LOGINRaphaël Delacroix
La chambre est prête. Elle est toujours prête. L'éclairage tamisé dessine des ombres mouvantes sur les murs tendus de soie grège. Les draps de satin noir ont été changés il y a une heure, tendus avec une perfection militaire, sans un pli, sans une imperfection, comme si personne ne devait jamais les froisser. Sur la console, près de la porte, l'enveloppe attend déjà. Toujours la même place. Toujours la même épaisseur de billets. C'est le premier objet que leurs yeux cherchent au réveil, avant même de croiser les miens. C'est la raison pour laquelle ils viennent. C'est la raison pour laquelle ils repartent sans se retourner. C'est la seule chose qui compte vraiment dans cette transaction que j'ai érigée en mode de vie, cette transaction qui me protège de tout attachement, de toute vulnérabilité, de toute cette merde qu'on appelle l'amour et qui m'a presque détruit.
Je me lève pour me servir un autre whisky. La baie vitrée de la suite offre une vue plongeante sur Paris, sur les toits de zinc et les dômes illuminés, sur cette ville qui ne dort jamais vraiment, qui respire et qui palpite sous mes pieds comme un animal indifférent. Du quarantième étage, tout paraît minuscule, lointain, sans danger. C'est ainsi que j'aime voir le monde. C'est ainsi que j'aime voir les hommes qui traversent ma chambre. Distants. Remplaçables. Incapables de m'atteindre, incapables de me blesser, incapables de rouvrir les cicatrices que j'ai passé des années à suturer.
Mais quelque chose ce soir gratte sous ma peau. Une intuition que je refuse d'écouter, que j'écrase sous le talon de ma discipline. Une prémonition que je noie dans une gorgée d'alcool brûlant. Le rituel va commencer. Dans une heure, la porte s'ouvrira sur un nouveau corps. Un nouveau visage. Et tout se passera comme d'habitude. Tout doit se passer comme d'habitude. C'est ma règle. C'est ma prison. C'est ma seule façon de survivre à tout ce que j'ai perdu, à tout ce qu'on m'a arraché, à tout ce que je me suis arraché moi-même.
Je regarde une dernière fois la porte close de la suite. Dans une heure, elle s'ouvrira. Dans une heure, il entrera, ce garçon aux yeux qui défient l'objectif. Et je ne sais pas encore que ce soir, pour la première fois depuis quatre ans, le rituel ne va pas se dérouler comme prévu. Je ne sais pas encore que ce nom, Livio, va changer quelque chose, va fissurer la glace, va faire trembler les fondations de ma forteresse. Je ne sais pas encore que ce regard que j'ai croisé sur un écran va traverser bien plus que la distance. Il va traverser mes murs. Mes défenses. Ma peau.
Livio Moretti
Mes mains tremblent. C'est ridicule. Absolument ridicule. J'ai vingt-trois ans, je suis un adulte, j'ai survécu à pire que cette nuit, j'ai survécu à l'abandon de mon père, aux nuits sans chauffage dans l'atelier, aux refus des galeries, aux huissiers qui tambourinent à la porte, et pourtant mes mains tremblent comme celles d'un gamin avant son premier rendez-vous. Peut-être parce que c'est exactement ce que c'est. Un premier rendez-vous. Sauf que le dîner n'est pas prévu. Ni la conversation. Ni la tendresse. Ni rien de tout ce qui rend un premier rendez-vous humain, mémorable, digne d'être raconté plus tard. Juste un corps. Le mien. Livré dans un costume trop cher, à une heure trop tardive, pour un usage trop intime.
Je me regarde dans le miroir de ma salle de bains minuscule. L'ampoule grésille au-dessus de ma tête, jetant une lumière jaunâtre et sale sur mes traits tirés par trois nuits d'insomnie. Je ne me suis jamais trouvé beau. D'autres l'ont dit, des amants de passage, des inconnus dans des bars, des professeurs aux Beaux-Arts qui parlaient de la pureté de mes lignes comme si j'étais une sculpture, comme si j'étais un objet, comme si je n'étais pas un être humain avec un cœur qui bat et une mère qui se meurt. Mais ce soir, je ne vois que les cernes violets sous mes yeux. La fatigue de trois nuits blanches à travailler sur des toiles qui ne se vendent pas, des toiles que personne ne veut regarder, des toiles que je finirai peut-être par brûler. La peur qui serre ma gorge comme un étau depuis que j'ai reçu l'appel de maman, sa voix brisée par les larmes, le mot que je redoutais depuis des mois. Tumeur. Maligne. Traitement. Urgent. Coût astronomique.
Cent vingt mille euros. Voilà le prix de la vie de ma mère. Voilà le chiffre qui tourne dans ma tête comme une comptine macabre. Voilà pourquoi je me tiens là, dans ce costume trop cher que l'agence m'a fait livrer avec des instructions précises, chirurgicales, déshumanisantes. Costume sombre, coupe italienne. Chemise blanche, col ouvert. Pas de parfum, pas de bijoux, pas d'identité. Arriver à vingt-deux heures précises. Ne pas poser de questions. Ne pas demander son nom. Ne pas chercher à le revoir. Les règles sont gravées dans mon crâne comme un code pénal, comme une condamnation que j'ai acceptée sans procès. Je les ai lues dix fois, vingt fois, cent fois. Assez pour les réciter par cœur, assez pour me dégoûter de moi-même, assez pour avoir envie de vomir chaque fois que je prononce le mot "escort" dans ma tête.
Je ne suis pas un escort. Cette pensée tourne en boucle dans ma tête comme une prière absurde, comme un mantra désespéré. Je ne suis pas un escort. Je suis un artiste. Un fils. Un type normal qui a juste besoin de sauver sa mère et qui n'a pas trouvé d'autre solution que de vendre son corps à un inconnu pour une nuit. La justification sonne creux, pathétique, misérable, même à mes propres oreilles. Ce que je m'apprête à faire est exactement ce que fait un escort. Peu importe les raisons, aussi nobles soient-elles. Peu importe la cause, aussi désespérée soit-elle. Dans quelques heures, j'aurai couché avec un homme pour de l'argent. J'aurai ouvert mon corps à un inconnu pour un chèque. Et rien, jamais, n'effacera cette vérité de ma peau.
L'agence m'a contacté il y a trois semaines. Un recruteur aux dents blanches et au sourire carnassier m'a repéré dans un café du Marais, a glissé sa carte sur ma table avec un clin d'œil entendu. "Tu as le physique, mon garçon. Tu pourrais te faire beaucoup d'argent." J'ai failli la jeter, cette carte, la déchirer en petits morceaux, la brûler dans le cendrier. Je l'ai gardée. Elle est restée trois jours dans ma poche, à me brûler la peau à travers le tissu. J'ai failli l'appeler dix fois. J'ai raccroché neuf fois avant que la sonnerie ne se déclenche, le cœur battant, la sueur au front. Et puis l'hôpital a envoyé la facture. Et puis maman a pleuré au téléphone en me disant qu'elle n'avait pas peur de mourir mais qu'elle avait peur de me laisser seul au monde. Et j'ai composé le numéro. Et voilà. Me voilà. Dans ce costume. Devant ce miroir. À quelques minutes de mon premier client.
Le miroir me renvoie l'image d'un inconnu. Cheveux bruns coiffés en arrière, pommettes hautes que ma mère appelle mes ailes d'ange, bouche trop pleine pour un visage aussi anguleux, fossette au menton que je déteste. J'ai le corps d'un nageur, long et nerveux, hérité de mon père avant qu'il ne disparaisse dans la nature avec une femme plus jeune et nos économies. J'ai ses mains aussi, des mains d'artisan, des mains de créateur, tachées de peinture que j'ai frottées pendant une heure avec du white spirit pour les rendre présentables. Elles gardent encore des traces de bleu outremer sous les ongles, du rouge carmin dans les creux des jointures, du jaune ocre sur le bout des doigts. J'espère que l'inconnu ne remarquera pas. J'espère qu'il s'en fiche. J'espère qu'il sera comme tous ces clients décrits par l'agence : pressé, distant, efficace, expéditif, déjà tourné vers la porte avant même d'avoir fini.
Je me tourne enfin vers lui. Son visage est impénétrable, taillé dans le granit, mais ses yeux noirs brillent d'une intensité qui me met mal à l'aise. Il me fixe avec cette expression qu'il a parfois, comme s'il cherchait à deviner ce que je cache, comme s'il voulait me protéger de moi-même.— L'escort, reprend-il. Celui d'hier soir. Il s'est passé quelque chose.Ce n'est pas une question. C'est un constat. Une certitude.— Non.— Alors pourquoi vous ne voulez pas que je le signale ? Pourquoi le protégez-vous ?— Parce que je l'ai autorisé à rester.Le mensonge est parfait, rodé, huilé. Pas une hésitation. Pas un battement de cil. Des années à négocier des contrats de plusieurs centaines de millions m'ont appris à mentir avec un aplomb imparable. Mais Malik n'est pas un partenaire commercial. Malik me connaît depuis six ans, il connaît mes tics, mes fuites, mes silences. Et je vois à son regard, à ce pli qui se creuse entre ses sourcils, qu'il ne me croit pas une seule seconde.— Vous
Le silence s'étire, s'épaissit. Sa pomme d'Adam monte et descend le long de sa gorge. Il lutte, je le vois, il lutte de toutes ses forces contre l'envie de céder, contre l'envie de s'ouvrir, contre l'envie de me faire confiance. Et puis, dans un souffle qui ressemble à une capitulation, il lâche :— Raphaël. Je m'appelle Raphaël Delacroix.Raphaël. Comme l'ange déchu. Comme le peintre de la Renaissance. Comme l'homme brisé qui se tient devant moi dans son costume à dix mille euros et qui vient de m'offrir la seule chose qui vaille plus que cent vingt mille euros, la seule chose que son argent ne peut pas acheter : un fragment de vérité. Une miette de confiance. Une promesse de quelque chose.— Raphaël, dis-je doucement, laissant le prénom fondre sur ma langue comme un sucre. Je reviendrai ce soir.Je tourne les talons avant qu'il puisse répondre, avant qu'il puisse me retenir ou me chasser. Mes pas me portent vers la porte, rapides, déterminés, alors que tout en moi tremble. Derrière
Je repose l'enveloppe sur la console. Le geste est ferme, définitif, plus courageux que tout ce que j'ai fait dans ma vie. Je ne sais pas ce que je fais, je sais seulement que je ne peux pas prendre cet argent. Pas comme ça. Pas après ce que j'ai vu dans ses yeux quand le masque a craqué. Pas après avoir senti son cœur battre contre ma tempe, au même rythme que le mien. Pas après avoir compris que lui aussi, dans son palace à quarante étages du sol, est désespérément seul.La porte de la chambre s'ouvre à cet instant précis. Il est là, debout dans l'encadrement, déjà habillé d'un costume sombre parfaitement coupé qui le rend plus imposant encore, plus inaccessible. Ses cheveux sont parfaitement coiffés, pas une mèche ne dépasse. Son visage est lisse, impassible, le masque remis en place avec une précision militaire. Mais ses yeux, ses yeux de glace, trahissent une légère surprise, un infime vacillement, en me voyant debout, l'enveloppe à la main, toujours là, toujours pas parti.— Vou
Le silence qui suit n'est pas vide. Il est plein, lourd, saturé. Plein de tout ce que nous n'avons pas dit. Plein de tout ce que nous n'aurions pas dû ressentir. Plein de cette chose interdite qui vient de naître entre nous dans cette chambre trop grande, et que je ne sais pas nommer, ou plutôt que je refuse de nommer parce que la nommer serait lui donner vie.Je finis par me retirer, maladroit, le corps encore tremblant. Je me lève sans un mot, comme toujours, comme un automate qui regagne sa programmation après un bug. Je vais dans la salle de bains, je referme la porte derrière moi, je nettoie les traces de notre étreinte sur ma peau avec un gant de toilette imbibé d'eau tiède. Dans le miroir immense, mes yeux sont ceux d'un inconnu. Le masque est toujours là, mais il est fissuré, parcouru de craquelures qui menacent de s'étendre. Et derrière, je vois quelque chose que je n'aurais jamais cru revoir. Quelque chose qui ressemble à de la peur. La peur d'avoir aimé ça. La peur d'en vou
Raphaël DelacroixCe mot. Ce simple mot de trois lettres, prononcé doucement, sans défi, sans arrogance. Juste un constat. Une évidence. Je n'ai pas envie de fermer les yeux. Je veux vous voir. Et soudain, c'est moi qui ai envie de détourner le regard, de me cacher, de fuir. Parce que ce qu'il cherche dans mes yeux, cette chose que j'ai enterrée il y a quatre ans, cette vérité nue que je refuse d'affronter, je ne suis pas sûr de pouvoir la cacher plus longtemps.Ma main descend plus bas. Elle se referme sur son sexe, et le contact m'arrache un grognement sourd. Il est dur, incroyablement dur, chaud et palpitant dans ma paume comme un animal captif. Il émet un son rauque, une plainte retenue qui vibre dans le silence et m'électrise de la nuque aux reins. Sa peau est douce et brûlante, tendue sur l'acier de son érection. Je commence à le caresser avec des gestes lents, calculés, ceux que j'ai perfectionnés au fil des nuits et des corps interchangeables. Mais ce corps n'est pas interchan
Raphaël DelacroixLa chambre est plongée dans une semi-obscurité calculée. C'est ainsi que je les préfère, ces corps de passage, ces silhouettes anonymes qui défilent dans mon lit comme des figurants dans un théâtre vide. La pénombre efface les détails, gomme les particularités, transforme chaque visage en une surface floue, chaque corps en une forme interchangeable. Dans le noir, ils se ressemblent tous. Dans le noir, je peux faire semblant que je ne suis pas seul, que je partage mon lit avec quelqu'un qui compte, que je n'ai pas passé quatre ans à fuir la lumière de l'intimité.Mais ce soir, la pénombre ne suffit pas. Elle est insuffisante, dérisoire, inutile. Il est là, debout au pied du lit immense, et même dans la lumière réduite aux quelques bougies qui vacillent sur les tables de chevet, je distingue chacun de ses traits avec une précision chirurgicale, comme s'il était éclairé de l'intérieur par un projecteur invisible. Ses pommettes hautes qui accrochent l'éclat discret des f







