide, espère autre chose. Espère qu'il sera différent. Espère qu'il me regardera vraiment, qu'il verra autre chose qu'un corps à consommer. C'est stupide. C'est dangereux. C'est le meilleur moyen de souffrir. L'agence a été claire : ce client ne veut pas de connexion. Il ne veut pas de récit. Il ne veut pas de Livio l'artiste, Livio le fils, Livio l'humain avec ses rêves et ses terreurs. Il veut un corps, un point c'est tout. Une mécanique à plaisir. Un jouet qu'on range dans le placard au matin. Et c'est ce que je dois lui donner. Rien de plus. Rien de moins. Rien de moi.
Je sors de la salle de bains. Ma chambre est en désordre, comme toujours, comme ma tête, comme ma vie. Des toiles inachevées s'entassent contre les murs, des paysages urbains que personne n'achètera. Des esquisses jonchent le sol comme des feuilles mortes. Des tubes de peinture séchée traînent sur la table de chevet, à côté d'un mug de café froid et d'un paquet de biscuits entamé. C'est mon univers. Mon vrai univers. Celui que je vais trahir ce soir pour cent vingt mille euros. Je prends une profonde inspiration. L'air sent la térébenthine et la poussière, l'odeur de mon enfance dans l'atelier de mon grand-père. L'air sent ma vie d'avant, celle que je vais abandonner dans quelques minutes.
Le téléphone vibre dans ma poche. Le chauffeur attend en bas. Une berline noire, avait précisé l'agence, vitres teintées, ne parlez pas au chauffeur. Je jette un dernier regard à mon appartement, à mes toiles qui ne demandent qu'à être terminées, à mon reflet dans la fenêtre qui me regarde avec des yeux pleins de reproche. Puis j'éteins la lumière et je referme la porte derrière moi. Le déclic de la serrure résonne comme un couperet. Mes pas résonnent dans l'escalier de l'immeuble, un vieil escalier de bois qui craque sous le poids de mes incertitudes. Dehors, la berline est là, moteur allumé, aussi sombre qu'un cercueil, aussi silencieuse qu'une tombe. Le chauffeur ouvre la portière sans un mot, le visage impassible, les yeux cachés derrière des lunettes noires en pleine nuit. Je monte. La portière se referme avec un bruit mat, définitif. Je suis pris au piège. Je l'ai choisi.
La voiture s'enfonce dans la nuit parisienne comme un requin dans l'eau noire. Les lumières de la ville défilent derrière les vitres teintées, floues, irréelles, comme un film dont on aurait baissé la netteté. Je ne sais pas où on m'emmène. L'agence n'a pas donné l'adresse, juste un nom qui brille dans la nuit comme un phare inversé. Le Diamant Bleu. Le nom m'évoque quelque chose de luxueux et de froid, de précieux et d'inaccessible, comme une pierre précieuse enfermée dans un coffre-fort dont je n'aurai jamais la combinaison. J'imagine un hall de marbre blanc veiné de gris, des lustres en cristal de Bohême, des regards discrets du personnel qui savent très bien ce que je viens faire ici, qui le savent mieux que moi peut-être. Je ne me trompe pas. La réalité dépasse même mon imagination.
Le hall est exactement ce que j'avais imaginé, en pire. Le marbre, les lustres, les regards, tout y est, et tout me juge. Le réceptionniste en costume trois pièces m'indique la suite présidentielle d'un geste discret, sans même vérifier mon identité. Il sait. Ils savent tous. Je suis estampillé, marqué, catalogué. Je traverse le hall en essayant de ne pas trembler, en essayant d'habiter ce costume trop cher qui me donne l'allure d'un imposteur, d'un enfant qui a volé les vêtements de son père. L'ascenseur m'avale dans son ventre de verre et d'acier poli. Quarantième étage, le dernier, le sommet. La vue sur Paris est à couper le souffle, un tapis de lumières qui s'étend à perte de vue, mais je n'ai pas de souffle à perdre. Mon cœur bat trop fort, cognant contre mes côtes comme un oiseau paniqué. Mes paumes sont moites, je les essuie sur mon pantalon hors de prix, laissant des traces humides sur le tissu sombre.
Les portes s'ouvrent avec un chuintement feutré. Le couloir est désert, interminable. Moquette épaisse qui absorbe le bruit de mes pas. Murs tendus de tissu beige doré. Silence absolu, ou presque : j'entends le sang qui pulse dans mes tempes, ma respiration qui s'accélère, ma conscience qui hurle "fais demi-tour, cours, sauve-toi". La suite est au bout. Une double porte en bois sombre, acajou massif, sans numéro, juste une plaque discrète en laiton : Suite Présidentielle. Je lève la main pour frapper. Elle tremble toujours, cette main qui tient les pinceaux sans vaciller, cette main qui trace des lignes parfaites sur la toile, cette main qui va bientôt toucher un inconnu. Je la baisse. Je ferme les yeux. Je pense à maman, allongée dans son lit d'hôpital, les tuyaux dans les bras, le sourire courageux qu'elle m'adresse chaque fois que je viens la voir. Je pense aux cent vingt mille euros. Je pense que je n'ai pas le choix. Puis je frappe. Trois coups secs qui résonnent dans le silence comme des coups de feu.
La porte s'ouvre. Et je le vois pour la première fois.
Il est plus grand que je ne l'imaginais, plus impressionnant que sur les photos que l'agence ne m'a pas montrées. Ses épaules larges remplissent l'encadrement de la porte, silhouette massive découpée dans la pénombre dorée du vestibule. Cheveux sombres, épais, striés de gris aux tempes comme des éclairs d'argent. Mâchoire carrée, volontaire, qui a l'habitude de donner des ordres. Et ces yeux. Mon Dieu, ces yeux. Un bleu si pâle qu'ils en paraissent presque translucides, comme de la glace sur un lac gelé en plein hiver. Il me regarde sans sourire, sans un mot, et je comprends immédiatement, au premier battement de mon cœur affolé, que cet homme est dangereux. Pas physiquement. Pire. Il est dangereux parce qu'il est exactement le genre d'homme que j'aurais voulu rencontrer dans un autre contexte, dans une autre vie. Dans un café bondé du Quartier Latin. Dans une galerie d'art contemporain. Dans la vraie vie, celle où je ne suis pas un escort, celle où il n'est pas un client.
Mais ce n'est pas la vraie vie. C'est une transaction. Et je dois me rappeler pourquoi je suis là, pourquoi j'ai accepté, pourquoi je vais me laisser toucher par cet inconnu magnifique et glacé.
— Entrez.
Le téléphone vibre de nouveau. Cette fois, c'est Raphaël.— J'ai parlé à Sophie. Elle est venue me voir. Je lui ai dit la vérité. Que je t'aime. Que je ne te forcerai pas. Que je ne te retiendrai pas. Mais que si tu reviens, je t'attendrai. Aussi longtemps qu'il faudra.Je fixe le message, les yeux brouillés de larmes. Il ne me met pas la pression. Il ne me demande pas de choisir. Il m'offre sa patience, sa constance, son amour inconditionnel. Et cette générosité est plus bouleversante que tous les gestes de séduction qu'il a pu avoir depuis le début.— Elle t'a giflé ? je réponds, parce que c'est la seule chose qui me vient à l'esprit.— Oui. Une belle gifle. Je l'ai méritée.— Non. Tu ne l'as pas méritée. C'est moi qui aurais dû la prendre.— Tu n'as pas à porter la culpabilité du monde entier, Léo. Tu as fait des erreurs, nous en avons tous fait. Mais ce qui nous arrive, ce qui se passe entre nous, ce n'est pas une erreur
Je l'aime. J'aime Sophie. Je l'aime d'un amour doux, confortable, rassurant. Un amour qui ne fait pas peur, qui ne fait pas mal, qui ne remet rien en question. Un amour qui ressemble à un port bien abrité, avec ses digues solides et ses eaux calmes. Mais est-ce que c'est ça, l'amour ? Le vrai ? Celui qui vous prend aux tripes, qui vous empêche de dormir, qui vous fait trembler de désir et de peur ? Ou est-ce que le vrai amour, c'est celui que je ressens pour Raphaël ? Cet incendie qui me consume, ce brasier qui me terrifie, cette tempête qui balaie tout sur son passage ?Je ne sais pas. Je ne sais plus rien. Je suis perdu dans ma propre vie, dans mon propre cœur, incapable de démêler le vrai du faux, le désir de l'amour, l'attirance de la passion. J'ai vingt-deux ans, je croyais avoir tout compris de l'existence, et voilà que deux êtres humains se déchirent à cause de moi, à cause de mon incapacité à choisir, à cause de ma lâcheté.Je me lève du canapé, f
Je descends de la tour, traverse la maison silencieuse. La gouvernante est dans la cuisine, elle prépare quelque chose qui sent bon, des herbes de Provence, de l'ail, de l'huile d'olive. Elle ne me demande pas où je vais, ce que je fais. Elle sait. Elle sait toujours tout.— Il vient ce soir, je lui dis en passant. Préparez le dîner pour deux.— Bien, Monsieur.— Et mettez des bougies. Beaucoup de bougies.— Comme pour Clara ?— Non. Pas comme pour Clara. Pour Léo. Pour lui. Parce que c'est lui, maintenant. Parce que c'est avec lui que je veux dîner, parler, rire, vivre. Clara sera toujours là, dans mon cœur, dans mes souvenirs. Mais la place à côté de moi, à table, dans la vie, elle est vide depuis trop longtemps. Et ce soir, pour la première fois, elle ne sera plus vide.La gouvernante me regarde longuement. Puis elle fait quelque chose qu'elle n'a jamais fait en quinze ans de service. Elle s'approche de moi, pose sa main
Honnête. Le mot me fait sourire amèrement. Ai-je vraiment été honnête ? J'ai dit la vérité, oui, mais est-ce que j'ai été honnête sur mes intentions dès le début ? Dès ce premier regard échangé au bord de la piscine, quand Léo se tenait là, rouge de confusion, son short propre trop grand pour lui, son t-shirt blanc qui soulignait la courbe juvénile de ses épaules. Dès ce premier contact, cette première main posée sur mon bras pour corriger mon mouvement de brasse. Ai-je été honnête ? Ou ai-je joué, manipulé, séduit avec l'habileté de l'homme d'expérience que je suis ?— Je l'aime, dis-je à voix haute, comme si le dire rendait la chose plus réelle, plus acceptable, plus pure.— Je sais, répond la gouvernante. Ça se voit.— Comment ça se voit ?— Vous ne buvez plus. Vous dormez mieux. Vous souriez. Pas souvent, pas beaucoup, mais vous souriez. Avant lui, vous ne souriiez jamais. Même quand Clara était vivante, vous ne souriiez pas comme ça.
RaphaëlLa joue me brûle encore. Pas la brûlure de la gifle , j'ai connu bien pire dans ma vie, des douleurs qui ne s'effacent pas avec une compresse d'eau froide , mais la brûlure de ce qu'elle m'a dit. Ses mots tournent en boucle dans ma tête pendant que je reste debout au bord de la piscine, les yeux fixés sur l'eau turquoise qui scintille sous le soleil de midi. Elle est partie depuis une heure maintenant, et je n'ai pas bougé. La gouvernante est venue me proposer un café, un verre d'eau, un mot de réconfort. J'ai refusé d'un geste. J'ai besoin de ce silence. J'ai besoin de cette immobilité. J'ai besoin de réfléchir à ce qui vient de se passer, aux accusations qu'elle a lancées, aux vérités qu'elle a déterrées malgré elle.La marque de sa main sur ma joue est en train de s'estomper, mais son cri résonne encore sous les cyprès centenaires. Il est à moi. Il est à moi depuis deux ans. Laissez-le. Comme si Léo était une possession. Comme si l'amour était
Sa voix est douce, calme, posée. Il ne cherche pas à se justifier, à se défendre, à minimiser. Il présente des excuses, et elles sonnent vraies, terriblement vraies, ce qui est presque pire que tout le reste.— Je ne veux pas de vos excuses, je crache. Je veux que vous le laissiez tranquille. Je veux que vous disparaissiez de sa vie. Je veux récupérer mon copain.Raphaël secoue lentement la tête. Pas un refus. Plutôt une impuissance. Un constat.— Je ne peux pas faire ça, dit-il. Pas parce que je ne veux pas. Mais parce que ce n'est pas en mon pouvoir. Léo n'est pas un objet qu'on se dispute. Il n'est pas une propriété qu'on possède ou qu'on cède. C'est un être humain, libre, qui fait ses propres choix.— Ses propres choix ? Vous appelez ça des choix ? Vous l'avez manipulé, vous l'avez envoûté, vous avez profité de sa naïveté et de son admiration pour l'attirer dans votre lit. Ce n'est pas un choix, c'est un piège.— Je ne l'ai jamais forcé. Je ne le forcerai jamais. Chaque pas qu'il
Raphaël DelacroixCe mot. Ce simple mot de trois lettres, prononcé doucement, sans défi, sans arrogance. Juste un constat. Une évidence. Je n'ai pas envie de fermer les yeux. Je veux vous voir. Et soudain, c'est moi qui ai envie de détourner le regard, de me cacher, de fuir. Parce que ce qu'il cher
Raphaël DelacroixLa chambre est plongée dans une semi-obscurité calculée. C'est ainsi que je les préfère, ces corps de passage, ces silhouettes anonymes qui défilent dans mon lit comme des figurants dans un théâtre vide. La pénombre efface les détails, gomme les particularités, transforme chaque v
Livio MorettiSa voix est grave, profonde, posée. Sans chaleur, mais sans hostilité non plus. Juste un ordre poli. Je franchis le seuil, et il me semble que je franchis bien plus que le seuil d'une suite de luxe. La porte se referme derrière moi avec un claquement sourd qui me fait sursauter. La su
Raphaël DelacroixLa tablette pèse à peine dans ma main. Un objet si fin, si élégant, si froid, et pourtant il contient l'entièreté de ma décadence, toute ma misère affective compressée dans un écran de verre trempé. Je fais défiler les profils d'un geste lent, presque désinvolte, comme si je feuil







