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Le Piratage

مؤلف: Chrisso
last update تاريخ النشر: 2026-05-29 01:37:37

Chapitre 6 — Le Piratage

Léo

La nuit est tombée depuis longtemps sur notre petit appartement des Batignolles. J'entends le bourdonnement du réfrigérateur dans la cuisine et le tic-tac de l'horloge du salon. Des bruits que je connais par cœur, des bruits de toutes les nuits, des bruits qui devraient m'endormir.

Mais ce soir, je ne dors pas.

Maman s'est endormie sur le canapé. Je l'ai vue en allant boire un verre d'eau. Elle a un livre ouvert sur les genoux, sa tête penchée sur le côté, ses cheveux bruns qui tombent sur son visage. Elle est belle, ma mère, même quand elle dort. Surtout quand elle dort. Quand elle dort, elle n'a pas peur.

Dans la chambre d'à côté, Emma serre son carnet de dessin contre elle comme un doudou. Je le sais parce que je suis allé vérifier avant de me mettre au travail. Emma fait ça depuis qu'elle a quatre ans. Elle dit que les dessins la protègent des cauchemars. Moi, je trouve ça idiot. Les dessins ne protègent de rien. Les dessins, c'est juste du papier.

Moi, ce qui me protège, c'est ce que je sais faire avec un ordinateur.

Je suis assis en tailleur sur mon lit. L'ordinateur portable est calé contre mes cuisses maigres. La veilleuse en forme de Lune éclaire mon visage d'une lumière bleutée. Je fixe l'écran. Mes doigts courent sur le clavier. Je ne les contrôle pas vraiment. C'est comme s'ils savaient déjà quoi faire, comme s'ils avaient leur propre cerveau.

Maman dit que je suis surdoué. Je ne sais pas ce que ça veut dire exactement. Je sais juste que les ordinateurs, c'est facile. C'est comme parler une langue que personne d'autre n'entend. Les lignes de code défilent dans ma tête, et je vois les failles avant même de les chercher. Mon ami Mathis dit que je suis un génie. Moi, je dis que les autres sont juste lents.

La vidéo tourne en boucle dans ma tête.

Deux heures plus tôt. Le canapé du salon. Maman nous a fait asseoir, Emma et moi. Elle avait sa voix grave, celle qu'elle prend pour les choses sérieuses. Pas la voix des punitions. Pire. La voix de la peur.

Elle a montré une photo sur son téléphone.

Un visage d'homme. Des yeux clairs, durs, comme des morceaux de verre. Une mâchoire carrée. Des cheveux sombres coupés avec une précision militaire. Un costume qui coûte plus cher que tout ce qu'on possède.

« Il s'appelle Damien Cross. Écoutez-moi bien tous les deux. Ne vous approchez jamais de cet homme. Où que vous soyez. Quoi qu'il arrive. Il a juré de vous tuer. »

Je répète les mots dans ma tête.

Il a juré de vous tuer.

Je les tourne et les retourne comme des cailloux dans ma main. Ce n'est pas une menace vague. Ce n'est pas un de ces trucs que les adultes disent pour faire peur, genre si tu manges trop de bonbons tu vas avoir mal au ventre. Non. C'est précis. C'est grave. C'est réel.

Il a juré de vous tuer.

Emma a hoché la tête sans poser de questions. Elle a toujours confiance, Emma. Elle croit que maman peut tout arranger, que le monde est juste, que les gentils gagnent à la fin. Elle a sept ans. Moi aussi, j'ai sept ans, techniquement. Mais je ne crois plus à ces choses-là depuis longtemps.

Moi, je n'ai rien dit. J'ai regardé le visage de maman.

Et j'ai vu cette chose que je déteste par-dessus tout : la peur.

Ma mère n'a jamais peur. Elle traverse la vie comme une guerrière. Elle travaille dix heures par jour à la librairie et elle ne se plaint jamais. Elle nous prépare à dîner avec des restes et elle fait semblant que c'est un festin. Elle nous borde le soir et elle chante une chanson en anglais, une chanson triste qui parle d'une rivière et d'un pont. Elle sourit toujours. Même quand ses yeux sont fatigués. Même quand ses mains tremblent.

Ma mère n'a jamais peur.

Sauf ce soir. Sauf à cause de cet homme.

Alors je fais ce que ma mère m'a toujours interdit de faire.

J'attends qu'elle s'endorme. Je vérifie sa respiration — lente, profonde, régulière. Elle a le sommeil lourd, maman. Une bombe pourrait exploser dans le salon qu'elle ne se réveillerait pas. C'est pratique.

Je prends son téléphone dans son sac. Le code, c'est la date d'anniversaire d'Emma et moi. Je l'ai deviné depuis longtemps. Les adultes croient que les enfants ne remarquent rien, mais on remarque tout. On est comme des éponges. On absorbe.

Je connecte le petit boîtier noir.

Mathis me l'a refilé la semaine dernière, dans la cour de récréation. Il avait l'air fier et un peu inquiet, comme chaque fois qu'il fait quelque chose d'interdit. « C'est un cloneur. Tu branches ça sur un téléphone, ça copie tout. Contacts, messages, localisation. Mon grand frère, il est en Terminale, il a codé le logiciel. Mais tu le dis à personne, hein. »

Je ne l'ai dit à personne. J'ai rangé le boîtier dans ma poche. J'ai senti mon cœur battre plus vite.

Pas de peur. De l'excitation.

Maintenant, je suis assis sur mon lit, et les données défilent sur l'écran. Le téléphone de Damien Cross est un modèle dernier cri, blindé de sécurités. N'importe quel adulte mettrait des heures à le pirater. Peut-être même qu'il n'y arriverait pas du tout.

Je trouve la faille en quatorze minutes.

« Trop facile », je murmure pour moi-même.

Le logiciel aspire tout. Les messages, les photos, les emails. Je parcours rapidement. Il y a des échanges en anglais, un nom qui revient souvent — Victor Kane — et des coordonnées bancaires avec des montants qui donnent le vertige. Rien qui me parle vraiment. Rien qui ressemble à une menace directe.

Mais ça, c'est la partie facile.

La partie difficile, c'est ce que je m'apprête à faire maintenant.

J'ouvre une fenêtre de messagerie. Je fixe l'écran. Mon doigt reste suspendu au-dessus du clavier.

Je repense aux yeux de maman.

À ce tremblement dans sa voix. À la façon dont elle a posé sa main sur celle d'Emma, comme pour la protéger d'un danger invisible. À la photo de cet homme, ce Damien Cross, et à tout ce qu'elle représentait. Des années de fuite. Des années de silence. Des nuits où maman pleurait en croyant qu'on ne l'entendait pas.

Je n'ai que sept ans. Je ne sais pas tout. Mais je sais une chose : ma mère a peur de cet homme. Et quelqu'un doit faire quelque chose.

Je tape.

T'as promis de nous tuer.

Mes doigts s'arrêtent. Derrière le mur, Emma remue dans son sommeil. Je tourne la tête, comme si je pouvais la voir à travers le plâtre. Ma petite sœur. Elle dessine des arcs-en-ciel et des licornes et des maisons avec des cheminées qui fument. Elle croit que le monde est beau. Elle croit que les gens sont gentils. Elle ne sait pas que notre mère a passé sept ans à fuir un monstre.

Je veux qu'elle continue à le croire. Le plus longtemps possible.

Je me retourne vers l'écran.

J'ajoute :

Viens nous chercher, connard.

J'appuie sur « Envoyer ».

L'écran affiche : Message envoyé.

Je ne bouge plus. Mon cœur bat si fort que je l'entends dans mes tempes. C'est comme un tambour. Boum. Boum. Boum.

Je ne sais pas exactement ce que je viens de déclencher.

Je n'ai que sept ans. Je ne comprends pas les conséquences. Pas vraiment. Pas complètement. Je sais que j'ai fait quelque chose de grave. Quelque chose d'irréversible. Quelque chose qui va peut-être tout changer.

Mais en même temps, je ne regrette rien.

Ma mère a peur. Et quelqu'un doit faire quelque chose.

J'éteins l'ordinateur. Je le glisse sous mon lit, à sa place habituelle, entre la boîte de Lego et le vieux dictionnaire que personne n'utilise plus. Je me recroqueville sous ma couette. Je ferme les yeux.

Le sommeil ne vient pas.

Je pense à Damien Cross. À ses yeux de verre. À son costume de milliardaire. Au message qui voyage en ce moment même à travers des câbles et des satellites, qui traverse la mer, qui s'apprête à atterrir dans son téléphone.

Je l'imagine lire mon message.

Je l'imagine se lever, furieux, prêt à tout détruire.

Je l'imagine venir nous chercher.

Je frissonne. Mais ce n'est pas de peur. C'est autre chose. Une sensation que je ne connais pas encore. Un mélange d'excitation et de terreur. L'impression de tenir un tigre en laisse.

Je ne sais pas que le tigre va se retourner contre nous.

Je ne sais pas que le message que j'ai envoyé va déclencher une traque impitoyable.

Je ne sais pas que ma mère, ma sœur et moi, on va devoir fuir encore une fois, tout abandonner, repartir à zéro.

Je ne sais rien de tout ça.

Pour l'instant, je suis juste un garçon de sept ans dans son lit, avec une veilleuse en forme de Lune, et je viens de défier l'homme le plus dangereux qu'ait jamais connu ma mère.

Je souris dans le noir.

Viens nous chercher, connard.

La traque vient de commencer.

Et c'est moi qui l'ai lancée.

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