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Son Omega, sa Redemption
Son Omega, sa Redemption
Author: Eternel

Chapitre 1 — La Promesse des Brumes

Author: Eternel
last update publish date: 2026-07-08 06:27:07

 Alice 

Je suis née dans le silence des sous-bois, là où la lumière ne tombe qu'en pièces d'or filtrées par les feuillages, et j'ai grandi dans l'idée que ma vie serait douce et sans éclat, une vie de gestes utiles et de paroles retenues. Les Omégas comme moi ne font pas de bruit dans le monde. Nous sommes les coupes que l'on remplit sans demander ce qu'on y verse, les fronts que l'on incline avant même qu'on nous l'ordonne, les souffles que l'on retient pour ne pas déranger le sommeil des puissants. Ma mère était Oméga, et sa mère avant elle, et la mère de sa mère encore, une longue chaîne de femmes aux paumes ouvertes et aux voix feutrées, qui avaient appris à faire de leur petitesse une forme de dignité, de leur effacement une forme de présence. Je n'ai jamais connu mon père , les Omégas ne connaissent pas leurs pères, ou si elles les connaissent, c'est comme on connaît un portrait au-dessus d'une cheminée, une figure lointaine qui vous a donné son nom sans vous donner son regard.

J'ai été élevée au dortoir commun des Omégas, une longue bâtisse de pierre grise adossée au mur d'enceinte du château d'Argentel, où nous dormions à vingt dans des lits de fer alignés comme des cercueils d'enfants. On nous apprenait à lire, à écrire, à compter les mesures de farine et les doses de plantes médicinales. On nous apprenait à sourire quand on avait envie de pleurer, à dire "oui" quand on avait envie de crier, à baisser les yeux devant les Alphas et à ne jamais, jamais, jamais soutenir leur regard plus de trois secondes. Trois secondes, c'était la limite. Au-delà, disait Dame Corveline, c'était de l'insolence. Au-delà, disait-elle, c'était une provocation. Et une Oméga ne provoque pas. Une Oméga apaise, une Oméga sert, une Oméga s'efface.

J'étais bonne élève. J'avais compris très tôt que l'excellence, pour nous, ne se mesurait pas en exploits mais en absence de vagues. Être une bonne Oméga, c'était être un lac sans rides, un miroir sans tain, une pièce vide où les autres pouvaient entrer sans frapper. J'étais devenue experte dans l'art de ne pas exister. Je traversais les couloirs sans faire craquer les lattes du parquet. Je parlais si bas qu'on me faisait répéter, et je rougissais chaque fois, comme si parler plus fort était une faute. Je ne riais jamais aux éclats — les Omégas ne rient pas aux éclats, elles sourient du bout des lèvres, elles courbent la nuque, elles s'excusent d'être joyeuses. J'avais fait de ma petitesse une carapace, et je m'y trouvais bien. Je m'y trouvais en sécurité.

Je n'ai jamais rêvé de trône. Je n'ai jamais rêvé d'âme sœur. Ces songes-là sont pour les Alphas, pour les Bêtas de haute lignée, pour les filles qui naissent avec un destin écrit sur le front et une couronne dans le berceau. Moi, je suis née avec le silence sur les lèvres et l'oubli au fond des yeux, et cela me suffisait. Cela m'avait toujours suffi.

Je me trompais. Je me trompais de toute mon âme, et je ne le savais pas encore.

Ce matin-là, je me suis levée avant l'aube, comme chaque jour depuis que j'ai l'âge de tenir un panier. Le ciel n'était pas encore gris , il était noir, d'un noir profond de fin de nuit, avec quelques étoiles attardées qui s'accrochaient aux bords de l'horizon comme des larmes de verre. La rosée n'était pas encore tombée des fougères ; elle perlait à la pointe de chaque feuille, suspendue, en équilibre, attendant le premier rayon pour glisser. J'aime ces heures d'avant le jour. Elles n'appartiennent qu'aux serviteurs et aux bêtes, à ceux qui marchent sans qu'on les regarde, à ceux qui peuplent les coulisses du monde pendant que les rôles principaux dorment encore dans leurs draps de lin.

Je me suis lavée à l'eau froide, comme toujours, parce que l'eau chaude est pour les Alphas et les invités de marque. J'ai passé ma robe de laine brune, celle qui gratte un peu au col mais qui tient chaud dans les sous-bois. J'ai natté mes cheveux sans me regarder dans le miroir , je ne me regardais jamais dans le miroir, ou si peu, un coup d'œil rapide pour vérifier que je n'avais pas de trace de sommeil au coin des lèvres, et puis je détournais les yeux. Les Omégas ne s'attardent pas devant les miroirs. Les miroirs sont pour les belles, pour les désirées, pour celles dont le reflet compte. Le mien ne comptait pas. Je le savais, et ce n'était pas une tristesse , c'était un fait, un simple fait, aussi neutre que la couleur du ciel ou le poids de la pluie.

Dame Corveline m'avait commandé de la sauge des lisières, celle qui pousse à la frontière de la forêt sacrée, là où les arbres commencent à s'écarter pour laisser passer le regard jusqu'aux montagnes du Nord. Elle me l'avait commandé la veille au soir, de sa voix sèche qui ne demandait jamais mais ordonnait toujours, avec cette politesse glaciale des gens qui n'ont pas besoin d'élever la voix pour être obéis.

"De la sauge fraîche, Alice. Pas celle du potager, non — celle-là sent le terreau et la main humaine. De la sauge sauvage, celle qui a bu le vent des cimes et le froid des étoiles. Il en faut pour la fumigation des trois lunes, et il la faut avant que le soleil ne touche la grande tour. Ne traîne pas. Ne parle à personne. Fais ce qu'on te dit."

J'avais hoché la tête, comme toujours. J'avais dit "oui, Dame Corveline", comme toujours. Et j'étais partie avant que les cuisines ne s'éveillent, avant que les premiers braseros ne s'allument dans la cour, avant que le monde ne commence à tourner pour ceux qui comptent.

Je me souviens du bruit de mes pas. D'abord sur les dalles de pierre de la cour basse, un bruit sec et répercuté que les murs se renvoyaient en écho. Puis sur le gravier du chemin de ronde, un crissement roulé qui s'enfonçait sous mes semelles. Puis sur la terre battue du sentier qui descend vers la forêt, un bruit mat, presque feutré, comme si la terre elle-même me disait de faire silence. Et puis enfin sur la mousse, la grande mousse vert sombre de la forêt sacrée, épaisse de plusieurs siècles, qui absorbe les pas comme un ventre absorbe un choc.

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