LOGINAlice
La tresse de sauge et d'ambre. C'est l'offrande que la Luna doit tresser de ses propres mains pour chaque équinoxe, une tresse de sept brins , sept comme les étoiles du Loup, sept comme les vertus de la meute, sept comme les plaies que la première Luna a reçues en protégeant son Alpha. Les brins doivent être égaux, la tension constante, le parfum équilibré. Mes doigts, habitués aux travaux grossiers de la cueillette et de la couture, sont trop épais, trop maladroits. La sauge se casse. L'ambre s'effrite. La cire d'abeille qui lie le tout coule sur mes poignets et brûle, brûle en laissant des marques rouges que je cache sous mes manches.
— Tu forces, dit Dame Corveline. Une tresse n'est pas une corde de pendu. C'est une offrande. Elle doit être souple comme une prière.
Je recommence. Mes doigts saignent à force de manipuler l'ortie sacrée , une plante que l'on tresse dans la couronne de la Luna pour symboliser la douleur qu'elle accepte de porter pour la meute. L'ortie pique. C'est son rôle. Chaque piqûre est une leçon, dit Dame Corveline. Chaque ampoule est un pas vers la couronne. Le soir, dans ma chambre, je regarde mes mains et je ne les reconnais plus. Elles étaient les mains d'une servante , calleuses, certes, mais douces, habituées à la terre et aux plantes. Elles sont devenues les mains d'une martyre, couvertes de coupures, de brûlures, de cloques. Je les trempe dans l'eau froide avant de dormir, et l'eau devient rose, puis rouge, et je la jette par la fenêtre pour que les servantes ne voient pas.
La prière chuchotée. C'est la prière que la Luna doit murmurer quand un enfant naît sous une étoile filante, un événement rare et sacré qui survient une fois par génération. Les mots sont en vieux sylvain, une langue que plus personne ne parle, une langue de voyelles longues et de consonnes chuintantes qui écorche ma gorge à chaque syllabe. Dame Corveline me les fait répéter cent fois, deux cents fois, jusqu'à ce que je les dise sans accent, sans hésitation, sans respiration entre les versets. Jusqu'à ce qu'ils deviennent une mélopée vide de sens, une litanie hypnotique qui tourne dans ma tête la nuit quand j'essaie de dormir.
— Une Luna ne récite pas, dit Dame Corveline. Une Luna prie. Si tu ne sens pas les mots dans ton ventre, ils ne valent rien.
Je ferme les yeux. J'essaie de sentir les mots dans mon ventre. Je ne sens rien. Rien que la peur , la peur de mal faire, la peur de ne pas être à la hauteur, la peur qu'il ne se réveille un matin et qu'il réalise que la Lune s'est trompée, que son âme sœur n'est pas cette Oméga maladroite aux doigts en sang, mais une princesse de haute lignée, une fille de la noblesse d'Argentel, une femme qui sait déjà tous les rites, tous les gestes, toutes les prières.
Mon ventre se serre. Je ravale la peur comme je ravale les excuses. Je recommence.
Les journées passent. Les semaines. Le printemps cède à l'été sans que je le voie vraiment , je passe mes heures enfermée dans la salle des rites ou dans la bibliothèque du château, penchée sur des grimoires qui sentent la moisissure et le temps, à apprendre l'histoire de la meute, les noms des ancêtres, les hauts faits des Alphas défunts. Les batailles gagnées, les traités signés, les frontières défendues. Chaque nom est une pierre que je dois porter. Chaque date est un clou que je dois enfoncer dans ma mémoire. J'ai l'impression que ma tête va éclater, que mon crâne est trop petit pour contenir mille ans d'histoire.
Mes pieds enflent. Les mules d'apparat que l'on m'a cousues , des mules de velours bleu brodées de fil d'argent, des mules de princesse, des mules qu'aucune Oméga n'était censée porter , me blessent aux talons et aux orteils. Le cuir est trop dur, la forme trop étroite. Mes pieds d'Oméga, habitués aux sabots de bois et à la terre nue, ne reconnaissent pas ce luxe. Ils saignent, eux aussi. Chaque pas est une écharde.
— Redresse la nuque, siffle Dame Corveline pour la centième fois. Une Luna ne courbe l'échine devant personne, pas même devant son Alpha. Tu es son égale en dignité, même si tu ne l'es pas en rang. Ne l'oublie jamais.
— Oui, Dame Corveline.
Je redresse la nuque. Je réapprends à tenir mes épaules , vers l'arrière, vers le bas, la poitrine ouverte, le menton parallèle au sol. J'ai passé ma vie à me faire petite, à rentrer les épaules, à baisser la tête. Chaque geste de cette nouvelle posture est une douleur. Mes muscles protestent. Mes vertèbres craquent. Mais je tiens. Je tiens parce que je n'ai pas le choix
AliceJe rentre à la bergerie ce soir-là avec une bourse lourde et une joie curieuse.Cent écus pour cinq toiles — un vrai bon marché, sans mécène préalable, sans marchand intermédiaire, avec un simple homme du sud qui savait ce qu'il voulait. Cela m'arrive rarement. Le plus souvent, à Grisombre, je vends une ou deux toiles à des voyageurs de passage, à des propriétaires de vallée qui veulent décorer leur salon. Cinq toiles d'un coup, c'est exceptionnel.Je m'assieds devant le poêle. Je fais bouillir de l'eau. Je pense au voyageur.Il était étrange, cet homme. Poli — plus poli que la moyenne des marchands d'art itinérants. Il n'a pas marchandé. Il a payé plus que demandé. Il a chargé les toiles avec précaution — j'ai vu qu'il les traitait comme des objets fragiles, p
Elle porte un manteau de laine sombre, à capuche relevée à cause de la pluie. Sous la capuche, ses cheveux sont longs — plus longs que je ne les ai jamais vus, mêmes attachés à demi, une chute brune qui descend sur son épaule droite. Son visage est amaigri, sévère par la pluie, mais paisible. Elle regarde la pluie tomber sur la place. Elle attend.Personne ne s'arrête à son étal. Il est trop matinal, et il pleut trop, et son étal est trop discret dans son coin.Je me fige.Je me tiens à trente pas d'elle, derrière un pilier de bois de la halle centrale. Elle ne peut pas me voir — je suis en contre-jour, elle est en pleine lumière grise. Je peux la regarder longtemps sans qu'elle sache. Cinq minutes. Dix.Elle est belle.Ce n'est pas la beauté d'autrefois — la beauté fragile d'Oméga aux lo
Il me tend une bourse. Mille écus. Une somme que je n'ai jamais vue de ma vie — plus que tout ce que j'ai touché en cinq ans à Valombre et deux ans dans mes montagnes réunis. Je la regarde. Je la pose sur la table.Il emballe les toiles dans du papier huilé. Il les charge sur son mulet. Il repart vers la vallée.Je reste seule avec la bourse.Je la regarde longtemps.Je pense à Maître Ferran. Je pense à cette bourse anonyme qu'un cavalier a déposée chez lui il y a quatre lunes. Je pense — je ne sais pas combien de bourses similaires il a reçues en cinq ans. Trente ? Cinquante ? Assez pour maintenir en vie une femme malade dans un village perdu de la Frontière de l'Est.Une pensée me traverse.Je la repousse.Elle revient. Elle s'installe. Elle me regarde tranquillement, assise dans un coin de mon crâne.
AliceJe suis rentrée dans mes montagnes il y a trois lunes.Ma mère a survécu. Elle a survécu , pour la quatrième fois au bord du gouffre. Quand je suis arrivée à Broussailles-le-Bas en pleine nuit, à la fin de novembre, épuisée par quatre jours de descente forcée à travers les cols de première neige, je pensais la trouver morte. Elle ne l'était pas. Elle respirait faiblement, sous cinq couvertures, dans son petit lit près du poêle. Maître Ferran veillait à son chevet. Il m'a regardée avec ses vieux yeux fatigués et il m'a dit : Elle va vivre encore. Un cavalier est passé cette nuit. Il a laissé une bourse assez grosse pour faire venir tous les guérisseurs de la région. Nous avons commencé le traitement il y a trois heures. La fièvre commence déjà à tomber.
JamesC'est en novembre que j'apprends.Un pigeon vient du sud — de Bertha, la vieille servante d'Argentel, qui écrit maintenant régulièrement à Alice et qui, par mesure de fair-play, m'envoie parfois un mot quand une nouvelle importante lui parvient. Le pigeon porte une note courte.Alpha. Elena, la mère d'Alice, est très malade. Fièvre continue depuis trois semaines. Les guérisseurs de son village ne savent plus quoi faire. Elle demande sa fille. Alice a été prévenue par un colporteur ce matin, elle descend des montagnes en catastrophe. Je vous préviens au cas où. Bertha.Je repose la note.Je réfléchis.Elena. Je l'ai vue une seule fois dans ma vie — de très loin, à travers la fenêtre de sa maison, deux ans après le départ d'Alice. J'étais passé en incognito lors
JamesJe rentre à Argentel un soir d'octobre.La cour du château se pare des couleurs d'automne — les grands chênes du parc sont roux et or, les tilleuls ont perdu la moitié de leurs feuilles, les hirondelles ont déjà migré. Un vent tiède souffle du sud. Le ciel est bleu clair, sans nuage.Je descends de cheval dans la cour d'honneur. Darius m'attend. Je vois tout de suite qu'il a maigri — six lunes de gouvernement à ma place, cela l'a fatigué. Mais il sourit, et son sourire est vrai.— James.— Darius.Il vient à moi. Il me prend dans ses bras — pas une étreinte de Bêta à Alpha, une étreinte de frère à frère. Je la lui rends.— Tu as changé, dit-il en s'écartant.— Oui.— En bien ?— Je crois.— Bie







