LOGINLa maison oĂč Kylian mâemmena nâavait rien dâun refuge rassurant.
Trop grande. Trop silencieuse. Un endroit pensĂ© pour contrĂŽler, pas pour rĂ©conforter. Je franchis le seuil sans un mot, mon sac serrĂ© contre moi comme une armure dĂ©risoire. Chaque pas rĂ©sonnait sur le sol froid, comme si la maison elle-mĂȘme me rappelait que je nâĂ©tais pas chez moi. â Tu peux utiliser la chambre Ă lâĂ©tage, dit-il en retirant sa veste. Celle de gauche. â Je ne resterai pas longtemps, rĂ©pondis-je sĂšchement. Il leva lĂ©gĂšrement les sourcils. â Tous ceux qui disent ça finissent par rester plus longtemps que prĂ©vu. Je me retournai vers lui. â Ne te fais pas dâillusions. Je ne suis pas ici parce que je te fais confiance. â Je sais. â Je suis ici parce que je nâai pas le choix. â Exactement. Cette facilitĂ© avec laquelle il acceptait ma haine me dĂ©stabilisait plus que si nous nous Ă©tions disputĂ©s. Il ne cherchait ni Ă se justifier ni Ă se dĂ©fendre. Comme sâil avait dĂ©jĂ acceptĂ© le rĂŽle du monstre dans mon histoire. â Les hommes que tu as vus tout Ă lâheure, repris-je, qui sont-ils â Des exĂ©cutants. â Pour qui â Pour quelquâun que ton pĂšre connaissait trĂšs bien. Mon cĆur se serra. â Tu parles de lui comme si tu lâavais connu. â Je lâai connu. Je levai les yeux vers lui, furieuse. â Et tu nâas rien fait pour le sauver. â Si, dit-il simplement. Mais je suis arrivĂ© trop tard. Je ris sans joie. â Câest toujours ce que disent les coupables. Il sâapprocha, lentement, sans geste brusque. â Si jâĂ©tais ton ennemi, Aya, tu serais dĂ©jĂ morte. Je dĂ©testais la logique implacable de ses mots. Je dĂ©testais encore plus le fait quâils soient vrais. â Pourquoi maintenant, murmurai-je. Pourquoi me protĂ©ger aujourdâhui â Parce que tu as franchi une ligne invisible. â Laquelle â Celle qui fait de toi une menace rĂ©elle. Je dĂ©tournai le regard, le souffle court. â Jâai juste fait mon travail. â Ton pĂšre aussi. Un silence lourd tomba entre nous. â Tu dors ici ce soir, reprit-il. Demain, on parlera du contrat. â Je ne signerai rien. â Tu le feras. Je le fixai, glaciale. â Tu es sĂ»r de toi. â Je suis rĂ©aliste. Il me laissa seule dans la chambre. Une piĂšce immense, impersonnelle, aux murs trop blancs. Je mâassis sur le lit, le cĆur battant. JâĂ©tais prisonniĂšre dâun homme que je haĂŻssais. Et pourtant, pour la premiĂšre fois depuis longtemps, je nâavais pas lâimpression dâĂȘtre en danger immĂ©diat. Un paradoxe insupportable. Je sortis mon tĂ©lĂ©phone. Aucun rĂ©seau. Ăvidemment. Plus tard dans la nuit, des voix Ă©touffĂ©es me tirĂšrent de mes pensĂ©es. Je me levai, ouvris lĂ©gĂšrement la porte. Kylian parlait au tĂ©lĂ©phone. â Elle est ici. Pause. â Oui, consciente. Pause plus longue. â Non. Elle ne sait pas encore. Je retins mon souffle. â Tant quâelle est sous ma protection, personne ne la touche, dit-il dâune voix froide. Il raccrocha. Je refermai doucement la porte. Sous sa protection. Ces mots rĂ©sonnaient dans ma tĂȘte comme une condamnation. Je mâallongeai, les yeux ouverts dans lâobscuritĂ©. Je ne savais pas combien de temps je pourrais supporter dâĂȘtre si proche de lâhomme que jâavais jurĂ© de dĂ©truire. Mais une chose Ă©tait certaine. Kylian De Vauren nâĂ©tait pas simplement mon ennemi. Il Ă©tait dĂ©sormais au cĆur de ma survie.La nuit Ă©tait Ă©paisse, presque tangible, comme si le centre culturel retenait son souffle. Aya se tenait immobile, le carnet en main, ses yeux scrutant chaque recoin de la salle. Le moindre bruit devenait un avertissement, le moindre reflet un danger potentiel. Kylian, Ă quelques mĂštres dâelle, ne dĂ©tachait pas ses yeux des sorties. Samuel, silencieux comme une ombre, parcourait les angles avec une prĂ©cision chirurgicale.Puis, un lĂ©ger cliquetis mĂ©tallique fit Ă©cho sur le sol de bĂ©ton. Aya sursauta. Kylian se raidit. Samuel, lui, fronça les sourcils.â Ce nâest pas nous, murmura Samuel.Une silhouette apparut Ă lâextrĂ©mitĂ© de la salle. LâĂ©clairage vacillant ne permettait pas de distinguer son visage, mais la prestance Ă©tait indĂ©niable : droite, assurĂ©e, imposante.â Qui va lĂ ? demanda Kylian dâune voix ferme, mais basse.Lâhomme ne rĂ©pondit pas immĂ©diatement. Il fit un pas en avant, puis un autre, et la lumiĂšre rĂ©vĂ©la enfin un visage⊠étrange, familier et impossible. Les traits Ă©tai
Le silence sâĂ©tait installĂ© aprĂšs lâĂ©cran noir. Un silence lourd, pesant, chargĂ© de questions. Chaque respiration semblait rĂ©sonner comme un avertissement dans le centre culturel dĂ©saffectĂ©. Aya serrait ses mains, ses doigts tremblants, mais son esprit travaillait plus vite que jamais. Trois ans de vĂ©ritĂ© cachĂ©e⊠et tout pouvait basculer maintenant.â Si mon pĂšre est vivant, murmura-t-elle, alors tout ce que nous pensions savoir⊠est faux.Kylian, les yeux fixĂ©s sur le plafond fissurĂ©, ne rĂ©pondit pas immĂ©diatement. Ses poings se crispĂšrent Ă ses cĂŽtĂ©s. Une rage froide. Une inquiĂ©tude sourde. Le danger Ă©tait rĂ©el, mais le choc de cette rĂ©vĂ©lation Ă©tait pire.â On doit vĂ©rifier, dit-il finalement, la voix basse mais autoritaire. Il a Ă©tĂ© laissĂ© visible pour une raison. Le Cercle Noir veut quâon le dĂ©couvre.Samuel sâapprocha dâAya, lâair calme mais calculateur.â Et si câĂ©tait un piĂšge ? demanda-t-il, presque doucement. Les archives peuvent ĂȘtre falsifiĂ©es. Des projections, des hologra
LâobscuritĂ© fut totale.Pas progressive.Brutale.Un noir Ă©pais, presque matĂ©riel.Aya entendit la respiration de Kylian prĂšs dâelle. ContrĂŽlĂ©e. Trop contrĂŽlĂ©e.Samuel, quelque part sur la gauche, bougea Ă peine.â GĂ©nĂ©rateur ? murmura Aya.â CoupĂ©, rĂ©pondit Kylian. Pas une panne.Un cliquetis mĂ©tallique rĂ©sonna dans la salle.La porte principale venait de se refermer.De lâintĂ©rieur.Samuel activa une lumiĂšre discrĂšte sur son tĂ©lĂ©phone. Faisceau Ă©troit. Suffisant pour dĂ©couper les ombres.Lâhomme avait disparu.â Impossible, souffla Samuel. Il Ă©tait devant nous.â Il voulait quâon regarde la porte, dit Aya doucement.Kylian comprit avant les autres.â Les sorties dâurgence.Ils se retournĂšrent.Trop tard.Un mouvement rapide derriĂšre les rangĂ©es de siĂšges.Un souffle.Un pas.Puis une voix, amplifiĂ©e par lâĂ©cho de la salle :â Vous pensez toujours que vous contrĂŽlez le jeu.Aya sentit quelque chose changer dans lâair. Pas une menace directe. Une dĂ©monstration.Les lumiĂšres se rallumĂš
Le centre culturel dĂ©saffectĂ© se dressait au bout dâune avenue oubliĂ©e, façade grise, vitres poussiĂ©reuses, silence trop Ă©pais.Parfait.â Les accĂšs secondaires sont condamnĂ©s, dit Samuel en consultant le plan numĂ©rique. Une seule entrĂ©e praticable.â Et deux sorties dâurgence intĂ©rieures, ajouta Kylian. On les garde pour nous.Aya observait le bĂątiment depuis la voiture.â Ăa ressemble Ă un piĂšge.â Câen est un, rĂ©pondit Kylian.Ils entrĂšrent.LâintĂ©rieur sentait le bois ancien et lâhumiditĂ©. Une grande salle principale, scĂšne vide, rangĂ©es de siĂšges recouvertes de draps. La lumiĂšre traversait les vitres hautes en bandes pĂąles.Samuel activa les capteurs discrets quâil avait installĂ©s une heure plus tĂŽt.â Mouvement thermique dĂ©tectable sur trente mĂštres.Kylian vĂ©rifia son oreillette.â Communication interne sĂ©curisĂ©e. Si quelquâun brouille, on le saura.Aya monta lentement sur la scĂšne.â Donc officiellement, câest ici que âlâhĂ©ritierâ doit parler.â Oui, rĂ©pondit Samuel.â Et offi
Personne ne parla pendant plusieurs secondes.La piste de lâhĂ©ritier prĂȘt Ă parler.Celle quâAya avait construite avec le plus de soin. La plus risquĂ©e. La plus provocatrice.â Ils ont mordu, murmura Samuel.Kylian gardait les yeux sur son Ă©cran.â Pas seulement. La consultation nâa durĂ© que vingt-sept secondes.â Câest court, dit Aya.â Suffisant pour copier. Insuffisant pour analyser en profondeur.Aya rĂ©flĂ©chissait dĂ©jĂ .â Donc ce nâĂ©tait pas un curieux. CâĂ©tait quelquâun qui savait quoi chercher.Samuel sâapprocha.â Ou quelquâun qui attendait quâon le publie.Kylian fit dĂ©filer les donnĂ©es.â La connexion ne vient pas du mĂȘme canal que la derniĂšre fois.Aya se tourna vers lui.â Ce nâest pas mon tĂ©lĂ©phone ?â Non.Un souffle collectif, presque imperceptible, traversa la piĂšce.â Alors dâoĂč ? demanda-t-elle.Kylian hĂ©sita une seconde.â Dâun point relais temporaire. Un serveur fantĂŽme. TrĂšs propre.Samuel esquissa un sourire sans joie.â Professionnel.Aya croisa les bras.â Ils n
Le silence avait changĂ© de nature.Ce nâĂ©tait plus le silence dâaprĂšs la peur.CâĂ©tait celui dâavant la guerre.Aya Ă©tait assise au sol, son tĂ©lĂ©phone dĂ©montĂ© devant elle. De minuscules composants alignĂ©s sur la table basse. Elle nâavait pas lâhabitude de dĂ©monter ses propres outils, mais cette fois, elle voulait voir. Comprendre. Toucher la faille.â Tu ne trouveras rien Ă lâĆil nu, dit doucement Kylian.â Ce nâest pas pour trouver, rĂ©pondit-elle. Câest pour accepter.Samuel, appuyĂ© contre la fenĂȘtre, observait la rue en contrebas.â Ils ont utilisĂ© ton moment de faiblesse, dit-il. Câest stratĂ©gique. Froid. CalculĂ©.Aya releva la tĂȘte.â Non. Câest personnel.Un silence.Kylian sâaccroupit face Ă elle.â Pourquoi tu dis ça ?â Parce que sâils voulaient juste surveiller lâenquĂȘte, ils auraient piratĂ© mes serveurs externes. Pas mon tĂ©lĂ©phone secondaire. Pas celui que je garde toujours prĂšs de moi.Elle inspira lentement.â Quelquâun savait que je lâutilisais pour les choses que je ne p







