LOGINAlice
Je n'ai jamais autant travaillé de ma vie. Ni avant, ni , je le sais maintenant , après. Ces semaines qui ont suivi la reconnaissance dans la clairière ont été une longue combustion lente, une consomption de tout ce que j'étais pour tenter de devenir ce que je devais être. Je brûlais mon ancienne vie comme on brûle un champ avant les semailles, et les cendres qui retombaient sur mes épaules étaient froides, grises, infinies.
Je me lève avant les servantes. Avant les cuisinières, avant les palefreniers, avant les guetteurs de la tour de garde. Avant même les oiseaux, ces premiers jours. Je dors si peu que mes yeux me brûlent en permanence, une brûlure sèche et granuleuse que les collyres de camomille ne soulagent plus. Je me lève dans le noir complet de la chambre que l'on m'a attribuée , une chambre de l'aile est, vaste comme trois fois le dortoir des Omégas, avec un lit à baldaquin dont les rideaux de velours m'étouffent et des tapisseries anciennes qui me regardent de leurs yeux de licornes tissées — et je commence ma journée avant que la journée n'ait commencé.
Dame Corveline m'attend chaque matin dans la salle des rites, une pièce ronde au sommet de la tour de l'ouest, percée de sept fenêtres étroites qui correspondent aux sept étoiles de la constellation du Loup. Elle m'attend debout, droite comme une épée, ses mains noueuses croisées sur son ventre plat, ses yeux gris pâle , d'un gris tout autre que celui de James, un gris d'eau stagnante, de lac gelé, de ciel sans promesse , fixés sur la porte. Elle ne s'assoit jamais. Elle ne s'appuie jamais contre le mur. Elle est la doyenne des rites, la gardienne des gestes anciens, et elle porte cette charge comme on porte un cilice , sans confort, sans repos, sans indulgence.
— En retard, dit-elle le troisième matin, alors que l'aube n'a même pas encore blanchi la première fenêtre.
— Pardonnez-moi, Dame Corveline.
— Les excuses sont une faiblesse, Alice. Une Luna ne s'excuse pas. Une Luna corrige et continue. Recommence. Entre et salue-moi comme je te l'ai appris.
Je ravale mes excuses. Je les ravale comme on ravale un sanglot, avec cette contraction de la gorge qui fait mal jusqu'aux oreilles. Je me redresse, je baisse le menton d'une fraction de degré , pas trop, pas assez, la mesure exacte que j'ai répétée quarante fois la veille et je dis :
— Que la Lune éclaire votre jour, Dame Corveline.
— Mieux, dit-elle sans chaleur. Presque acceptable.
Presque. Le mot flotte entre nous comme une condamnation suspendue. Presque acceptable. Presque Luna. Presque digne. Le presque est pire que le non. Le non ferme une porte, le presque la laisse entrouverte et vous regarde vous épuiser à essayer de la pousser.
Les journées se ressemblent. Elles se fondent les unes dans les autres comme les perles d'un collier trop long, un collier de peine et de sueur et de courbatures. Dame Corveline m'enseigne tout , absolument tout et chaque leçon est une épreuve, chaque geste une montagne à gravir.
La génuflexion des trois lunes. C'est le premier rite que doit maîtriser une future Luna, le plus ancien, le plus sacré. Il faut s'agenouiller trois fois, face à l'autel de la Lune, en touchant le sol du front à chaque fois. La première génuflexion pour la Lune Mère, celle qui a créé les loups. La deuxième pour la Lune Fille, celle qui veille sur les âmes sœurs. La troisième pour la Lune Promise, celle qui n'est pas encore levée et qui annoncera la fin des temps. Le dos doit rester droit, les mains à plat sur les cuisses, la nuque offerte mais pas brisée. Je m'agenouille, je me relève, je m'agenouille encore. Mes genoux saignent sur les dalles de pierre. Dame Corveline ne me dit pas d'arrêter. Elle attend que le geste soit parfait, et quand il est parfait quand mon front touche le sol exactement au centre de la dalle marquée du croissant d'argent , elle dit simplement : "Encore"
AliceDes décennies ont passé.Je ne les compte plus, ou plutôt je les compte mal, comme on compte les fenêtres qui se rallument, par plaisir, sans les additionner. Mes cheveux sont blancs maintenant, du moins ce qu'il en reste, et ceux de James sont poivre et sel, ce qui signifie, dans son cas, qu'il est toujours aussi beau, et qu'il ne se plaint jamais, ce qui est agaçant et admirable à la fois.Le manoir est plein de rires.Notre fils, Darius, est un jeune Alpha, et je dis jeune par habitude, parce qu'il a fait ce que font les jeunes Alphas: il a pris femme, il a fondé une famille, il a agrandi la maison de rires d'enfants, et il gouverne Argentel avec moi, c'est-à-dire avec une patience que je lui ai enseignée et une autorité qui vient de son père. Il a les oreilles trop grandes, comme les loups de la fresque, et il en rit lui-même. Il peint mal. C'est héréditaire, dit-il. Je le soupçonne de le regretter.Les réformes, mes trois réformes, sont passées du papier à la vie.Sur le st
JamesLe printemps suivant, on nous envoie chercher.Le Sage est remonté dans sa caverne.Il était descendu un automne, avec son baluchon, pour cultiver les herbes de son jardin de la maison du jardinier. Il y a vécu trois ans. Et un matin de mars, on frappe à la porte du château, une petite fille que je ne connais pas me dit, d'une voix très grave pour son âge, que le vieux monsieur est reparti là-haut et qu'il ne descend pas, et qu'il faut venir.Nous partons le jour même. Alice, Darius âgé de deux ans dans un linge contre elle, et moi. Nous gravissons la même montagne que j'ai montée autrefois en mendiant, en criminel, en mourant. La caverne du Sage est plus haut que la mienne. Le chemin est long.Nous le trouvons couché sur une paillasse, entouré de ses herbes séchées pendues aux parois, et il a gardé son feu allumé. Il a le visage d'un homme qui n'a plus faim, mais qui a encore envie de parler. Il nous regarde arriver, les yeux à demi fermés, et il sourit.— Voilà le fils de loup
James, puis AliceCe n'est pas une cérémonie d'église. Ce n'est pas un anniversaire, ni une fête de la moisson, ni une bénédiction du Sage. C'est quelque chose que nous avons inventé, Alice et moi, un soir de printemps, et qui n'a pas de nom, sinon celui que nous lui avons donné: la veillée des survivants.Nous la faisons une fois l'an, dans la salle de la longue table, quand tout le monde est couché. Sans prêtre, sans capitaine, sans notaire. Deux bougies, un banc, et nous deux. C'est notre rituel, celui auquel personne n'assiste, pas même Bertha, qui pourtant sait tout. Elle nous laisse la clé et elle fait celle qui dort.Cette année, je veux dire les choses autrement qu'en prose. Alors je me lève, et je parle.Je suis James, et je suis debout dans la salle où mon père trônait, et voici ce que je dis, sous la première bougie:— Je suis né d'un homme qui n'a jamais rien senti battre. J'ai grandi dans un château qui regardait la vallée de haut. J'ai appris à tenir une épée avant d'app
AliceUn an après la naissance de Darius, nous y retournons.Nous partons au printemps, un matin clair, comme pour les noces: deux chevaux, deux sacoches, et cette fois, une troisième chose vivante, portée contre moi dans un linge, qui dort ou qui braille selon les heures. Bertha a voulu venir. Maîtresse Garda a voulu venir. Le Majordome a proposé une escorte de vingt hommes, ce que j'ai refusé, comme pour le voyage de noces, en disant que personne ne pèlerine en armée. Il nous a laissés partir avec la mine d'un homme qui enterre sa raison de vivre.L'année a passé comme un rêve. La bergerie est rebâtie, les réformes tiennent, le pont de la Luna a deux ans et ne s'est pas affaissé, ma mère écrit des lettres pleines de fautes d'orthographe et d'inquiétudes sur la dentition de son petit-fils. Et Darius a un an, et il a fait ses premiers pas, sept, avant de tomber sur les fesses et de hurler à l'injure, et il a dit son premier mot, qui fut maman, ce qui a rendu James muet pendant une heu
JamesOn croit que la paternité endort le désir. On se trompe, et je le sais maintenant. La paternité l'affame, le bouscule, le rend voleur. Depuis la naissance de Darius, nous vivons au régime des instants volés, et ces instants-là, d'être arrachés, valent plus que tout ce que nous avions avant.Je m'explique, parce qu'Alice, un jour, relira ces pages, et qu'elle m'accusera d'avoir écrit un traité officiel.Il y a la fatigue, d'abord. Une fatigue de fond, qui ne se répare pas, qui transforme chaque lever en expédition et chaque nuit en guet. Il y a Darius qui tète toutes les trois heures, et il y a, entre deux tétées, une vie entière de conseil, de terres, de routes, de réformes, qu'Alice continue de porter avec moi. Il y a le visage dévasté d'Alice à onze heures du matin, ce visage sans sommeil, ce visage de femme qui vient d'être réveillée pour la troisième fois dans la nuit et qui, malgré tout, se penche et sourit à son fils. Je l'aime, ce visage-là, d'un amour que je ne savais pa
AliceLes nuits sans lune sont les plus longues, et c'est dans celles-là que notre fils choisit de nous appeler. Depuis trois semaines, je ne dors plus par tranches de plus deux heures, et j'ai oublié ce que veut dire le mot repos. La chambre jaune sent la chandelle et le lait. Le berceau blanc, sous les deux loups maladroits, grince une fois sur deux quand on le berce, et James a juré de réparer ce grincement avant l'hiver.Il ne l'a pas réparé. Il est trop occupé à devenir le père le plus maladroit et le plus tendre de toute la Sylvanie.Darius tète comme un homme d'État. Il boit son biberon avec une gravité de percepteur. Ses yeux clairs s'ouvrent et se ferment, et il regarde le monde avec une désapprobation qui me rappelle, à chaque fois, mon propre visage devant un certain seigneur dans une certaine salle d'auberge, il y a bien longtemps. Je le lui dis, un matin, la joue posée sur le bord du berceau, et James, derrière moi, éclate de rire.— C'est vrai, dit-il. Il a ta bouche qua







