Se connecterAlice
J'ai reçu ce regard en plein sternum. Ce n'est pas une image , je l'ai reçu physiquement, comme un coup de poing, comme une pierre lancée de très près. L'air est sorti de mes poumons. Mes côtes se sont contractées. Mon cœur s'est arrêté , une fraction de seconde, une éternité , puis il est reparti, mais pas au même rythme. Il cognait maintenant au fond de ma gorge, dans mes tempes, dans mes poignets, partout où le sang passe, et chaque pulsation disait un mot que je ne connaissais pas encore.
Ma peau tout entière s'est mise à bruire. Chaque pore s'ouvrait, chaque terminaison nerveuse s'allumait comme une étoile dans la nuit. L'air autour de moi avait changé de texture , il était plus épais, plus dense, chargé d'une odeur que je n'avais jamais sentie mais que mon corps reconnaissait, une odeur de résine et de neige, de cuir et de feu de bois, une odeur de nuit d'hiver et de matin de chasse, une odeur d'homme et de bête, une odeur d'Alpha.
Mon loup intérieur hurlait toujours. Mais ce n'était plus un hurlement de peur. C'était un hurlement de reconnaissance, un cri qui venait de beaucoup plus loin que moi, de la nuit des temps, du premier loup qui avait hurlé à la première lune. C'était le cri que poussent les âmes quand elles se retrouvent après des siècles d'errance séparée.
— Âme sœur, a-t-il dit.
Sa voix. Sa voix était un fleuve souterrain, une chose profonde et rugueuse qui roulait des pierres au fond d'une gorge immense. Elle avait des graviers et des cavernes, des échos et des ombres. Elle était grave sans être lourde, puissante sans être brutale. Elle a pris toute la clairière , les hêtres, la mousse, la pierre de lune, le brouillard, les oiseaux qui s'étaient tus , et elle a tout fait vibrer à la même fréquence.
Et moi. Elle m'a prise aussi. Elle a pris ma poitrine et l'a serrée, doucement, comme on serre un oiseau tombé du nid, avec une force qui savait se retenir. Aucun mot n'avait jamais eu ce poids. Aucun son ne m'avait jamais fait trembler les os.
— Je m'appelle Alice, j'ai répondu, et ma voix n'était pas la mienne , elle était plus haute, plus claire, plus fragile, une voix de verre, une voix qui allait se briser au moindre souffle.
— James, a-t-il dit. James de la lignée d'Argentel. Héritier.
Héritier.
Le mot a claqué dans la clairière comme une branche qui casse. L'Héritier. L'Alpha des Alphas. Le fils de la lignée régnante, celui pour qui les mères tressent des couronnes de sauge et d'ambre depuis vingt ans, celui dont le nom se prononce à voix basse dans les conseils et à voix haute dans les chants, celui que la meute attend comme on attend la pluie après la sécheresse, le sauveur promis, le roi à naître.
Et la Lune me l'offrait. La Lune, dans son infini caprice, dans sa sagesse incompréhensible, avait décidé que cet homme , cet Alpha au regard d'orage, cet Héritier aux épaules de montagne, ce loup fait pour les couronnes et les batailles , était mon âme sœur.
À moi.
Alice. Alice qui n'a pas de nom de famille. Alice qui coud des ourlets et qui cueille la sauge et qui vide les pots de chambre. Alice qui n'a jamais prononcé une parole plus haute qu'un murmure, qui n'a jamais pris une décision plus grave que la couleur d'un fil. Alice l'Oméga, Alice la transparente, Alice que personne ne regardait jamais plus de trois secondes.
Mes genoux ont cédé.
Je ne suis pas tombée par soumission , je suis tombée parce que mon corps ne savait pas comment contenir ce qui arrivait. C'était trop grand, trop lourd, trop immense. C'était comme si on avait versé l'océan dans une coquille de noix, comme si on avait glissé le soleil dans une lanterne de papier, comme si toute la voûte céleste s'engouffrait dans une poitrine qui n'avait jamais contenu que des petites peurs et des petits espoirs.
Il a bougé avant que mes genoux ne touchent la mousse.
AliceJe repars à l'aube.Berthilde m'a préparé un baluchon avec du pain, du fromage, deux pommes, une gourde d'eau. Je la paie. Elle ne veut pas d'argent. Je pose les pièces sur son comptoir quand même. Elle hoche la tête sans un mot. C'est une femme qui a compris beaucoup de choses en une nuit et qui ne posera jamais aucune question.Le ciel de juillet est déjà clair à cinq heures. Une brume basse traîne sur les prés d'Argentel. Un premier merle chante. Mon cheval — un cheval de louage, tranquille et solide — piaffe doucement à l'attache.Je monte. Je pars au pas sur la route de Valombre.Je ne me retourne pas.Je ne regarde pas les tours d'Argentel derrière moi. Je ne regarde pas les bannières bleu et argent qui doivent flotter dans la brume à cette heure. Je ne regarde pas les silhouettes des gardes de nuit qui
Elle inspire.— James. Isabella n'est plus là. Elle a été bannie il y a trois lunes. Le château, la meute, ta vie , tout est à toi maintenant. Sans elle. Sans ombre. Sans chantage. Il n'y a plus rien qui te retienne , plus rien qui t'empêche de venir me chercher. Je sais que tu y as pensé. Je le sais parce que je te connais assez maintenant pour savoir comment ton esprit fonctionne. Depuis trois lunes, tu te dis : maintenant qu'elle n'est plus là, peut-être qu'Alice reprendra sa place. Peut-être qu'elle acceptera de revenir. Tu ne me l'as pas demandé — parce que tu as compris que je devais partir librement — mais tu y as pensé. Tu y penses encore. C'est pour cela que je suis venue. Pour te répondre.Je ne dis rien. J'attends.— Ma réponse est non, James.Elle marque une pause. Elle me laisse le temps de la recevoir. Elle cont
JamesElle est revenue.Je ne m'y attendais pas. Personne ne s'y attendait. Cela fait trois lunes qu'elle est repartie à Valombre après l'audience d'Isabella, trois lunes pendant lesquelles je n'ai reçu qu'un seul pigeon — un pigeon de Darius, qui me disait qu'elle avait quitté Valombre pour les montagnes au début de mai. Depuis, plus rien. Silas ne l'a pas suivie — j'ai donné l'ordre formel de ne plus jamais la faire surveiller. Elias ne m'écrit pas — pourquoi le ferait-il ? Elle a disparu dans les Montagnes de l'Oubli comme le nom du massif l'annonçait.Puis, ce matin, un cavalier a franchi la herse. Un cavalier discret, sans bannière, monté sur un cheval de louage. Il a demandé à parler au Chancelier — pas à moi. Il a remis une lettre. Il est reparti sans manger.La lettre était courte. Trois lignes.Alpha. Je s
Sur le seuil, je m'arrête. Je ne me retourne pas.— James.— Oui.— Bonne route.— Bonne route, Alice.Je sors.JamesIls sont partis à l'aube.Alice d'abord — deux gardes discrets qui l'ont escortée jusqu'à la limite du domaine d'Argentel, puis un cheval de relais qui l'attendait sur la route de Valombre, puis un autre relais à Belleville, puis Valombre à la fin du deuxième jour. J'ai reçu un pigeon ce matin : elle est arrivée saine et sauve chez le libraire Verne. Elle repartira vers les montagnes dès que ses affaires seront prêtes — une semaine, peut-être deux.Isabella ensuite — six gardes de la garde d'argent, ceux que j'ai choisis moi-même, hommes de Darius que je connais depuis vingt ans. Ils partent vers le Nord. Ils atteindront la frontière des Steppe
AliceLe procès a lieu le lendemain matin.C'est une simple audience , pas une audience publique comme celle des sept pendus, pas une grande cérémonie. Juste une salle du conseil, James, Darius, deux prêtres anciens, moi comme témoin, et Isabella au centre, entre deux gardes de la garde d'argent , celle qui n'agit que sur ordre direct de l'Alpha.Isabella a un pansement au front. Elle est propre, coiffée, calme. Elle porte une robe grise sans ornements. Elle a l'air de ce qu'elle est ce matin , une femme qui a perdu, qui le sait, qui ne se débat plus.James est en tenue de justice , la robe noire à revers de fourrure grise, la chaîne d'argent, l'épée courte à la ceinture. Il ne me regarde pas , il regarde Isabella. Sa voix, quand il parle, est calme et sans hésitation.— Isabella de Sanguemont. Vous avez tenté hier soir, en déb
Elle me regarde longuement.Le sang coule de son front sur ses lèvres. Elle passe la langue dessus, machinalement.Elle ne se lève pas. Elle ne prend pas le stylet. Elle s'assied, elle aussi, dos contre le mur. Nous sommes toutes les deux assises par terre dans le couloir, nos jambes étendues devant nous, deux ennemies épuisées.Elle rit.Un petit rire sec, court, sans joie. Un rire qui n'est presque pas un rire.— Alice.— Oui.— Tu es une drôle de personne.— Peut-être.— Je crois que tu as gagné.— Peut-être.— Ce n'est pas peut-être. Tu as gagné. Deux fois ce soir. Trois fois si on compte le fait que je viens de tenter de te tuer et que tu m'as lâchée.Je souris à peine. Un sourire pincé , le mouvement me fait mal, la griffure sur ma joue me t







