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La tablette pèse à peine dans ma main. Un objet si fin, si élégant, si froid, et pourtant il contient l'entièreté de ma décadence, toute ma misère affective compressée dans un écran de verre trempé. Je fais défiler les profils d'un geste lent, presque désinvolte, comme si je feuilletais un catalogue de meubles pour un appartement que je n'habiterais jamais vraiment. Des visages lisses. Des torses sculptés. Des regards qui promettent l'extase sans jamais menacer de rester au matin, sans jamais menacer de poser des questions, sans jamais menacer de vouloir plus que ce que je donne. Voilà quatre ans que je procède ainsi. Quatre ans que chaque soirée s'achève dans la même chorégraphie silencieuse, la même transaction clinique, le même vide au réveil. Quatre ans que j'achète des corps comme on achète des antidouleurs, pour tenir une nuit de plus, pour repousser le spectre de l'aube et de ses silences insupportables.
La suite présidentielle du Diamant Bleu est silencieuse autour de moi. Trop silencieuse. C'est pour cela que je la remplis, nuit après nuit, avec des corps qui ne demandent rien, qui ne posent pas de questions, qui ne cherchent pas à gratter le vernis de ma façade. Des corps qui prennent l'argent et disparaissent avec la première lueur de l'aube, emportant avec eux l'illusion d'une présence, l'illusion d'une chaleur, l'illusion que je ne suis pas complètement seul au monde. C'est le protocole. C'est ma règle. La seule qui tienne encore debout dans ma vie, la seule digue qui contient encore l'océan noir de ce que je refuse de ressentir, de ce que j'ai enterré sous des couches de succès, de pouvoir et d'argent.
Mon doigt glisse sur l'écran. Un visage apparaît, puis un autre. Tous calibrés, tous parfaits, tous vides. L'agence Ombres et Désirs connaît mes exigences par cœur, gravées dans leurs dossiers comme un code pénal. Jamais le même homme deux fois. Jamais de marques visibles. Jamais de baiser. Jamais de véritable intimité, seulement l'illusion de la chair, le simulacre de la passion, la mécanique des corps qui s'entrechoquent sans jamais se rencontrer vraiment. Et surtout, un départ avant sept heures, contre une enveloppe discrète dont le montant suffirait à faire vivre une famille pendant un an. C'est une fortune que je dilapide pour ne pas dormir seul. Pour ne pas affronter le silence de cette chambre trop grande, de ce lit trop froid, de cette vie trop parfaite, de ce palais de verre et d'acier que j'ai bâti autour de moi comme un sarcophage.
L'écran s'illumine sous mes doigts. Un nouveau visage. Un nom : Livio. Vingt-trois ans. Artiste. Corps élancé, pommettes hautes, une bouche qui semble défier l'objectif du photographe, une bouche qui semble refuser de se plier aux conventions du catalogue. Mais ce sont les yeux qui m'arrêtent, qui me transpercent, qui me clouent sur place. Quelque chose dans ce regard. Une intensité qui n'appartient pas aux habituels modèles de l'agence. Les autres fixent l'objectif avec une soumission apprise, une disponibilité fabriquée, une promesse commercialisable, un désir synthétique qu'ils ont répété devant un miroir. Lui, il regarde comme s'il pouvait traverser l'écran, traverser la distance, traverser le temps. Comme s'il voyait déjà ce que je cache derrière mes costumes sur mesure et mes silences calculés. Comme s'il me défiait de le choisir, comme s'il savait que je le choisirais, comme s'il m'attendait depuis toujours.
Je pose la tablette sur la table basse en marbre. Le geste est sec, presque agacé. Mon whisky tiédit dans son verre de cristal, les glaçons fondus depuis longtemps, comme ma patience, comme ma capacité à tolérer ces regards qui ne demandent rien, ces corps qui ne résistent pas, ces nuits qui se répètent dans une boucle infinie et stérile. Je n'aime pas ce que ce visage provoque en moi. Une curiosité aiguë. Une inquiétude sourde. Un frémissement au creux des reins que je croyais avoir éteint sous des années de discipline et de contrôle absolu. Je devrais glisser vers le profil suivant. Prendre un modèle plus docile, plus lisse, plus interchangeable. C'est ce que je fais toujours. C'est ce que je devrais faire ce soir encore, ce soir comme tous les autres soirs, ce soir comme un automate qui a oublié qu'il avait un cœur.
Je reprends la tablette. Mes doigts composent le message à l'agence avec des gestes précis, mécaniques, des gestes d'homme d'affaires qui passe une commande. Un simple numéro de profil. Une heure d'arrivée. Les conditions habituelles. Rien de plus. Rien qui trahisse l'hésitation, le trouble, la sensation étrange que je viens peut-être de commettre une erreur irréparable. Je fixe ces yeux sur l'écran quelques secondes de plus, ces yeux qui semblent me dire "je sais qui tu es vraiment", puis j'éteins l'appareil. Le silence retombe, plus lourd qu'avant, comme chargé d'une attente nouvelle, d'une promesse que je n'ai pas formulée mais qui flotte dans l'air comme la fumée de mon cigare éteint.
Je me tourne enfin vers lui. Son visage est impénétrable, taillé dans le granit, mais ses yeux noirs brillent d'une intensité qui me met mal à l'aise. Il me fixe avec cette expression qu'il a parfois, comme s'il cherchait à deviner ce que je cache, comme s'il voulait me protéger de moi-même.— L'escort, reprend-il. Celui d'hier soir. Il s'est passé quelque chose.Ce n'est pas une question. C'est un constat. Une certitude.— Non.— Alors pourquoi vous ne voulez pas que je le signale ? Pourquoi le protégez-vous ?— Parce que je l'ai autorisé à rester.Le mensonge est parfait, rodé, huilé. Pas une hésitation. Pas un battement de cil. Des années à négocier des contrats de plusieurs centaines de millions m'ont appris à mentir avec un aplomb imparable. Mais Malik n'est pas un partenaire commercial. Malik me connaît depuis six ans, il connaît mes tics, mes fuites, mes silences. Et je vois à son regard, à ce pli qui se creuse entre ses sourcils, qu'il ne me croit pas une seule seconde.— Vous
Le silence s'étire, s'épaissit. Sa pomme d'Adam monte et descend le long de sa gorge. Il lutte, je le vois, il lutte de toutes ses forces contre l'envie de céder, contre l'envie de s'ouvrir, contre l'envie de me faire confiance. Et puis, dans un souffle qui ressemble à une capitulation, il lâche :— Raphaël. Je m'appelle Raphaël Delacroix.Raphaël. Comme l'ange déchu. Comme le peintre de la Renaissance. Comme l'homme brisé qui se tient devant moi dans son costume à dix mille euros et qui vient de m'offrir la seule chose qui vaille plus que cent vingt mille euros, la seule chose que son argent ne peut pas acheter : un fragment de vérité. Une miette de confiance. Une promesse de quelque chose.— Raphaël, dis-je doucement, laissant le prénom fondre sur ma langue comme un sucre. Je reviendrai ce soir.Je tourne les talons avant qu'il puisse répondre, avant qu'il puisse me retenir ou me chasser. Mes pas me portent vers la porte, rapides, déterminés, alors que tout en moi tremble. Derrière
Je repose l'enveloppe sur la console. Le geste est ferme, définitif, plus courageux que tout ce que j'ai fait dans ma vie. Je ne sais pas ce que je fais, je sais seulement que je ne peux pas prendre cet argent. Pas comme ça. Pas après ce que j'ai vu dans ses yeux quand le masque a craqué. Pas après avoir senti son cœur battre contre ma tempe, au même rythme que le mien. Pas après avoir compris que lui aussi, dans son palace à quarante étages du sol, est désespérément seul.La porte de la chambre s'ouvre à cet instant précis. Il est là, debout dans l'encadrement, déjà habillé d'un costume sombre parfaitement coupé qui le rend plus imposant encore, plus inaccessible. Ses cheveux sont parfaitement coiffés, pas une mèche ne dépasse. Son visage est lisse, impassible, le masque remis en place avec une précision militaire. Mais ses yeux, ses yeux de glace, trahissent une légère surprise, un infime vacillement, en me voyant debout, l'enveloppe à la main, toujours là, toujours pas parti.— Vou
Le silence qui suit n'est pas vide. Il est plein, lourd, saturé. Plein de tout ce que nous n'avons pas dit. Plein de tout ce que nous n'aurions pas dû ressentir. Plein de cette chose interdite qui vient de naître entre nous dans cette chambre trop grande, et que je ne sais pas nommer, ou plutôt que je refuse de nommer parce que la nommer serait lui donner vie.Je finis par me retirer, maladroit, le corps encore tremblant. Je me lève sans un mot, comme toujours, comme un automate qui regagne sa programmation après un bug. Je vais dans la salle de bains, je referme la porte derrière moi, je nettoie les traces de notre étreinte sur ma peau avec un gant de toilette imbibé d'eau tiède. Dans le miroir immense, mes yeux sont ceux d'un inconnu. Le masque est toujours là, mais il est fissuré, parcouru de craquelures qui menacent de s'étendre. Et derrière, je vois quelque chose que je n'aurais jamais cru revoir. Quelque chose qui ressemble à de la peur. La peur d'avoir aimé ça. La peur d'en vou
Raphaël DelacroixCe mot. Ce simple mot de trois lettres, prononcé doucement, sans défi, sans arrogance. Juste un constat. Une évidence. Je n'ai pas envie de fermer les yeux. Je veux vous voir. Et soudain, c'est moi qui ai envie de détourner le regard, de me cacher, de fuir. Parce que ce qu'il cherche dans mes yeux, cette chose que j'ai enterrée il y a quatre ans, cette vérité nue que je refuse d'affronter, je ne suis pas sûr de pouvoir la cacher plus longtemps.Ma main descend plus bas. Elle se referme sur son sexe, et le contact m'arrache un grognement sourd. Il est dur, incroyablement dur, chaud et palpitant dans ma paume comme un animal captif. Il émet un son rauque, une plainte retenue qui vibre dans le silence et m'électrise de la nuque aux reins. Sa peau est douce et brûlante, tendue sur l'acier de son érection. Je commence à le caresser avec des gestes lents, calculés, ceux que j'ai perfectionnés au fil des nuits et des corps interchangeables. Mais ce corps n'est pas interchan
Raphaël DelacroixLa chambre est plongée dans une semi-obscurité calculée. C'est ainsi que je les préfère, ces corps de passage, ces silhouettes anonymes qui défilent dans mon lit comme des figurants dans un théâtre vide. La pénombre efface les détails, gomme les particularités, transforme chaque visage en une surface floue, chaque corps en une forme interchangeable. Dans le noir, ils se ressemblent tous. Dans le noir, je peux faire semblant que je ne suis pas seul, que je partage mon lit avec quelqu'un qui compte, que je n'ai pas passé quatre ans à fuir la lumière de l'intimité.Mais ce soir, la pénombre ne suffit pas. Elle est insuffisante, dérisoire, inutile. Il est là, debout au pied du lit immense, et même dans la lumière réduite aux quelques bougies qui vacillent sur les tables de chevet, je distingue chacun de ses traits avec une précision chirurgicale, comme s'il était éclairé de l'intérieur par un projecteur invisible. Ses pommettes hautes qui accrochent l'éclat discret des f







