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Chapitre 2 — La Promesse des Brumes 2

Author: Eternel
last update publish date: 2026-07-08 06:28:42

Alice 

L'odeur changeait à mesure que je m'enfonçais sous les arbres. L'odeur de la cour était une odeur de pierre et de suie, de cuir mouillé et de vieille cendre. L'odeur du sentier était une odeur de terre labourée, de crottin de cheval, de paille pourrie. Mais l'odeur de la forêt , ah, l'odeur de la forêt , c'était une autre chose. C'était la résine des grands pins centenaires, cette résine ambrée qui suinte des écorces comme un miel très ancien. C'était le champignon mouillé, ce parfum de sous-bois humide qui monte des mousses après la pluie. C'était la terre noire, grasse, retournée par les sangliers de la nuit, pleine de racines arrachées et de glands écrasés. Et c'était autre chose encore, quelque chose que je n'aurais pas su nommer , une odeur de temps, de patience, de pierres qui se souviennent d'avoir été des montagnes.

Je connaissais ce chemin par cœur. Je l'avais parcouru cent fois, deux cents fois, depuis que j'avais l'âge de marcher seule dans les bois. On m'envoyait cueillir des herbes pour les infusions de la meute, des champignons pour les bouillons d'hiver, des baies pour les confitures de la Saint-Jean. J'étais une bonne cueilleuse. J'avais le geste sûr et l'œil vif. Je savais distinguer la ciguë de la carotte sauvage, le bolet de l'amanite, la digitale de la consoude. Je connaissais chaque clairière, chaque ruisseau, chaque pierre moussue où s'asseoir pour reprendre son souffle.

Et pourtant, ce matin-là, quelque chose n'était plus pareil.

Je l'ai senti avant de le comprendre. C'était une sensation très ancienne, très enfouie, qui remontait du fond de mon ventre comme une nappe d'eau chaude. Mon loup intérieur , cette bête douce et silencieuse qui dort au creux de ma cage thoracique depuis ma première lune  s'est dressée d'un coup. Pas lentement, pas paresseusement comme elle le faisait d'habitude quand elle sentait un danger ou une proie. Non. Elle s'est levée comme on se réveille en sursaut, toutes griffes dehors, le poil hérissé sur l'échine, les oreilles couchées et la queue battante. Et elle a ouvert la gueule pour hurler.

Ce hurlement, je l'ai entendu dans mon sang avant de l'entendre dans mes oreilles. Il est monté du plus profond de mon ventre, un point que je ne savais pas exister, un point sous le nombril et sous le cœur, quelque part entre les viscères et l'âme. Il a traversé ma cage thoracique en vibrant comme une corde qu'on pince. Il a enflé dans ma gorge, a poussé contre mon palais, a cherché mes lèvres pour sortir , et je l'ai retenu. Je l'ai retenu de toutes mes forces, les dents serrées, les poings crispés sur mon panier. Parce qu'une Oméga ne hurle pas dans la forêt sacrée. Une Oméga ne hurle jamais, nulle part, pour aucune raison.

Mais mes jambes ont continué d'avancer. Malgré moi. Contre moi. Comme si la corde qui vibrait dans ma poitrine tirait, et que je n'avais plus le choix de la direction. Ce n'était plus moi qui marchais , c'était mon loup intérieur, cette bête que j'avais passé ma vie à faire taire, qui avait pris le contrôle de mes membres et qui me traînait vers quelque chose que je ne voyais pas encore.

J'ai lâché mon panier. Je ne m'en suis même pas rendu compte sur le moment. Mes doigts se sont ouverts tout seuls, comme des pétales qui tombent, et le panier d'osier a roulé sur la mousse, répandant derrière moi les brins de sauge que j'avais déjà cueillis. Je ne me suis pas baissée pour les ramasser. Je ne pouvais pas. Mon corps tout entier était tendu vers l'avant, aimanté, aspiré.

La clairière s'est ouverte devant moi d'un seul coup, comme un secret qu'on révèle, comme une porte qu'on pousse sans savoir qu'elle était là.

Je la connaissais, cette clairière. Je l'avais traversée cent fois. C'était un cercle parfait, presque trop parfait pour être naturel, un disque de mousse vert sombre entouré de hêtres géants dont les racines noueuses affleuraient comme les veines d'un très vieux géant couché sous la terre. Les branches se rejoignaient très haut, à une hauteur de cathédrale, et formaient une voûte de feuillage qui laissait passer la lumière en rayons obliques, des rayons presque solides, pleins de poussières dansantes et de particules d'or. Au centre de la clairière, il y avait une pierre plate, une large pierre de lune qu'on disait posée là par les Premiers, avant même que la meute d'Argentel n'existe, avant même que la Sylvanie ne porte ce nom. Elle était grise, veinée de blanc, usée par des millénaires de pluie et de vent, et elle affleurait du sol comme le dos d'une bête endormie.

J'y étais venue souvent, petite. Je m'asseyais sur cette pierre, les jambes repliées, le menton sur les genoux, et j'écoutais le vent dans les hêtres. Je lui confiais des secrets que personne n'aurait voulu entendre. Je lui disais mes peurs, mes joies minuscules, mes espoirs sans envergure. La pierre ne répondait jamais, mais elle écoutait, et cela me suffisait. Elle ne m'avait jamais paru menaçante. Elle ne m'avait jamais paru sacrée non plus, malgré ce qu'en disaient les vieux de la meute — c'était une pierre, une simple pierre, un caillou plus grand que les autres.

Ce matin-là, elle brûlait.

Pas de flammes, non. Rien de visible. Mais une chaleur invisible, une aura, une présence qui faisait trembler l'air au-dessus d'elle comme l'air au-dessus d'une route en plein été. Je pouvais presque voir les ondes se déformer, les contours de la pierre frémir, et l'air avait un goût , un goût métallique, électrique, le goût de l'air juste avant que la foudre ne tombe.

Et devant la pierre, à contre-jour dans le brouillard qui se levait, il y avait une silhouette.

D'abord, je n'ai vu qu'une ombre. Une grande ombre droite, immobile, trop large pour être un arbre, trop droite pour être une bête. Une ombre d'homme, mais plus grande que tous les hommes que j'avais vus. Une ombre qui ne bougeait pas, qui ne respirait pas, qui semblait faire partie du paysage depuis toujours, comme un menhir oublié par les anciens.

Puis le brouillard a tourné.

Il tourne parfois, dans les clairières, poussé par un souffle qu'on ne sent pas, un souffle qui vient de la terre et non du ciel, une respiration du monde. Et en tournant, il a dégagé les épaules. J'ai vu la nuque. J'ai vu les cheveux d'un noir de corbeau que le vent défaisait à peine, des cheveux épais, drus, coupés court sur la nuque mais plus longs sur le dessus, avec une mèche rebelle qui retombait sur le front. J'ai vu le profil d'un visage tourné vers la pierre de lune, un profil de médaille ancienne, un profil de guerrier ou de roi , le front haut, le nez droit, la mâchoire serrée, les lèvres entrouvertes comme s'il parlait à quelqu'un que je ne voyais pas.

Et puis il a tourné la tête.

Ses yeux étaient gris. Pas gris comme la pierre, pas gris comme la pluie, pas gris comme le ciel de novembre. Gris comme l'orage qui couve derrière les montagnes, gris ardoise traversé d'éclairs d'un bleu presque noir, et dans ces éclairs j'ai vu passer des choses que je n'aurais jamais dû voir. J'ai vu des années entières, des nuits sans sommeil, une couronne trop lourde portée depuis l'enfance. J'ai vu des blessures refermées avec du fil de fer, des cicatrices qui n'étaient pas sur la peau mais en dessous, dans la chair de l'âme. J'ai vu une solitude si vaste qu'elle aurait pu contenir la mer, une solitude de sommet, de tour, de trône. Et tout au fond, tout au fond de ce gris d'orage, j'ai vu une braise. Une toute petite braise qui n'était pas encore éteinte. Une braise qui attendait.

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